Gerd Wiesler dans « La vie des autres » : la naissance d’Howard Roark

À la source vive de l’individu libre et de l’« éthique de l’égoïsme » ; le sens du combat politique au milieu des autres.

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La vie des autres Scène finale

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Gerd Wiesler dans « La vie des autres » : la naissance d’Howard Roark

Publié le 4 mars 2014
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Par Christophe Seltzer et Thomas Rockenstrocly [*]

La vie des autres Scène finale
Ulrich Mühe dans « La vie des autres », scène finale, film de Florian Henckel von Donnersmarck (2006).

 

L’antichambre vers l’individu sans compromis

« Le créateur vit pour son œuvre. Il n’a pas besoin des autres.
Son véritable but est en lui-même. » – Ayn Rand, La vertu d’égoïsme.

La Vie des autres est le nom d’un film de Florian Henckel von Donnersmarck sorti en 2006. Il raconte la surveillance mise en place par le matricule HGW XX/7, officier méticuleux de la Stasi, autour du dramaturge Georg Dreyman. Ce dernier, bien qu’apparemment exemplaire (non-dangereux), projette de rendre compte du nombre préoccupant de suicides en RDA, par le biais du Spiegel, un journal de l’Ouest interdit par le régime communiste. Au contact des artistes, le matricule HGW XX/7 devient Gerd Wiesler. L’officier froid, rigide, conditionné, laisse petit à petit place à l’individu en lui, laissant éclore sa propre pensée, individuelle et libre de tout constructivisme. Gerd Wiesler constitue l’antichambre vers l’individualité sans compromis et créatrice d’Howard Roark, le personnage d’Ayn Rand dans La source vive (The fountainhead).

Chaque individu contient en lui un Howard Roark. Il s’agit de comprendre comment le découvrir, le faire ressortir, l’assumer pleinement. Gerd Wiesler nous en montre un moyen.

Le cheminement de la liberté

« On ne va pas mendier sa liberté aux autres.
La liberté, il faut la prendre. » – Ignazio Silone, Le pain et le vin.

La liberté est un cheminement. Tout d’abord, il est fondamental de comprendre que la liberté ne va pas de soi. Elle se découvre souvent, s’apprend toujours et se reconquiert sans cesse. Gerd Wiesler n’est pas un créateur, il n’est qu’un simple exécutant. Il est le réceptacle d’une idéologie et de normes imposées. Cet officier est l’archétype de l’homme brillant, intelligent et froid, rationnel et réflexif, orienté vers l’action circonspecte. Sans ambition sociale, cet homme n’a « pas de vie ». Il transpire la passivité. Son appartement, limité à sa fonction de dortoir, n’est décoré que d’une moquette gris taupe. Sa sexualité elle-même est passive : il se contente de quelques minutes passées avec une prostituée, contrastant avec les étreintes passionnées de Dreyman. Cet homme incarne le règlement. Un ami « social-démocrate » de l’un d’entre nous a regardé le film, a déclaré que « ce type était ce que nous risquions de devenir, à force d’envisager nos décisions sous forme de calcul coût/bénéfice ».

Avec la bénédiction de Dagny Taggart (autre personnage phare du roman d’Ayn Rand), « revoyons nos prémisses ». La raison devient l’outil de sa liberté quand elle trouve sa source dans une individualité voulue. Observer au quotidien des artistes, qui expriment leurs sentiments, leurs idéaux, leurs faiblesses et lâchetés, fait découvrir la vie à Gerd Wiesler. Pour défendre cette vie, il renoncera, aidé en cela par sa rationalité – aux sources de l’éthique, à toute « responsabilité » (obtenue par un abaissement de soi). Oui, pour avoir joué contre le système, on le laissera à un poste « sans responsabilités ». Alors qu’il aurait aisément pu connaître une trajectoire inverse. Et qu’il atteint en fait, par cet acte libre posé, ce qu’est la responsabilité morale – d’autant plus difficile que ne prêtant pas toujours à reconnaissance (acte désintéressé car égoïste précisément dans cette analyse).

