Les immigrants sont rationnels, l’État Providence ne l’est pas

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Celui qui fuit la misère et l’oppression s’oriente logiquement vers les destinations qui lui procureront le plus grand bénéfice social.

Par Guy Sorman.

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La Suisse est le baromètre de l’Europe. Grâce à ses référendums d’initiative populaire (il suffit de cent mille demandes pour déclencher une « votation »), les citoyens helvétiques expriment tout haut, et de manière démocratique, ce que la plupart des Européens pensent tout bas. Parmi ces référendums symboliques, rappelons qu’en 2009, une majorité de Suisses demanda que cesse la construction « incontrôlée » de minarets. Plus récemment, en novembre 2013, 55% des votants refusèrent de plafonner les salaires des dirigeants d’entreprises par crainte de voir celles-ci fuir vers l’étranger.

Mais le 9 février dernier, c’est le patronat suisse qui a été défait par une courte majorité de citoyens. Ceux-ci ont demandé « la fin de l’immigration de masse » alors que le patronat et le gouvernement faisaient campagne – au nom de la croissance économique – pour la libre circulation. Alors que 27% des résidents en Suisse sont étrangers, qu’il n’y a pratiquement pas de chômage, on devrait logiquement admettre avec le patronat et le gouvernement suisses, que l’immigration a bel et bien favorisé la croissance. La majorité des Suisses refusant l’immigration de masse ne seraient-ils que xénophobes ? Une xénophobie en forme de fantasme puisque les cantons ruraux où les immigrés sont peu nombreux ont voté contre l’immigration, bien plus que les villes où ces immigrés se trouvent réellement.

Il est vrai que la défense de l’identité nationale (difficile à cerner dans un pays qui compte quatre langues officielles) fut un thème de la campagne mais pas dominant : plus décisif sur le résultat certainement, aura été la crainte, fondée sur des réalités concrètes et pas mythiques, de la pression des immigrants sur le logement social et les services sociaux. C’est là que la votation suisse revêt une portée universelle et qu’elle invite à s’interroger sur l’immigration autrement qu’en dénonçant le racisme ou en vantant les vertus illimitées de la libre circulation.

Car dans le débat sur l’immigration, c’est l’immigrant qui est rationnel et le pays d’accueil qui ne l’est pas. Celui et celle qui fuient la misère et l’oppression s’orientent logiquement vers les destinations qui leur procureront le plus grand bénéfice social : si l’État d’accueil est généreux, sans contrepartie, offrant soins, scolarité et logement aux plus miséreux, ceux-ci choisiront cet État-là. La France, l’Espagne, l’Italie sont à cet égard très attractifs. La Suisse l’est devenue depuis qu’elle a renoncé, en 2002, sous la pression de l’Union européenne, à un système de contingents annuels d’immigrés par canton, déterminés par les besoins du marché du travail.

Aujourd’hui en Europe, l’immigrant arbitre en fonction de ses besoins : s’il a une famille à charge et des enfants à scolariser, la France et la Suède sont perçues, depuis l’Afrique noire par exemple, comme des Eldorados. Si ce migrant est un jeune célibataire, avant tout en quête de travail, la Grande-Bretagne l’emporte. Il est indéniable que dans tous les cas de figure, ces immigrants pèsent sur les services sociaux et scolaires du pays d’accueil, parce que ces services et ces écoles, au départ, n’avaient pas été configurés pour accueillir cette population nouvelle souvent de langue étrangère et de santé médiocre. La morale laïque européenne tout comme la charité chrétienne exigeraient de ne refuser personne ; mais comme le demandait un ancien Premier ministre français, Michel Rocard, socialiste : « devons-nous accueillir toute la misère du monde ? »

Il semble possible d’extraire, partiellement, l’Europe de ce dilemme en modifiant les conditions d’accès aux services sociaux de l’État Providence. On pourrait, par exemple, décider que tous ces services sont payants : les pauvres seraient-ils exclus des hôpitaux, des écoles et des logements sociaux ? Non, car l’État accorderait à chacun, à tous les citoyens et à tous les immigrés disposant d’un travail régulier, un Revenu minimum universel. Ce revenu garanti maintiendrait toute la population légale au-dessus du seuil de pauvreté et permettrait à tous d’accéder aux services dits sociaux. Le coût pour les finances publiques devrait être équivalent au prix de revient actuel des services sociaux et écoles, mais ceux-ci seraient réservés aux citoyens légaux et travailleurs étrangers. Cette révolution conceptuelle dans le mode de gestion de l’État Providence me paraîtrait la régulation la plus objective possible des flux migratoires : ceux-ci seraient orientés non par la quête de l’État le plus généreux, mais par un raisonnement économique acceptable par l’immigrant comme par la nation d’accueil. Bien entendu, les controverses sur le racisme et l’identité nationale ne s’évanouiront pas instantanément mais le débat pourrait être assaini, plus réaliste et moins fantasmatique.

À l’heure où les bien-pensants en Europe sermonnent ces Suisses égoïstes et xénophobes, on serait tenté de les remercier : ils nous contraignent à envisager autrement la question de l’immigration et à en changer les règles objectives. Penser autrement est moins confortable que d’adopter une posture morale avantageuse : on proposera donc une équitable répartition des tâches entre donneurs de leçons et fabricants de solutions. On envisagera que la solution ici avancée aura d’emblée un grand tort face à ses adversaires : elle est d’essence libérale, considérant que les individus sont rationnels et que le marché régulerait les mouvements migratoires, plus humainement que ne le fait aujourd’hui la police.


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