Les promesses du printemps : esquisse historique sur la jeunesse de Turgot.

Turgot (Image libre de droits)

Tour à tour philosophe, économiste, et homme d‘État, et brillant dans ces trois fonctions, Turgot a fasciné les hommes de toutes les époques par l’extrême polyvalence de son génie.

Par Benoît Malbranque.

Article initialement publié par l’Institut Coppet.

Il est difficile de comprendre les génies sans étudier les années de leur jeunesse. Durant cet âge capital, les goûts et les caractères se forment. S’il est illusoire de chercher les traces des grands penseurs dans ce qu’ils furent à l’âge de l’adolescence, on ne saurait pourtant pas saisir la spécificité de leurs œuvres de l’âge radieux de la maturité, en négligeant leur jeunesse. Nous verrons dans cet article le cas de Turgot, qui, à l’âge de vingt-trois-ans, avait déjà ferraillé avec les scientifiques et les philosophes de son époque, et avait, avec Lettre sur le papier-monnaie, réalisé un pas historique en direction de la théorie monétaire scientifique.

Tour à tour philosophe, économiste, et homme d‘État, et brillant dans ces trois fonctions, Turgot a fasciné les hommes de toutes les époques par l’extrême polyvalence de son génie. Il a séduit l‘économiste par la rigueur de ses analyses des mécanismes de marché ; il a intéressé l‘historien par l‘influence de son passage au Contrôle général des Finances dans la préparation de la Révolution française ; enfin, il a intrigué l‘apprenti politicien par son échec de réformateur.

Collaborateur de Diderot dans l‘aventure encyclopédique ; correspondant de Voltaire ou Condorcet ; admis, malgré ses réticences de détail, au sein des réunions de l‘école physiocratique, menée par François Quesnay ; Turgot fut une figure centrale de ce mouvement des Lumières dont on connaît l‘influence sur l‘histoire de notre nation. Plus que ses amis philosophes et économistes, pourtant, il eut l‘occasion rare de construire lui-même cette histoire. Nommé Contrôleur général des finances par Louis XVI en 1774, il entreprit des réformes d‘une portée jamais égalée.

Pour comprendre le parcours étonnant et grandiose de Turgot, il faut étudier sa vie, en commençant par ses origines, ainsi que son milieu. Car la vie des grands hommes peut souvent être représentée comme le passage progressif de plusieurs phases. Elle suit pour ainsi dire le cycle des saisons : après le printemps de tous les espoirs, dans lequel un simple enfant devient un homme d‘exception, se trouve l‘été des réalisations grandioses, où le génie parvenu à maturation fournit à l‘humanité ce dont il est capable, puis l‘automne de la décélération, des premiers échecs, de l‘épuisement aussi, et l‘hiver des dernières lueurs.

Les auteurs d‘études biographiques laissent souvent entendre, dans leurs travaux, que rien ne prédisposait leur héros à devenir ce qu‘il fut. Dans le cas de Turgot, il est difficile de soutenir une telle position.

turgotAnne-Robert Jacques Turgot est le fils d‘une glorieuse famille de la noblesse normande. De par son nom, il s‘inscrit surtout à la suite d‘une riche tradition administrative en France. Son père, Michel-Étienne Turgot, occupa à Paris le poste respectable de prévôt des marchands pendant onze années. Établi à cette fonction, il fut à l‘origine de nombreux travaux d‘embellissement de la capitale, et d‘un plan de la ville, dont on se réfère encore en parlant du Plan Turgot. « Administrateur ponctuel et au travail facile, écrira Gustave Schelle, il écrivait correctement et non sans grâce. » 1 Fait plus instructif, du moins dans le cadre de notre étude, Michel-Étienne Turgot fut aussi un défenseur des libertés économiques : quand, au milieu de la disette de 1738, le contrôleur général Orry conçut le plan de faire intervenir le gouvernement, Turgot le père s‘y opposa, déclarant qu‘il valait mieux laisser agir les marchands. À 50 ans, il souffrait gravement de la goutte et fut de plus en plus empêché de tout travail. Il en mourra le 1er février 1751.