La qualité de l’autonomie morale

« Si je n’avais pas conscience que ma vie dépend de mon intelligence et de mon travail, […]
si je n’avais pas eu pour principe d’utiliser mes capacités physiques et intellectuelles pour vivre et élargir mes horizons, vous n’auriez rien trouver à piller, rien qui puisse vous faire vivre. »
– Ayn Rand, La Grève.

HGW XX/7 se transforme en Gerd Wiesler dès lors qu’il émet ses propres normes. Un individu qui construit ses propres normes ne peut plus être idéologue. Au début du film, le matricule HGW XX/7 se définit par rapport au parti, mais il termine le film par ces mots : « C’est pour moi. » Chaque individu doit construire sa propre liberté pour lui-même, et cela peut passer par un cheminement plus ou moins long.

On peut oser la comparaison jusqu’à considérer qu’au début de sa vie d’espion, Gerd Wieser est comme Howard Roark, brillant technicien, bien que dans des domaines essentiellement différents. Si Howard Roark préfère partir tailler des pierres plutôt qu’occuper une place de (non)choix dans la société des architectes (parce qu’il refuse l’aliénation du conformisme en architecture), Gerd Wiesler, bien qu’habile formateur d’espions, a – on le comprend – rapidement préféré au début de sa vie, aussi, ne pas monter trop haut dans la hiérarchie (sans forcément être pleinement conscient du pourquoi, ce qu’il découvre plus tard). Lorsqu’on voit, dans la scène finale, Gerd Wiesler « condamné » à distribuer des journaux, on peut faire un lien avec le choix d’Howard Roark d’aller tailler des pierres. Même si les raisons qui président à ces activités sont différentes pour les deux personnages, ces vies ont été voulues, prévues, assumées, chez l’un comme l’autre.

Dans les deux fictions, Gerd Wieser comme Howard Roark seront sollicités dans leurs parcours par leurs anciens camarades de classe, pas aussi brillants qu’eux, mais ayant « réussi » socialement, obtenu des postes de responsabilité et reconnus, parce que ceux-là finissent par achopper contre leurs limites intellectuelles, techniques, ou créatives. D’anciens camarades qui n’ont pas d’estime d’eux-mêmes, et n’en n’ont pas pour les autres, des hommes qui ne sont pas libres.

Howard Roark, comme Gerd Wiesler, connaissent l’un et l’autre un succès magistral in fine, mais tout personnel, indépendamment du regard des autres.

La nécessité du combat solitaire

« Ce que tu veux peux t’appartenir, mais tu dois y adhérer de toute ton âme »

La liberté est une lutte interne. La liberté se conçoit également comme combat, individuel avant tout. L’homme quel qu’il soit, est aussi bon que mauvais. Pas besoin d’ailleurs de regarder autour de nous, pour chercher les exemples qu’inévitablement nous trouverons : il suffit de se regarder soi-même, avec lucidité. En toute situation, indépendamment même de ce que disent ou font les autres en interaction avec nous, nous sommes seuls responsables de nos actes, de nos pensées, et de nos sentiments.

La figure de Gerd Wiesler est une invitation, à notre adresse, d’être cet individu, dans le système, qui va lutter. Une lutte qui n’est pas un combat à proprement parler « politique », qui n’est pas un combat sur la scène publique, qui n’est pas le combat pour le carriérisme, qui n’est pas le combat vain et perdu d’avance, mais qui est le combat silencieux et efficace de la pensée. Liberté bien ordonnée commence par soi-même.

Le combat politique au milieu des autres

« Seul est digne de la vie celui qui chaque jour part pour elle au combat. »
– Johann Wolfgang von Goethe.

