La promesse de la perfection

Les politiciens tiennent rarement leurs promesses de campagne. La question se pose de savoir pourquoi.

Par Cédric Parren.

 

Chaque fois que les élections approchent, les politiciens monopolisent les médias afin d’annoncer la bonne nouvelle. Ou plutôt les bonnes nouvelles, car elles sont nombreuses. Il faut dire que la situation n’est pas encore parfaite, que la société connaît quelques ratés, mais heureusement, à condition de choisir le bon candidat, tout sera bientôt consommé. Et soudain, une population autrement rationnelle est prise de transe et se met à écouter – pire : à croire – la troupe d’illuminés qui lui vantent un avenir meilleur.

S’il n’y a là rien de fort surprenant pour qui s’intéresse au sentiment religieux, l’élection se distingue de la grande majorité des prophéties par une caractéristique rare : la date d’accomplissement. En effet, il est entendu que les prédictions se réaliseront le jour de l’élection, ou tout du moins avant la suivante. Les crédules auront dès lors la possibilité de vérifier l’exactitude de l’oracle, ce qui pourrait placer la pythie en position délicate. Justement, les promesses des politiciens ne se réalisent pas, ou en partie, ou mal, ce qui provoque le fameux désenchantement des électeurs, et pousse certains d’entre eux à croire aux promesses encore plus invraisemblables des extrémistes de gauche et de droite. Les autres, honteux et confus, jurent, mais un peu tard, qu’on ne les y prendra plus ; au moins jusqu’aux prochaines élections.

Étant entendu que les politiciens ne tiennent pas leurs promesses, la question se pose de savoir pourquoi. En effet, n’est-ce pas le moyen le plus efficace d’assurer une réélection ? Un esprit vicieux avancera qu’un politicien qui réaliserait toutes ses promesses se trouverait bien dépourvu au scrutin suivant. De la même manière, les couples qui durent savent qu’il ne faut jamais satisfaire tout à fait son partenaire, car la psyché humaine est ainsi faite qu’elle ne désire que ce qui ne lui appartient pas, ou pas complètement. Autre explication : les politiciens, soumis au sensationnalisme médiatique, doivent mentir volontairement, promettre l’impossible pour se distinguer de leurs concurrents. L’important n’est pas d’être réaliste mais de marquer les esprits – comme l’a résumé Jacques Chirac dans un rare accès de sincérité : « On gagne et puis on voit ». Par ailleurs, un politicien a intérêt à ratisser large ; les électeurs qui lui sont acquis allant de toute façon voter pour lui, ceux qu’il doit convaincre et séduire, ce sont les autres. D’où les promesses inattendues, les ouvertures au camp adverse, les revirements idéologiques – qui ne surprennent que ceux qui croient encore qu’un politicien puisse avoir des convictions.

Ces explications convenues, partiellement exactes, ont le défaut de reposer sur une vision romantique du pouvoir, qui serait incarné et maîtrisé par un seul individu – le Führerprinzip. La réalité est qu’avec près de six millions de fonctionnaires en France, inamovibles et affranchis des aléas électoraux, présents à tous les échelons étatiques et rédigeant eux-mêmes les textes réglementaires et législatifs1, le pouvoir échappe totalement aux politiciens. Ceux-ci, confrontés à un organisme démesuré dont la tête est insaisissable et le corps traversé d’impulsions antagonistes, suivent le mouvement en prétendant l’imprimer. Ils en viennent, comme Barack Obama, à poursuivre des guerres qu’ils avaient promis d’arrêter2, à agrandir des prisons qu’ils avaient juré de fermer, ou, comme François Hollande, à aggraver l’antique politique d’ingérence armée en Afrique et à renforcer le contrôle de l’Internet après l’avoir combattu dans l’opposition.

Il va de soi que les compromis sont inhérents à la vie. Seuls les enfants pensent que la parole modifie la réalité3 et les idéologues, à leur suite, que la volonté commande au monde. Toutefois, la constance avec laquelle les politiciens ne tiennent pas leurs promesses et perpétuent – à quelques détails médiatiques près – la politique de leurs prédécesseurs, y compris lorsqu’il s’agit d’adversaires, est la preuve que le pouvoir ne leur appartient plus. L’État n’est pas une machine ni même un outil, mais une organisation soumise à une logique interne, qui poursuit ses propres objectifs. Et quand bien même cette institution serait maîtrisable, elle est éminemment faillible, incompétente et inefficace. La puissance publique n’est pas magique, elle est humaine et donc tributaire des limitations du réel. Les promesses des politiciens achopperont toujours sur les faits, l’action étatique sur le concret.

  1. Voir à ce sujet mon livre, Le silence de la loi, paru aux Belles Lettres (Paris).
  2. L’épidémie actuelle de guerres est assez surprenante si l’on met en parallèle les précautions que prennent les politiciens qui les déclenchent lorsqu’ils agissent dans leur propre pays. Cette opposition révèle en fait que la guerre est probablement le dernier refuge de la liberté d’action. Les politiciens qui décident de lancer une guerre ne sont pas confrontés aux fonctionnaires, aux « partenaires sociaux » ou à quelqu’autre collectivité organisée, ils ne doivent même pas affronter le mécontentement de la population, que les guerres divertissent tant qu’il n’y a pas de conscription. En ce sens, on peut prédire que les guerres ne feront que croître à mesure que l’administration resserrera son emprise réglementaire sur les politiciens. Les guerres seront alors, en quelque sorte, les vacances du pouvoir.
  3. C’est pourquoi ils croient à l’existence de la magie.