« Les laids » de Serge Cantero

« Les laids » est une fiction originale de par sa composition, mais également de par le microcosme qu’elle dépeint.

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Les laids, par Serge Cantero (Crédits : L'Âge d'homme, tous droits réservés)

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« Les laids » de Serge Cantero

Publié le 1 janvier 2014
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Par Francis Richard.

La nature ne fait pas toujours bien les choses. Aussi d’aucuns essayent-ils de redresser ses torts et de s’occuper de donner du bonheur à ses laissés pour compte du corps et de l’esprit. L’intention est louable, mais le risque est de tomber de Charybde en Sylla et de « contrôler les pensées et les actes » de ceux que l’on ambitionne de soulager, voire de guérir. Les laids est une fiction qui raconte une telle tentative utopique. C’est l’histoire d’un institut médical de traitement et de recherche qui se donne pour objet de procurer du bonheur à des malmenés de l’existence, qui sont laids dans leurs corps et/ou dans leurs esprits. Cet institut va donc recevoir une petite vingtaine de patients, entre 1983 et 2000 – leurs fiches médicales figurent au milieu de l’ouvrage. Il a été fondé par le professeur Hermann Waldherr, dont on fête en 2013 le centenaire de la naissance.

Au cours du temps, deux docteurs en médecine vont se succéder pour dialoguer avec les patients, leur prescrire les médicaments dont ils ont besoin, suivre leur évolution, faire des ajustements en fonction des résultats obtenus ou encore opérer des greffes : Nenad Grabic, puis Juan Huarte. En principe tous les patients sont volontaires et forment avec le personnel de l’établissement une petite communauté rurale auto-suffisante, hormis l’approvisionnement de matériel médical, même s’il existe un laboratoire où sont élaborés des médicaments pour les divers traitements.

Le livre se compose de 13 chapitres, qui comportent chacun une introduction sous forme de description du domaine situé au milieu d’une forêt et qui semble alors vide d’habitants. Après cette introduction, 11 d’entre eux reproduisent en partie les scripts de cassettes audio. Dans un bureau de l’institut déserté, en effet, se trouvent des cartons : « Un des cartons contient une multitude de cassettes de bande magnétique, chacune dans son étui en plastique sur la tranche duquel est inscrit un code de deux lettres (la seconde étant toujours A, B, C ou D) et d’un nombre entre 1 et 13, puis une date et enfin un ou plusieurs prénoms complétés par une initiale. Elles sont dans un parfait désordre, entassées pêle-mêle. »

Et Serge Cantero reproduit les scripts dans ce joyeux désordre. À la fin de l’ouvrage, toutefois, une page indique l’ordre chronologique avec les numéros des pages correspondantes… Ce procédé me rappelle mon DVD de Mulholland Drive de David Lynch qui comporte une version aléatoire des chapitres… Les scripts partiels de ces cassettes reproduisent les dialogues des patients avec l’un des deux docteurs, mais également des dialogues entre des membres du personnel, dont le professeur-fondateur. Car, à l’institut, tout le monde est surveillé…et enregistré.

Le livre est illustré de quarante dessins à l’encre de Chine, qui auraient inspiré à l’auteur cette fiction, mais qui n’ont pas de rapport direct avec l’histoire, encore qu’ils se trouvent dans une des chambres en désordre de l’institut : « Il y a aussi un cartable contenant une quarantaine de portraits de personnages difformes, effrayants ou grotesques, un bloc-notes vierge à couverture noire et deux stylos-billes, un rouge et un noir. »

L’introduction descriptive d’un des chapitres est suivie du journal, tenu épisodiquement par Émilie, la fille d’un des membres du personnel. Celle de l’avant-dernier chapitre est suivie par un texte du professeur-fondateur qui éclaire toute l’histoire et qui en est en quelque sorte l’épilogue, permettant de reconstituer l’ensemble du puzzle.

Il va sans dire que ce livre est non seulement original de par sa composition – le lecteur inattentif peut s’y perdre un peu –, mais également de par le microcosme qu’il dépeint avec toutes les relations, parfois conflictuelles, parfois sexuelles, entre les membres de cette petite communauté isolée, sous surveillance technique et médicale. La fin de l’aventure confirme que l’enfer est toujours bien pavé de bonnes intentions.

Serge Cantero, Les Laids, Édition L’Age d’Homme, 2013, 238 pages.


Sur le web.

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  • Sans intérêt et rien à faire sur contrepoints . Un bien meilleur sujet  » les cons » en 20 volumes.
    Les cons en politique,les cons ….

    • Je ne vois pas ce que ce Garfield a contre les laids mais je n’ai rien contre les cons… même les chats cons.

      Quand à savoir si le texte de Mr Richard – que je remercie au passage du compte-rendu qu’il a fait de mon livre – a quelque chose à faire sur ce site, ce n’est pas à moi d’en juger, mais je me demande si Garfield a seulement une vague idée de ce qu’est la littérature pour juger ainsi de l’intérêt d’une oeuvre sur son seul titre…

  • Les commentaires sont fermés.

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