Lao Tseu l’a dit, ce n’est pas une coïncidence

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L’apparition quasi simultanée de Confucius, Socrate et Bouddha n’est-elle pas le signe d’une évolution synchrone de l’Humanité, sorte de moment de grâce universelle ?

Par François Ménager

Il y a  dans l’histoire de l’Humanité des coïncidences étonnantes. Elles sont bien plus que des coïncidences, bien sûr. Dans le fait que les mêmes schémas se produisent en des lieux et des époques différents, ou justement en des lieux aussi différents que possible mais en des époques proches et parfois même identiques, nous sommes tentés de chercher des indices sur ce qu’est l’homme universel, des traces de l’homme en dehors de sa culture, des pistes qui courent vers notre origine.

Ainsi, je m’étonne depuis longtemps de cette incroyable rencontre : que s’est-il passé au cinquième siècle avant Jésus Christ ? Comment se fait-il que trois des plus grands sages de l’Humanité aient traversé l’Histoire des hommes au même moment ? Comme des étoiles, ils se sont rapprochés sans se voir, parmi les millénaires et par delà les mers immenses ils ont foulé la poussière terrestre au même moment. C’est là une troublante conjonction : Confucius, véritable père de la pensée chinoise, Socrate, qui engendre l’Europe, et Bouddha, le Saint indien qui illuminera toute l’Asie.

L’Humanité, après des millénaires de gestation, était-elle à ce moment comme un jeune adulte qui accède à la clairvoyance en même temps qu’à la vigueur, enfin et soudainement prête à entendre en tous les lieux du monde une certaine sagesse ?

L’apparition quasi simultanée de ces grands hommes, et, plus mystérieuse encore, leur bonne réception en Inde, en Grèce, et en Chine, par des disciples intelligents, dans des sociétés mûres et capables de recueillir puis transmettre les précieuses paroles, n’est-ce pas là le signe d’une évolution synchrone de l’Humanité, dans ses diverses familles éparpillées dans tous les pays de la terre, d’une maturité qui fait fi des distances et des cultures, sorte de moment de grâce universelle ?

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Imaginez un monde où vivent au même moment Confucius et Bouddha. Un monde où battent simultanément les grands cœurs de deux ou trois de ces hommes immenses. Un monde où Bouddha raconterait à Socrate une anecdote qu’il tient de Confucius. Bien entendu, ceci n’est qu’une vue de l’esprit, puisque quand bien même leurs existences se sont effectivement croisées, aucun échange ne fut possible entre eux. Voici les dates sur lesquelles achoppe la précision des historiens modernes :

  • Bouddha, VIème ou 5ème siècle avant notre ère (naissance inconnue – environ 400)
  • Socrate, né à la fin du Vème siècle (470 à 399)
  • Confucius, qui les précède de peu (551 à 479)

Au-delà de cette petite trinité personnelle, il faudrait encore noter, pour compléter cette moisson d’augustes ferments philosophiques, que Platon, Zhuangzi, Lao Tseu, Aristote, Périclès, Héraclite et sans doute quelques autres que j’oublie, ont tous mis au moins un pied dans le même fameux Vème siècle.

Il nous font donc imaginer ce qui semblera encore plus impossible aux esprits rationnels : c’est d’une communication avec le même invisible, la même sagesse, le même Esprit du Monde que tous trois tiraient leurs vues fulgurantes, jamais contradictoires, et qui nous étonnent par leur vigueur et leur clarté encore aujourd’hui, lorsque nous nous donnons la peine de nous y plonger. Avec des pinceaux différents, elles semblent peindre une même Voie.

Car au-delà des coïncidences de chiffres, plus frappante encore est la communauté de direction. En effet, lorsque je lis, sous la plume de Anne Cheng, les explications suivantes : « L’homme de bien [chez Confucius] doit tendre vers la réalisation du Souverain Bien qu’est le Ren (仁). Le Ren est une vertu d’humanité, le caractère chinois 仁 se composant des deux éléments 人 homme et 二 deux. Il ne désigne pas un bien abstrait, absolu, mais le bien qu’un homme peut faire à un autre. » Anne Cheng d’ajouter plus loin : « Une telle notion ne saurait être appréhendée que comme la manifestation de toutes les qualités humaines poussées à un degré suprême. » — comment ne pas penser ici à la Charité des chrétiens, l’Agape ? Pour les chrétiens, dans ce système de pensée très particulier et très éloigné du système chinois qu’est le monothéisme, c’est aussi une vertu d’Humanité, le bien qu’un homme peut faire à un autre, qui est le bien suprême ; c’est bien la Charité qui est la mère de toutes les vertus. D’une certaine façon, c’est ce bien suprême, considéré comme vivant, que l’on appelle Dieu, faute de mieux, faute d’un nom qui ne soit pas un mot.

Le commandement de Jésus « aime ton prochain comme toi même » semble ainsi répondre à l’Analecte XII, 22 où le disciple Fan Chi demandant à Confucius ce qu’est le Ren, ce dernier de répondre : « C’est aimer les hommes » et encore au VI, 28 : « Pratiquer le Ren, c’est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu’on veut s’établir soi-même, et souhaiter leur réussite autant qu’on souhaite la sienne propre. Puise en toi l’idée de ce que tu peux faire pour les autres – voilà ce qui te mettra sur la voie du ren. »

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Le caractère chinois Ren.

 

Peut-être trainait-il dans une bibliothèque de Nazareth une version araméenne des Analectes ? Ou alors le jeune Jésus a-t-il fréquenté des groupes de hippies confucéen qui se réunissaient le soir sous les abribus de Galilée ?

Je ne connais pas assez bien le bouddhisme pour l’appeler ici à la rescousse, mais sa doctrine générale ne me semble pas très éloignée de tout cela. Dira-t-on que ce sont là les valeurs classiques (et donc aujourd’hui dépassées et simplistes) des sociétés traditionnelles ? Que l’archaïsme est l’unique point commun de ces trois pensées ? Ce n’est en tout cas pas mon avis. Leur fécondité pour tout homme, de tout temps, en est la preuve. S’il existe une transcendance, une vérité qui ne change pas avec les âges, c’est celle là : l’amour du prochain, élevé au rang de principe de vie, unique et sacré.

Notre époque n’est peut-être pas exempte d’hommes sages. Mais l’accumulation des hommes sages de cet acabit n’est sans doute pas très utile, puisque la sagesse ne change pas, elle. Simple et belle, elle se trouve toute contenue dans quelques-unes de ces quelques paroles que les hommes se transmettent de génération en génération, tant bien que mal. On commente, certes, depuis des siècles, avec force intelligence. Mais dans le fond, les commentaires infinis ne cachent-ils pas la vérité toute simple ? Que peut-on ajouter, qui ne soit ni glose, ni détournement ? Ou alors faut-il croire qu’il viendra un Sage des Sages, sorte de sage 2.0, qui donnera une nouvelle avancée à l’union de l’Humanité dans l’amour universel ?

S’il vient, il sera lecteur de Contrepoints, c’est sûr. Et il laissera un commentaire.

Et en tout cas, il nous faut nous demander quel rôle nous devons jouer, nous la multitude qui n’en finit par de venir après les sages.


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