Guérir, soigner ou protégrer ? (3)

La croyance est l’ingrédient indispensable qui accélère le processus de guérison.

Par Bénédicte Cart.

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Dans le premier article, nous avons vu que la maladie est un tout complexe. Dans le deuxième, nous avons mis en perspective les deux grandes catégories de pratiques médicales : la médecine « scientifique » et la médecine dite « traditionnelle ».

J’ai rencontré des patients atteints de cancer, soignés par chimiothérapie, qui allaient régulièrement consulter des médecins « traditionnels ». D’autres confiant leur vie tout entière à leur médecin « scientifique ». Et je me suis demandée ce qui différenciait ces patients, s’il y avait une meilleure guérison pour les uns ou les autres ? Et si la médecine traditionnelle soigne aussi bien et parfois plus rapidement pourquoi ne serait-elle par remboursée par la sécurité sociale ?

Avec ces questions en tête, je me suis intéressée à notre société et à ses croyances. La notion de croyance est fondamentale dans la guérison. En effet, elle est l’un des éléments qui va accélérer le processus ou rendre le traitement plus efficace.

Littéralement le mot croyance signifie « attitude d’adhésion à une proposition (sous forme d’énoncé ou de représentation) dont la vérité ne peut pas toujours être démontrée. La croyance repose d’une part sur des éléments de connaissance, d’autre part sur un sentiment subjectif de l’ordre de l’assertion et elle présente trois degrés » :

  • Le degré inférieur est l’opinion, c’est-à-dire des connaissances ayant un caractère probable. J’y adhère mais j’en doute aussi.
  • Le degré supérieur est le « savoir » : mes connaissances sont reconnues socialement, je ne les remets plus en cause (même si elles ne sont pas toujours démontrables).
  • Le degré intermédiaire est la croyance. L’adhésion à la croyance exclut le doute : elle n’est pas fondée sur des connaissances scientifiques mais peut être un délire, une hallucination. Elle peut être fondée sur des valeurs religieuses ou morales, qui sont légitimées au sein de la société – elle s’apparente alors à la foi. Les intérêts individuels ou les exigences de la société peuvent aboutir à des croyances : des savoirs de « sens commun » ou connaissances ad hoc.

La croyance peut être liée aux représentations que véhicule la société sur les maladies. Cela est visible notamment au niveau des pathologies mentales. Herzlich nous dit que « le conflit entre l’individu et la société s’actualise dans les états de santé et de maladie », ainsi la maladie peut être traitée à un niveau individuelle mais aussi comme un symptôme plus globale de la pathologie X dont souffre la patiente Société.

Dans son ouvrage Des paradis plein la tête, Zarifian montre comment les représentations de la schizophrénie stigmatisent les patients. Les représentations sociales permettent de mieux comprendre leur vécu subjectif. Ne pas respecter les normes sociales, les censures et les tabous collectifs (même si on ne transgresse pas la loi) entraîne la marginalisation et conduit à une inadaptation qui est source de souffrance psychique : « le psychotrope, fruit de la science, apparaît comme la solution lénifiante et ultime capable de créer des paradis plein la tête et d’être le recours pour améliorer la qualité de vie ».

Pour comprendre plus précisément l’impact des croyances dans la guérison, il est pertinent de s’intéresser à la médecine traditionnelle qui base sa pratique sur la culture. Lori Arviso Alvord, à travers Le scalpel et l’ours d’argent, nous livre une vision d’une médecine scientifique fermement opposée à une médecine traditionnelle. Cette femme, Américaine ayant des origines Navajos, chirurgienne, nous expose, à travers son ouvrage, sa tentative de pratiquer une médecine respectueuse des croyances. Elle montre que dans la culture Navajo la guérison passe par la compréhension de l’être. Dans ce système de croyance, la maladie est le résultat d’un déséquilibre, elle survient quand on s’écarte de la voie de la beauté. Pour les Navajos, médecine et religion sont une seule et même chose. Ainsi, en mettant en pratique ce principe d’équilibre entre la médecine scientifique et la médecine traditionnelle (notamment en salle d’opération), elle a pu accepter la part de croyance de ses patients dans sa pratique. Dans un environnement thérapeutique plus harmonieux, il était logique qu’un patient recouvre la santé plus rapidement. Nous pouvons généraliser cette croyance à la médecine traditionnelle. En effet, dans de nombreuses cultures, il est nécessaire de ne pas isoler une partie du tout.

Les croyances et les représentations de la maladie sont des éléments fondamentaux dans l’appréhension de la maladie. En effet, le médecin soigne aussi ses représentations d’une certaine façon en amenant le patient à les modifier ou tout au moins à les rendre plus souples. Un patient se représentant sa maladie comme incurable peut-il guérir ? Les médecines traditionnelles se fondent sur des croyances, il ne faut pas les oublier ni les négliger. Les reconnaître, dans le processus de soin, c’est reconnaître l’identité propre et l’individualité du patient.

Les actes chirurgicaux, les traitements chimiques, les différentes pratiques diagnostiques sont la référence pour l’État et notre société. Nous pouvons les comprendre comme seule tentative efficace de soin. Tout individu tentant une autre voie est vu comme une bête noire : si la médecine à laquelle il s’adresse n’est pas reconnue, son statut de malade ne le sera pas non plus et il risquera d’être stigmatisé comme un « mauvais malade », une « mauvaise personne » et un « mauvais citoyen ».

La médecine scientifique a un monopole sur notre pensée comme les industries pharmaceutiques sur nos traitements. Elle peut s’apparenter sous bien des aspects à une forme de religion, celle de la société. Et le plus dangereux est de la placer sur un piédestal, seule arme contre la souffrance. Il est parfois difficile de la mettre en cause ou de choisir une autre voie car il s’agit de notre planche de salut.

Sans compter qu’une nouvelle tendance apparaît : la modification du vivant par un contrôle génétique. Un eugénisme positif pour aboutir à un individu parfait en sélectionnant les « bons » gènes et supprimant les « mauvais » gènes.

Nous voulons arrêter de souffrir. Est-ce que nous y parvenons ? Est-ce là le but de la médecine qui tend à muter vers de la prévention plutôt que du soin, une réponse naturelle au modification de l’homéostasie du corps, de l’équilibre entre notre corps et notre psyché et à l’harmonie de notre société ?


Guérir, soigner ou protéger ? (1)
Guérir, soigner ou protéger ? (2)