Michel-Étienne Turgot n‘avait pourtant pas initié une carrière dans la haute administration : il n‘avait lui-même que suivi la tradition familiale. Avant lui, Jacques-Étienne Turgot, le grand père de notre Turgot économiste, avait été intendant pour les généralités de Metz, de Tours, puis de Moulins. En remontant plus loin dans la généalogie, on trouve Dominique Turgot, intendant de Tours, ainsi que Jacques Turgot, conseiller au parlement de Rouen, et représentant de la noblesse normande aux Etats de 1614. Notons en outre que l‘intendance du Limousin, celle-là même qu’occupera plus tard notre Turgot, fut proposée à l‘un de ses ancêtres, un dénommé Antoine Turgot de Saint-Clair, en 1671, mais celui-ci refusa l‘offre. À peu près à la même époque, on compte aussi un Turgot de Mandeville, professeur de philosophie, mort en 1621.

Par un fait curieux, et presque amusant, Claude Turgot, cousin germain du Jacques Turgot évoqué précédemment, entra par ses agissements dans l‘histoire de la pensée économique. En 1621, il participa à la répression d‘un soulèvement organisé à son insu sur ses terres, à Touraille, près de Falaise, en Normandie. Cette répression causa la mort d‘un insurgent, qui combattit vaillamment. L‘homme était un certain Antoine de Montchrétien, sieur de Vateville, connu pour ses tragédies, ses poèmes, et pour avoir livré en 1615 un Traicté de l’oeconomie politique, le premier du genre 2

Né à Paris le 10 mai 1727, Anne-Robert-Jacques Turgot était le troisième fils de Michel-Étienne Turgot et Françoise-Madeleine Martineau de Brétignoles, mariés en 1718. Michel-Jacques Turgot, l‘aîné, devint marquis de Sousmons.

Le troisième fils du couple, le futur ministre, fut réservé à une carrière ecclésiastique, comme c‘était l‘usage à l‘époque pour les cadets de famille. Le tempérament de l‘enfant, conservé chez le jeune garçon puis ensuite chez l‘homme mature, se prêtait d‘ailleurs à cette vocation. Dans son enfance, Turgot était maladroit et volontairement discret. Sa mère n‘avait de cesse de le sermonner pour sa gaucherie, et lorsque la maison familiale accueillait des invités, le jeune Turgot se cachait derrière les meubles. C‘est ce que raconte Morellet, son ami de toujours, dans ses Mémoires :

« Il avait passé son enfance presque rebuté, non pas de son père, qui était un homme de sens, mais de sa mère, qui le trouvait maussade, parce qu‘il ne faisait pas la révérence de bonne grâce et qu‘il était sauvage et taciturne. Il fuyait la compagnie des gens qui venaient chez elle, et j‘ai ouï dire à madame Dupré Saint Maur, qui voyait madame Turgot, qu’il se cachait quelquefois sous un canapé ou derrière un paravent, d’où on était obligé de le tirer pour le produire. » 3

Jeune garçon, Turgot fréquenta d‘abord le collège Louis-le-Grand, avant de poursuivre ses études au Collège du Plessis, où il eut notamment comme professeur l‘abbé Sigorgne. Dès ce jeune âge, Turgot montra des dispositions très particulières. Il aimait la lecture, avait une mémoire incroyable, et sa générosité étonnait. On raconte,  sur  ce  dernier  point,  qu’au  collège  Louis-le-Grand,  le  jeune  Turgot distribuait son petit pécule à ses camarades pauvres pour les aider à acheter des livres 4. Il n‘est pas impossible de trouver les marques d‘une telle générosité chez un jeune enfant ; il n‘est pas même rare de l‘observer. Mais combien peu nombreux sont les exemples d‘une générosité employée avec une telle sagesse?

En 1748, l‘Académie de Soissons ayant proposé son prix sur la question des « causes de la décadence du goût dans les arts, et des lumières dans les Sciences », Turgot se mit au travail pour la traiter. Il abandonna ce projet dès qu‘il apprit que son ami l‘abbé Bon concourait également. Il communiqua à son ami l‘état de ses réflexions avec un désintéressement qu‘il vantera plus tard chez son ami Vincent de Gournay 5.

