Défense d’un sens commun libéral

Sens commun

Sommes-nous sortis du Moyen Âge de la raison ? N’y a-t-il pas lieu de défendre un sens commun libéral ?

Par Gabriel Lacoste.

Sens communAvant le savoir, il y a le sens commun. Nombreux sont ceux qui pensent voir de quoi a l’air le monde, mais répètent seulement avec conviction les représentations qui circulent autour d’eux de façon obéissante. Ils peuvent agiter une étude à la manière d’un zélote en possession d’un livre sacré. C’est le flair à partir duquel les gens pensent. Pourtant, l’édifice de la pensée humaine s’est déjà construit sous de telles bases vacillantes avant de s’effondrer. Au Moyen Âge, les érudits se livraient à de pénibles études d’Aristote, de la Bible et de leurs commentateurs afin d’y élucider la divinité. Une institution de la foi les embauchait pour sermonner les individus. Les rois eux-mêmes devaient s’y conformer, sous peine de se voir excommunier et livrer en pâture aux rivaux de toutes sortes. Une structure de commandement s’y appuyait pour survivre. Pourtant, nous n’y croyons plus. Sommes-nous à l’abri de cette méprise ?

Ce que nous croyons

Nous croyons être sortis de ces ténèbres. Nos ancêtres ont été victimes d’une superstition collective à la solde des rois et des seigneurs, mais nous vivons plutôt entourés de savants au service de monsieur et madame tout-le-monde. Qu’est-ce qui s’est passé ? Nous sommes convaincus qu’à la sortie du Moyen Âge, une vision nouvelle a commencé à circuler parmi nous : l’idéal de la démocratie politique. L’épicentre des valeurs a changé. Auparavant, le bien et le mal gravitait autour de Dieu et les érudits s’en faisaient les interprètes. Le Peuple s’est substitué ensuite à Lui dans ce rôle. Des mécanismes ont été mis en place pour que nous contrôlions collectivement les décideurs de ce monde. Des droits nous ont été garantis par une constitution, principalement celui de voter nos dirigeants dans un concours où tous peuvent se présenter. Notre âme collective bienveillante s’est donc mise à cautionner toutes nos autorités scientifiques, économiques et morales et nous pouvons donc leur faire confiance. C’est le sens commun de la plupart d’entre nous.

Nous sommes quelques-uns à défendre le libéralisme moral, politique, mais aussi économique. Selon nous, la démocratie politique prend trop de place dans la société. Les individus devraient être libres de vendre ou d’acheter ce qu’ils veulent sans avoir à se plier aux décideurs qui se réclament de la volonté du groupe en agitant des votes. Ce que nous obtenons de nos échanges nous appartient entièrement. Personne n’a le droit de piger dedans sans notre consentement, même supporté par une élection. Nous avons beaucoup de difficulté à nous faire entendre sur la place publique. Nos propos sont déformés. Nos adversaires flairent nos idées comme étant absurdes et mal intentionnées. La raison est simple. Il n’existe pas de sens commun libéral. Nos opinions s’opposent aux intuitions de monsieur et madame tout-le-monde.

Les individus ordinaires craignent d’échanger librement leurs services, car l’étampe contraignante de cette âme collective attestant de la fiabilité de ce qui leur est offert les rassure. L’idéal de la démocratie politique répond au même besoin que celui d’un ordre divin interprété par une institution de la foi : légitimer nos autorités. De plus, l’ensemble de notre éducation et des discours ambiants confirment cette perception. Les érudits partent de ce filon et le rafistolent plutôt que de chercher à le faire tomber. S’y attaquer vise en plein cœur un système de croyances et soulève donc de vives résistances.

Défendre les idées libérales dans ces conditions semble être un défi insurmontable. Il nous faut défendre un sens commun plus puissant.

Comment en douter

Comment douter de cette vision populaire ? La plupart d’entre nous n’avons pas les études nécessaires pour prétendre à une connaissance globale du monde. Cependant, cela ne devrait pas nous empêcher de douter, car le fardeau de la preuve repose sur ceux qui disent savoir. Pensons au charlatan. Il nous propose une vision de la vie moyennant de l’argent. Ses allures éveillent nos soupçons. Nous n’avons pas passé des années à lire les cartes ou les lignes de la main, mais cela n’est pas une raison d’ouvrir notre portefeuille. Ce n’est pas à nous de prouver qu’il a tort, mais à lui de nous inspirer confiance.