Liberté bien ordonnée commence par soi-même, mais ne s’y arrête pas. Gerd Wieser nous invite, chacun d’entre nous, à combattre aussi, autour de nous, en ayant le courage d’affirmer notre pensée lorsqu’on est questionné sur un sujet. Mais pas n’importe comment. Une invitation à diffuser autour de nous, au travers de nos rencontres, de nos connaissances, proches ou lointaines, ce que nous sommes et pensons. Diffuser, là où nous sommes, avec nos affinités, compétences, capacités, dans chacun de nos environnements différents, et avec nos moyens singuliers, des idées. Il ne s’agit pas, dans ce paradigme, de prendre un système par le haut, ce qui et difficile, et conduit – plus facilement qu’on ne le pense soi-même aussi – à perdre son âme, mais d’« informer » le système par en bas, auprès de ceux qui veulent bien écouter, en respectant la vie, et l’avis, des autres, quels qu’ils soient.

Cela est fondamentalement le combat politique, au cœur même de la vie de la Cité.

Pour conclure, nous aimerions vous rapporter la citation suivante : « La vraie grandeur est sans doute dans cet obscur combat où, privés de l’enthousiasme des foules, quelques individus, mettant leur vie en jeu, défendent, absolument seuls, une cause autour d’eux méprisée. » – Inge Scholl, Die Weiße Rose, Fischer Verlag, Francfort sur le Main, 1993 (1re éd. 1955).

Le combat politique ne commence pas ailleurs qu’ici, et maintenant, d’abord pour soi.

 

— Ayn Rand, La source vive, Feux croisés, septembre 1999, 686 pages. (The fountainhead, version anglaise).
— Florian Henckel von Donnersmarck, La vie des autres (Das Leben der Anderen), Paradis Distribution, octobre 2007, 137 minutes.


[*] Les seltzerockenstroclïonnades, une libre chronique écrite à deux claviers et qui s’arrêtera peut-être là. Les auteurs, Christophe Seltzer et Thomas Rockenstrocly, sont étudiants en « sciences politiques ». Christophe Seltzer est président du mouvement Students for Liberty – Paris.

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  • Un joli article : véritable ode à l’individualisme. Bravo !

  • Bel article.
    Dagny Taggart, de La Grève of course 😉

  • Autant on peut en effet voir un processus d’individuation classique dans les deux œuvres et la similitude entre les héros, autant la morale et les narrations ont une optique diamétralement opposée qu’il est bon de rappeler…
    Dans la Source Vive, les choix héroique de Roark s’enchaînent et se répètent. Sa conscience de ce que la lutte menée par tout le monde autour de lui en son nom, « pour le bien commun » est contraire à son intérêt personnel et même généralement inutile dès le début. Il n’est jamais dupe du subterfuge, et sa certitude nous prépare à l’explosion de sa victoire finale. A la fin du roman, le lecteur est invité en quelque sorte à retourner sur la valeur des symboles pour saisir leur enchainement qui amène l’issue bénéfique. C’est le côté lumineux de l’âme.
    « La vie des autres » s’occupe du côté noir de l’âme humaine cependant : le fonctionnaire de la Stasi au centre de l’histoire est dévoué au « mal » en principe. Il découvre pourtant peu à peu les conséquences horribles de ses actes, jusqu’au moment ou il doit agir en accord. Il subit alors de par son choix héroïque une descente en enfer personnelle et réelle dans ce monde dont il s’était fait le serviteur.
    Sa « maigre » quelques années plus tard lors de la chute du régime communiste, satisfaction (en apparence) sera de constater, malgré sa déchéance (pénitence volontairement assumée probablement) combien sa décision individuelle a réellement compté humainement cependant.
    Mais cette satisfaction n’est pas « maigre », et le spectateur s’y associe au point de projeter le succès probable du livre sortant en librairie dans l’histoire, sur le film lui-même : des millions de gens ont associés leurs émotions à celle d’un Wiesler – dont le fondateur de Whatsup – exilé russe – qui citait le film dernièrement comme influence majeure.

  • Remarquable de finesse. Ai particulièrement apprécié cette tournure de phrase:
    « …rapidement préféré au début de sa vie, aussi, ne pas monter trop haut dans la hiérarchie… »
    Tailleur de pierre ou moine copiste.

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