Dès cette époque, et malgré sa jeunesse, il osa réfuter et polémiquer avec les plus grands savants de son temps : Buffon, sur les origines de la terre, Berkeley, sur les sensations et les perceptions, et Maupertuis, sur l‘origine des langues. Dans un cahier, on trouva même des notes critiques sur les Réflexions philosophiques de Denis Diderot, que Turgot attaqua pour son caractère irréligieux. En 1749, enfin, alors âgé de vingt-et-un an, Turgot adressa une lettre à l‘abbé de Cicé sur le papier monnaie. Cet écrit, qui est le premier texte économique que nous avons de la main de notre auteur, ne le place pas seulement au niveau des économistes de son époque, il le place en avance sur eux. Turgot y critique les propos de l‘abbé Terrasson, qui avait écrit récemment pour soutenir le système de John Law de monnaie de papier fondée sur la confiance plutôt que de monnaie métallique. Turgot critiquait Terrasson de ne pas avoir « lu et médité Locke », sous-entendant pour nous que lui s‘était effectivement éduqué par de semblables lectures. Sur le fondement sans doute de l‘auteur anglais, Turgot établissait la vérité suivante :

« L’or n’a point une valeur intrinsèque qui réponde toujours à une certaine quantité de marchandise ; quand il y a plus d’or il est moins cher, et qu’on en donne plus pour une quantité déterminée de marchandise. […]C’est comme marchandise que l’argent est, non pas le signe, mais la commune mesure des autres marchandises : et cela non pas par une convention arbitraire fondée sur l’éclat de ce métal, mais parce que pouvant être employé sous diverses formes comme marchandise, et ayant à raison de cette propriété une valeur vénale un peu augmentée par l’usage qu’on en fait aussi comme monnaie, pouvant d’ailleurs être réduit au même titre et divisé exactement, on en connaît toujours la valeur. »

Après des premières études fort réussies, Turgot entra à la Sorbonne en juin 1749. En décembre, il fut y élu Prieur. Ce titre honorifique, donné en reconnaissance à des aptitudes véritablement supérieures, s‘accompagnait du devoir pour son récipiendaire  de  prononcer  en  latin  les  discours  d‘ouverture  et  de  clôture  des sorboniques. Il s‘exécuta le 13 juillet 1750 et le 11 décembre 1750. Dans le premier discours, Turgot tâchait d‘indiquer quels sont les réalisations dues au christianisme.

À travers ce discours, Turgot prouvait sa grande foi ainsi que sa connaissance du développement des idées. Dans le second, qui continue le précédent sur ce dernier point, Turgot s‘intéressait aux progrès de l‘esprit humain au cours des siècles. Ce discours, plus impressionnant encore que l‘autre par l‘érudition et l‘étonnante simplicité qui semble avoir présidé à son écriture, nous surprend aussi par quelques idées audacieuses fort justement exposées, à l‘instar de celle-ci, sur les colonies :

« Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à l’arbre que jusqu’à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles firent ce que fit depuis Carthage, ce que fera un jour l‘Amérique. »

Cette prédiction, faite en 1750, c‘est-à-dire plus de deux décennies avant la Révolution américaine, par un jeune homme de vingt-trois ans à peine,  nous indique bien la hauteur qu‘avait déjà atteint l‘esprit de Turgot à l‘époque de ses jeunes années.

À la Sorbonne, il eut comme camarades André Morellet, Loménie de Brienne, l‘abbé de Cicé, l‘abbé de Boisgelin, et l‘abbé de Véry. André Morellet, qui tâcha de décrire le Turgot d‘antan, écrivit bien ce que nous indiquions :

« Il annonçait dès lors tout ce qu‘il déploierait un jour de sagacité, de pénétration, de profondeur. Il était en même temps d‘une simplicité d‘enfant, qui se conciliait en lui avec une dignité respectée de tous ses camarades et même de ses confrères plus âgés. Sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille. Il était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet sans le faire rougir jusqu’aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras. Cette réserve ne lui empêchait pas d‘avoir la gaîté franche d‘un enfant, et de rire aux éclats d‘une plaisanterie, d’une pointe, d’une folie. » 6

Amateur de langues, et déjà fin connaisseur du latin et du grec, il se mit à étudier l’allemand, l‘anglais, l’italien, l’espagnol, et l’hébreu. Il fut très tôt un traducteur d‘une grande qualité. Il traduisait indifféremment de l‘anglais au français, du français à l‘anglais, et se mit également à traduire du grec, du latin, ou de l‘allemand.

Il  entreprit  la  traduction  de  certains  passages  de  Shakespeare,  un  volume  de l‘histoire des Stuarts par David Hume, et les écrits économiques de Josiah Tucker. De l‘allemand, il traduisit Gessner ; du grec, il produisit une version française de l‘Iliade ; du latin, il s‘occupa de Sénèque, Cicéron et Ovide 7.

Que ce soit dans la prose, ou dans les vers métriques qu‘il affectionnait tant, Turgot était un traducteur exigeant, tâchant toujours de concilier le respect du texte et l‘élégance du style.