Qu’est-ce qui distingue le charlatan des experts qui nous racontent le monde des hommes ? Le premier ne concorde pas avec l’image que les gens se font du sérieux intellectuel. Il est donc facile pour n’importe qui de le débusquer. Ce qui est plus ardu, c’est d’envisager que la vision d’une société supervisée démocratiquement par des fonctionnaires au service du Peuple est diffusée par un cartel de charlatans munis du pouvoir de piger dans notre portefeuille. Ils croient savoir et c’est utile pour eux, mais ils se trompent peut-être tous et n’ont pas intérêt à s’en rendre compte, comme les érudits du Moyen Âge. J’ai pourtant quatre raisons de le penser :

1. Ils emploient des concepts confus.

Prenons celui de « capitalisme ». Nous l’entendons régulièrement venant d’érudits qui nous racontent que les maux de la planète viennent d’un manque de supervision démocratique de ce système. Pourtant, ce qui supervise la santé, l’éducation, la monnaie, la police, les tribunaux, la finance, la lutte contre la pauvreté, le travail et tout ce qui nous est essentiel, c’est la démocratie politique. Donc, ce devrait être ce système-là qui éveille en premier nos soupçons. C’est à se demander si le mot « capitalisme » n’est pas un fourre-tout servant aux représentants de l’ordre établi de personnifier ce qui leur échappe de manière à esquiver les blâmes, tels des sorciers qui accusent les nuages de ne pas se plier à leurs exigences.

Il y a aussi ces fameuses statistiques sur la « concentration de la richesse ». Des gens sérieux nous font miroiter chiffres à l’appui l’existence de ressources captives d’un petit groupe pouvant servir à toutes sortes de projets si seulement nous les saisissions de force. Pourtant, la richesse n’est pas une substance qui change de forme à la manière d’un procédé alchimique, mais un terme générique regroupant des choses variées et il ne va pas de soi que les usines, les magasins, les machines, les limousines et les diamants des « riches » peuvent être transformés en nourritures, en médecins, en professeurs et en tout ce que demandent les individus ordinaires juste parce qu’ils ont en commun d’être de la « richesse » étiquetée par un chiffre. Cette idée ressemble à la promesse d’un paradis après la mort. Tant que la démocratie politique existe, nous pouvons y croire et obéir, dans l’espoir que le 1% passe à la caisse.

2. Leur langage est truffé d’émotions.

Prenons le mot « profit ». Les représentants de la démocratie politique nous disent qu’en dehors de leur supervision, les gens en position de pouvoir ne recherchent que le « profit », alors que eux visent le « bien collectif ». Pourtant, ils ont un salaire, un pouvoir et un rôle à défendre. Le mot « profit » venant d’eux consiste simplement à huer leurs concurrents. Ils usent aussi du « nous » de manière à nous inclure dans leur gang en pointant les hommes d’affaire avec un « eux » bien senti, mais cet usage ne nous informe de rien de plus que de leur volonté de nous vendre leur salade.

3. Leurs raisonnements sont remplis de sous-entendus arbitraires.

« Le prix d’une assurance santé aux États-Unis est exorbitant, les conditions de vie au 19ième siècle étaient horribles, les financiers n’ont pas su prévoir telle ou telle crise économique, donc notre gouvernement démocratique doit s’en occuper. » Ce genre de raisonnement est partout autour de nous. Pourtant, il est trompeur. Les assurances santé aux États-Unis sont lourdement contrôlées par le gouvernement américain. Les conditions du 19ème siècle constituaient une amélioration énorme relativement aux siècles précédents. Les financiers étaient déjà surveillés, alors les surveillants ne devaient pas être plus futés que les surveillés.

4. Vous n’avez jamais entendu de version alternative.

L’histoire d’un monde ayant prospéré grâce à la démocratie politique n’a aucun concurrent sérieux sur la place publique. C’est un dogme, comme le géocentrisme l’était jadis. Pourtant, il y a une alternative : la prospérité s’est développée en dépit des institutions politiques modernes et non grâces à elles, tel un nouveau boulet que les individus doivent traîner sous prétexte que, désormais, ils en ont les moyens. Le boulet a simplement fini par croire qu’il est le moteur du chemin parcouru, alors qu’en réalité ce sont des individus libres qui ont joué ce rôle.

Mon influence observable

Pour sortir du Moyen Âge, des esprits courageux ont eu l’idée de ne reconnaître comme point de départ à la connaissance que ce qu’ils pouvaient attester avec leurs cinq sens et leur pensée immédiate. Ils se sont mis à douter des traditions et de l’érudition des autorités savantes comme étant en bloc une pompe à superstitions. Je vous fais maintenant la suggestion aventureuse que nous sommes exactement dans la même situation. L’édifice intellectuel qui supporte la démocratie politique est peut-être sans fondement. La solution pour en sortir est la même. Mettons de côté tout ce que nous avons eu ouï-dire et prenons comme seul point de départ ce dont nous pouvons attester individuellement par nos propres moyens.

