Les vies ne sont pas des crimes

La surveillance des citoyens doit être encadrée par le consentement des citoyens à être surveillés.

Nous ne sommes vraiment libres qu’en nous affranchissant des autres. Il ne s’agit pas de refuser toute interaction, mais de refuser toute interférence dans la poursuite de nos objectifs ; ne pas attendre l’approbation des autres, suivre parfois leurs conseils et parfois leur exemple, mais ne pas se fier à leur opinion.

La liberté est une grande solitude, car elle n’offre aucune autre opinion que la sienne à qui se fier en ultime recours. Si le message libéral est si perturbant et sa beauté si difficile à comprendre, c’est parce que le libéralisme n’est pas une idée ou une utopie ; c’est un canevas d’utopies1 permettant à chacun de construire sa propre idée, sa propre utopie.

Son travail, son entreprise, sa famille, tous sont des projets que l’individu libre dessine selon ses aptitudes et ses préférences, en s’associant avec ceux que ses projets impliquent. La vie n’est qu’une succession de transactions dont on fixe la nature et les critères ; ceux qui veulent faire de tout un marché le peuvent, tout comme ceux qui veulent faire de tout un don. Mais pour que la liberté soit effective, il faut que personne ne puisse imposer ses choix aux autres ; il est impossible d’avoir le monopole de la vie.

Il n’y a rien de plus digne pour un individu qu’être le maître de son propre destin, aucune égalité plus forte que la condition humaine. Pourtant, les défenseurs autoproclamés de la dignité et de l’égalité sont en réalité les plus fervents défenseurs d’un système à la fois maternel et paternel, un système qui protège et punit.

Ce n’est pas en les lui prenant, ni en les lui donnant, mais en les lui laissant qu’on s’assure que chacun a les clés de son propre destin. C’est parfois en les guidant et parfois en les laissant se perdre qu’on enseigne aux autres ce que l’on sait ; mais les plus grandes leçons, on ne peut que les apprendre soi-même. Personne ne demande conseil avant de faire face à un problème, personne n’appelle à l’aide avant de penser en avoir besoin.

Nous faisons toujours nos choix dans un certain cadre auquel nous devons nous adapter en l’adaptant à nous. Les atteintes à nos libertés sont toujours des restrictions qu’on impose à nos choix ; l’atteinte à la liberté n’est pas imposée, elle est enlevée.

Mais certaines atteintes à la liberté sont plus subtiles ; elles cherchent à connaître nos choix, à surveiller nos comportements pour déceler parmi nous de potentiels suspects au sein desquels se trouveront sans doute des coupables. Que la surveillance soit décentralisée sous forme de dénonciation ou centralisée au sein de l’appareil étatique civil ou militaire, elle est en soi une menace pour la liberté des individus : l’État n’est pas qu’un outil du droit, il décide aussi ce qu’est le droit ; il est l’outil du pouvoir et le pouvoir.

Le Monde considère qu’une surveillance contrôlée et des surveillants surveillés permettront de protéger la liberté des citoyens sur Internet. Pour Guy-Philippe Goldstein, dans sa tribune « La transparence dissuasive au service des libertés« , les menaces cybercriminelles et l’utilisation d’outils de communication nouveaux par les réseaux mafieux justifient une surveillance s’inscrivant au sein d’un cadre juridique en permettant le contrôle.

Il faudrait donc admettre que l’argent du contribuable serve à financer une machine de déchiffrement universelle capable de casser n’importe quelle protection numérique. Les réseaux mafieux utilisent sans doute des techniques de chiffrement, mais sans doute pas autant que celui qui est, de loin, le plus gros utilisateur de ces technologies : l’État.

De la même façon, il faudrait que l’État puisse surveiller et contrôler les communications pour protéger les citoyens de virus et emails frauduleux cherchant à infecter leurs machines pour surveiller leurs communications. Il faudrait que les faits et gestes des policiers soient monitorés pour pouvoir innocenter des suspects, ou des policiers, en utilisant les enregistrements à décharge ou à charge, la même possibilité de garder une trace étant refusée au citoyen.

L’État, s’il fallait surveiller des pratiques à risque, devrait être avant tout son propre suspect, mais il refuse la possibilité d’être potentiellement coupable. Après que quelques lanceurs d’alerte aujourd’hui condamnés aient révélé des années de surveillance des citoyens à leur insu, les coupables sont obligés d’admettre une partie de leurs méfaits sans pour autant remettre en cause un seul instant le bien-fondé de leur action.

Ils comptent maintenant donner un caractère légal à leur action, lui trouver des motifs valables pour que personne à part eux ne puissent agir de la sorte ; en acceptant de rendre des comptes.

Mais il existe une différence fondamentale entre la surveillance des citoyens et la surveillance des surveillants : les surveillants peuvent agir sur les citoyens, l’inverse n’est pas vrai. Le surveillant surveille et punit, le citoyen ne peut que surveiller. Il ne s’agit donc pas en réalité de rendre les surveillants responsables de leurs actions mais de leur accorder le droit d’agir comme ils le font déjà. On ne restreint pas leur pouvoir, on l’étend.

La question à poser au citoyen n’est donc pas s’il accepte qu’on surveille mais s’il accepte d’être surveillé. Il peut décider pour lui-même que s’il n’a rien à cacher, il n’a rien à craindre ; mais il ne peut décider pour les autres s’ils veulent être vulnérables et révéler au monde ce qui leur est précieux.

Nous ne sommes vraiment libres qu’en nous affranchissant des autres. En se libérant du besoin de leur approbation et de la contrainte de leur surveillance, l’individu devient libre de ses choix ; en connaissance de cause et seul à en connaître les causes.

  1. Selon les termes de Robert Nozick.