Finissons par indiquer qu‘âgé de vingt ans à peine, Turgot esquissa une liste des ouvrages à faire. Si au cours de sa vie, il n‘en commença ou acheva qu‘une quinzaine parmi eux, la liste de ces titres nous indique surtout l‘étendue des connaissances et la grande curiosité intellectuelle du jeune Turgot.

LISTE D‘OUVRAGES A FAIRE

  • Les Barmécides, tragédie
  • Iphigénie en Tauride, tragédie
  • Caliste, tragédie
  • Caton, tragédie
  • Les saisons, poème
  • L‘existence de Dieu par la physique, poème
  • La religion naturelle, poème Prières en vers
  • Clovis, poème épique
  • Histoire des discussions et des Dogmes
  • Histoire universelle
  • Rhétorique et Poétique historique et philosophique
  • Considérations sur l‘histoire de l‘esprit humain Considérations sur l‘origine des langues
  • Considérations sur les étymologies Philosophie universelle
  • Sur la comparaison des langues et les traductions
  • Analyse de la langue latine ; de l‘hébraïque ; de la française Sur l‘amour et le mariage
  • Corps de lois
  • Testament politique, ou traité de toutes les parties du Gouvernement
  • Traité de la vraie religion Géographie politique
  • Traduction de Tacite
  • Commentaire sur Vincent de Lérins
  • Catéchisme des apôtres Commentaire sur toute l‘écriture
  • Rituel de la religion naturelle
  • Traité de morale usuelle ou de la vie commune
  • Théologie naturelle
  • Discussion des motifs de crédibilité
  • Coup d‘œil général des connaissances humaines La nécessité de la tolérance
  • De la monarchie universelle
  • Géométrie des situations par les triangles
  • La nature des sels et leurs phénomènes ramenés géométriquement aux lois de l‘attraction Traité du feu
  • Traité de l‘atmosphère céleste. Digression sur l‘aimant De l‘électricité
  • Du mélange des terres pour l‘agriculture Des voûtes de pierres engrenées
  • Sur la composition et la décomposition des corps
  • Analyse de nos sensations et du langage, d‘où principes de logique et de métaphysique universelle
  • Traité des probabilités
  • Traité des taches de Jupiter par l‘action de ses satellites
  • Principes de morale ou traité de l‘obligation Traité des devoirs qu‘impose la morale
  • Les aventures communes d‘un particulier, roman
  • Traité de la circulation ; intérêt, banque, système de Law, crédit, change et commerce
  • Du luxe, réflexions politiques

Turgot a fait ou commencé plusieurs des ouvrages inscrits sur cette liste. Il a traité des étymologies dans l’Encyclopédie, de l‘histoire de l‘esprit humain dans de nombreux brouillons, et des questions économiques dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. D‘autres ont été exécutés par quelques-uns de ses amis : par exemple Les Saisons, par Saint-Lambert. Cette liste nous prouve en tout cas à quel point l‘esprit de Turgot pouvait déjà se déployait sur une foule de sujets variés, et qu‘à l‘époque de sa jeunesse, il traitait déjà des questions économiques, philosophiques, morales, et littéraires, avec une hauteur de vue et une sagesse qui présageait bien de l‘avenir radieux qui l‘attendait comme Intendant à Limoges, puis comme Ministre de Louis XVI.

Sur le web.

  1. Gustave Schelle, Turgot, Paris, Félix Alcan, 1909, p.16
  2. Jules Duval, Mémoire sur Antoine de Montchrétien, sieur de Vateville, Paris, Guillaumin, 1868, p.12
  3. Mémoires de l’abbé Morellet, Paris, 1821, p.12
  4. Condorcet, Vie de Monsieur Turgot, pp.5-6
  5. « Il lui est arrivé souvent, indiquera Turgot, de faire honneur à des hommes en place des vues qu’il leur avait communiquées. Il lui était égal que le bien qui s’opérait vint de lui ou d’un autre. Il avait le même désintéressement pour ses manuscrits ; n’ayant aucun souci de gloire littéraire, il abandonnait sans réserves ce qu’il avait écrit à tous ceux qui voulaient écrire sur ces matières et le plus souvent ne gardait même pas de copies de ce qu’il avait fait. » (Éloge de Vincent de Gournay)
  6. Mémoires de l’abbé Morellet, Paris, 1821, p.12
  7. À l’époque de sa jeunesse, il travailla durant plusieurs années à la réalisation d’un Dictionnaire de la langue latine, qu’il laissa inachevé, et dans lequel il établissait notamment les étymologies.