Posons d’abord une question claire. Les défenseurs de la démocratie politique partent d’une hypothèse simple. Selon eux, voter entre des représentants munis du pouvoir de superviser la société en prélevant des taxes, en commandant certaines actions et en en interdisant d’autres constitue le plus puissant levier de contrôle des individus ordinaires sur les puissants de ce monde. Ils peuvent surveiller les privilégiés (surtout les hommes d’affaire) qui cherchent à abuser de leur vulnérabilité. Les purs libéraux qui ne distinguent pas entre liberté politique, morale et économique ont une hypothèse concurrente. Selon eux, c’est le droit d’échanger individuellement nos services qui constitue le plus puissant levier de contrôle des individus ordinaires sur les grands de ce monde. Celui offert par la démocratie politique est une illusion, car un vote ne change rien. En réalité, les institutions qui en découlent dépossèdent les individus ordinaires de leur pouvoir au profit d’une minorité dirigeante composée de gens d’affaires, de fonctionnaires et d’autres protégés, tous couverts par la noblesse de leur position. Laquelle des deux hypothèses est la bonne ?

Répondons-y en nous appuyant sur des réalités qui nous sont accessibles et non sur des ouï-dire. Observons concrètement l’influence que nous avons face à des institutions issues du vote par opposition à celle que nous avons face à des institutions issues de nos échanges individuels.

Lorsque je vote, ma voix est étouffée dans des millions de voix. Elle ne s’exprime qu’à propos de deux ou trois messages complexes dont je ne comprends pas vraiment la signification et l’ampleur. Les autorités doivent donc payer des gens pour l’interpréter. Lorsque j’offre un service sous la forme d’un travail à un employeur ou lorsque j’en demande un à un marchand, la nature de ce que je veux et le prix qu’il m’en coûte est relativement clair et ne prête pas beaucoup à interprétation.

Les institutions issues du vote ont le pouvoir de me forcer à travailler contre ma volonté, par exemple en m’imposant toutes sortes de cours dont je ne comprends pas l’utilité avant d’entrer sur le marché du travail. Elles ont le pouvoir de saisir le fruit de mon travail à même ma paie ou mes achats sans mon consentement. Les institutions issues des échanges individuels ne me forcent pas à travailler pour elles et j’ai toujours le pouvoir de refuser leurs offres.

Les responsables qui œuvrent sous le couvert de la démocratie politique n’ont pas de concurrent immédiat et je ne peux donc pas me faire une idée plus approfondie de leur performance. Les autres gens qui m’offrent des services ont généralement plusieurs concurrents autour et j’ai la possibilité de les comparer. Ils sont peut-être de connivence, mais je ne le vois pas.

Si je ne m’appuie que sur ces observations tangibles, mon gros bon sens m’amène à conclure que l’hypothèse libérale est la plus vraisemblable et que la démocratie politique repose sur une arnaque. Je ne vois pas concrètement le pouvoir que j’ai sur les institutions qui en découlent par rapport à leurs concurrents. La confiance de mes semblables à leur endroit ne m’apparaît être qu’une foi moderne et rien de plus. Je peux tirer cette conclusion sans considération pour ma situation économique. J’ai beau être sans le sou, infirme, lépreux ; je peux la tirer. Si je suis mal pris, je peux exposer ma misère à qui veut bien l’entendre, puis récompenser les âmes charitables d’un sourire ou attendre que se forme une coalition politique qui daigne me venir en aide afin de recevoir mon vote, qui a le poids de un parmi des millions. Je ne vois pas en quoi la votation me donne plus de pouvoir, même étant miséreux.

Mon sens commun est donc libéral. Je soupçonne que la démocratie politique n’est qu’une monarchie retapée pour avoir l’air respectable avec sa horde d’érudits payés pour justifier le tout moyennant nos taxes. Bien sûr, ce système garantit des droits et aide les pauvres… comme le roi et les curés le faisaient avec les moyens qu’ils avaient à l’époque. Je sais, vous avez toutes sortes d’objections qui vous passent par la tête. Je ne peux pas y répondre dans un texte de quelques lignes. J’aimerais seulement que vous cessiez de prendre votre opinion comme une évidence et vous exprimer pourquoi je ne la sens pas.