Made in France, E7 : « Vous n’avez pas le doigt ! »

Panneau Hopital

Tranches de vie ordinaires en République Démocratique (et Populaire) Française, imaginées mais pas dénuée de réalité – Épisode 7 : « Vous n’avez pas le doigt ! »

Par h16 et Baptiste Créteur.

La sécurité, en France, ça ne rigole pas, ça concerne tout le monde, à tout âge et en tous lieux. D’ailleurs, toutes les précautions ont été prises afin que le cercueil soit correctement capitonné, et il va de la bonne coopération de tous ses habitants pour que ça reste ainsi !

Y compris pour Najat.

Et là, comme on est dimanche, Najat ne travaille pas : les syndicalistes ont eu gain de cause au tribunal et obtenu que l’enseigne où elle est salariée ferme pour le Jour du Seigneur malgré une volonté forte des salariés d’accumuler les dimanches payés double. En vertu de quoi, au lieu de se faire exploiter plus pour gagner plus volontairement, Najat jardine en taillant mollement la haie de son jardin afin de l’amener aux normes municipales ; la commune fait en effet partie du cercle fermé et prestigieux des Villages Fleuris et chaque habitant se doit de contribuer au rayonnement floral de la ville.

La tranquillité du dimanche sera brisée par l’horrible nouvelle à la radio, dont le bruit n’est pas totalement couvert par le taille-haie de Najat : la septième Première Dame vient d’être mise à la porte de l’Élysée car le président a jeté son dévolu sur une huitième, une ex-chanteuse qui tente péniblement de devenir mannequin.

Le petit cœur d’artichaut de Najat est surpris, son bras flanche, sa main tremble, fait un faux mouvement et là, c’est l’accident : un doigt tombe, inerte. Ton doigt, Najat !

Heureusement, Najat a suivi un stage de secourisme auprès des sapeurs-pompiers volontaires de Mougins, quand elle était en vacances dans le Sud, il y a quelques années. Elle se souvient des « gestes qui sauvent » et, ni une, ni deux, ramasse le doigt, le place dans un petit sac plastique et le tout dans un bol rempli de glaçons qu’elle gardait pour l’apéritif, et bondit aussi vaillamment que possible dans sa voiture alors que la douleur pulse à présent dans sa main estropiée.

Le généraliste du village a pris sa retraite le mois dernier, et entre le numerus clausus et l’absence de liberté tarifaire, il n’a pas été remplacé. Et puis, espérer trouver autre chose que des fleurs et des haies bien taillées dans la commune ce dimanche, c’est rêver éveillé, ce qui ne risque pas d’arriver à Najat dont l’adrénaline a fait un bond. Il n’y a pas à tortiller, il va falloir « foncer » à l’hôpital, au volant de sa voiturette citadine écologique toute neuve, ni polluante, ni rapide, ni Made In France, achetée grâce à la prime à la casse dont elle a pu bénéficier pour son ancienne voiture, bien française celle-là, mais très cracra-polluante.

C’est donc avec la vitesse modérée par la puissance relative du moteur hybride et la volée de panneaux de limitations à 30 km/h que Najat s’élance sur la route. La commune est en zone 30 car elle fait partie d’un département pilote où l’on a enfin choisi de s’attaquer aux fous du volant, ceux qui roulent à 35 voire 40 km/h en ville, et qui frôlent sans hésiter le 90 sur les départementales avoisinantes dont les lacets paresseux ne permettent de toute façon pas d’atteindre une vitesse à trois chiffres. Et puis de toute façon, Najat le sait : la vitesse tue. Dès lors, pas question pour elle de faire le moindre excès de vitesse, doigt ou pas doigt. « Le civisme est comme le fisc, il n’admet pas d’exceptions », plaisante souvent l’adjoint au maire en charge de la prévention des risques induits par l’incivisme routier. Adjoint dont elle s’est un peu entichée à la précédente campagne électorale, en collant des affiches avec lui, ce qui l’incite niaisement à respecter ses principes à la lettre.

hopital chinchin

Il ne faudra qu’une heure trente à Najat pour parvenir à l’hôpital dont les urgences sont malencontreusement surchargées.

Au lot habituel d’individus interlopes qui cherchent à obtenir une visite médicale gratuite ou un lit et un repas moyennant quelques maux pas toujours clairement identifiés, s’est ajoutée une foule anormale à cet endroit et à ce moment : une manifestation contre la nudité à l’école a mal tourné et des familles, enfants compris, ont afflué aux urgences pour des yeux irrités et poumons encombrés. Un père de famille, qui a bêtement essayé de franchir le cordon de CRS pour rentrer chez lui, présente quelques fractures médicalement intéressantes. Un adolescent, ayant eu le malheur de manger une banane en portant un bonnet rouge, accumule des contusions aux bras suite à un contrôle policier assez poussé. Une quinquagénaire, portant un t-shirt publicitaire d’une mutuelle d’instituteurs (« La MACIF pour tous ») a été aspergée de gaz lacrymogènes et ses yeux refusent de s’ouvrir.

Dans le hall d’attente, en retrait de la cohue que constitue la masse gémissante de manifestants bousculés, il ne reste que deux places assises de libre, et malgré l’odeur très prononcée d’ammoniaque de la masse humaine endormie à côté, Najat prend place et se décide à attendre sagement son tour. Elle espère intérieurement que la douleur, qui continue de grandir en pulsant dans son crâne, ne lui donnera pas trop la nausée. Le mouchoir, placé sur son moignon, est maintenant totalement imbibé de sang. Quelques gouttes tombent au sol dans un « ploc » gras. Deux heures, peut-être trois (Najat n’est plus tout à fait consciente) s’écoulent avant qu’un interne — pas aussi beau que Georges Clooney au grand désarroi de Najat, la trouvant un peu pâlotte, ne constate la gravité de sa blessure et décide de la prendre en charge plus rapidement.

En tentant d’aider la blessée, l’interne fait tomber le bol des mains de Najat, qui n’en a décidément pas. Le bol, l’eau, devenue tiédasse, et le petit sachet contenant le doigt s’écrasent au sol. Le doigt s’échappe du sac. Najat, épuisée, perd conscience.

Najat se réveillera quelques heures plus tard, confuse, la bouche pâteuse et la main lourdement pansée. Elle croit distinguer l’esquisse de cinq doigts dans le nuage de gaze épaisse qu’elle agite devant ses yeux encore un peu troublés par les relents d’anesthésie. Le chirurgien, fatigué par 48 heures de garde en deux jours, passe quelques minutes après son réveil pour lui expliquer, en quelques phrases pressées avant de repartir visiter d’autres patients, qu’elle ne retrouvera jamais le plein usage de son annulaire, resté trop longtemps à mariner dans son jacuzzi microbien, et puis quelle idée de faire du jardinage un dimanche, non mais franchement et prenez bien les antibiotiques prescrits là et là, et vous pourrez sortir demain matin.

C’est ballot. Après avoir perdu le droit de rouler à 90, Najat a perdu son doigt en roulant à 80.

Cette histoire vous rappelle des cas que vous avez connus ? Vous lui trouvez une résonance particulière dans votre vie ? N’hésitez pas à en faire part dans les commentaires ci-dessous !