Liège : ses ruines, sa gare et sa tour des impôts

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En ce temps-là, Liège figurait en bonne place, derrière Londres, au classement des villes les plus importantes d’Europe. Elle existait internationalement et on lui prédisait un avenir radieux. Mais c’était sans compter la mégalomanie à venir de charlatans qui l’ont détruite.

Par Oliver Rach, depuis Liège, Belgique.

La ville de Liège n’est pas de celles qui cultivent les gratte-ciels, non. Ses ambitions urbanistiques restent modestes : depuis la Révolution de 1789, la Cité ardente a toujours préféré s’étendre vers les bourgades voisines, telle une tache d’huile, plutôt que vers les cieux. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : actuellement, le plus haut bâtiment liégeois est la Tour Atlas — un monolithe décrépit qui, du haut de ses 87 mètres, contemple tristement la déchéance du quartier de Droixhe.

Pourtant, voici un peu plus de deux siècles, Liège comptait encore en son cœur un chef d’œuvre d’art gothique, la Cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert. Sise à côté du Palais épiscopal, sur la place qui porte aujourd’hui son nom, elle culminait à 135 mètres et était le plus grand vaisseau du monde occidental au Moyen Âge.

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Symbole de la Principauté de Liège et de sa riche histoire, symbole — aussi — de l’iniquité de l’Ancien régime, elle fut détruite en 1794, au soir de la Révolution liégeoise. Cette période chahutée (1789-1795) avait débuté, comme la Révolution française, par des revendications parfaitement légitimes : l’égalité de tous devant l’impôt, l’élection des députés par le peuple et la liberté du travail figuraient ainsi en bonne place dans la Constitution préparée par les États du pays de Liège. Toutefois, à l’instar de sa grande sœur française, la Révolution liégeoise portait aussi en son sein des germes destructeurs qui, génération après génération, allaient insidieusement se multiplier, se propager et contaminer une grande partie de la population. Le laborieux anéantissement de la magnifique Cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert fut, peut-être, le point de départ historique de la maladie, le lymphome qui, plusieurs dizaines d’années plus tard, engendrerait les métastases minant actuellement la cité mosane. Il était écrit dans l’ADN liégeois que, à l’avenir, tout ce qui rappellerait la beauté, la gloire et le succès humains devrait inexorablement transiter dans les mains broyeuses de l’État.

Le XIXème siècle — un chant du cygne — fut globalement épargné par les symptômes douloureux. Durant cette période de latence, la Cité ardente connut ses dernières heures de gloire. Libérée du système corporatiste, encore ouverte aux innovations technologiques, Liège accueillit John Cockerill (1790-1840) et ses usines.

John Cockerill

L’homme, belgo-britannique, fonda en périphérie un immense complexe industriel et innovant, qui intégrait à la fois un haut-fourneau, des fonderies, des forges, des laminoirs et des ateliers de construction mécanique, et qui inspira Victor Hugo lors d’un de ses voyages, en 1842, dans la Liège nocturne.

« L’intérieur des maisons », écrit-il dans une lettre émerveillée, « s’éclaire vaguement ; les objets s’effacent comme dans une fumée ; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en disant : Nous serons à Liège dans une heure. C’est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l’occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres. Plus loin, à l’entrée de cette vallée enfouie dans l’ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s’ouvre et se ferme brusquement et d’où sort par instants avec d’affreux hoquets une langue de flamme. (…)

« Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flemalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d’étincelles ; d’autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d’un groupe d’édifices. On croirait qu’une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l’incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants.

« Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l’industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill. (…)

« Liège n’a plus l’énorme cathédrale des princes-évêques bâtie en l’an 1000, et démolie en 1795 par on ne sait qui ; mais elle a l’usine de M. Cockerill. »

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L’industriel liégeois contribua également au développement du rail belge — son atelier fournissant les rails, wagons et locomotives nécessaires à l’expansion du réseau. En 1843, la première liaison ferroviaire internationale au monde vit le jour ; elle reliait Liège à Aix-la-Chapelle. Un an plus tôt, un savant ouvrage d’ingénierie avait permis aux trains en provenance de la gare de Liège-Guillemins de franchir l’obstacle naturel que constituait la côte d’Ans — d’une déclivité de 5 p.c. — et d’ainsi raccorder la Cité ardente à Bruxelles. Liège s’ouvrait au monde ; et le monde découvrait avec joie ce hameau prometteur.

Toujours pas diagnostiquée malade en phase terminale, celle que l’on appelait encore la ville aux cent clochers vit naître en son sein de nombreux esprits brillants, tels Gustave de Molinari, Eugène Ysaÿe ou César Franck, et en attira d’autres, comme Zénobe Gramme. Son industrie fleurissante, symbolisée par la F.N. de Herstal, la brasserie Piedbœuf ou les Cristalleries du Val Saint-Lambert, lui ouvrit le chemin des sommets. En ce temps-là, Liège figurait en bonne place, derrière Londres, au classement des villes les plus importantes d’Europe — et donc du monde. Elle existait internationalement et on lui prédisait un avenir radieux. C’était oublier son ADN défectueux, son destin d’alchimiste-à-la-manque : tout l’or qu’elle touchait serait transformé en plomb.

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Plus vous prenez de la hauteur, plus dure sera votre chute… Le XXème siècle allait inlassablement poursuivre la longue descente aux enfers amorcée par Liège à la fin du siècle précédent. Sous le poids des premières mesures socialistes adoptées à l’échelon supérieur, au Parlement belge, la Cité ardente perdit progressivement de la vitesse. Son développement se poursuivit un temps, certes, mais ce ne fut que grâce à l’élan initialement engendré par l’industrie séculaire. Les premières manifestations du mal apparaissaient et, si elles ne se ressentaient pas encore trop lors de l’Exposition universelle de 1905 — vu la bonne santé générale du patient —, elles allaient vite profiter de circonstances extérieures pour accentuer leur cruelle besogne destructrice.

Les deux guerres mondiales affaiblirent considérablement Liège. Exsangue, comme le reste de l’Europe, elle ne put compter sur son tissu industriel pour reprendre du poil de la bête. Usé et vieilli, affaibli par le poids croissant de l’impôt, déconnecté des révolutions économiques en cours, il sombrait en effet dans une léthargie inquiétante — signe avant-coureur de l’inévitable mort qui l’attendait. L’idéal eût été qu’une nouvelle génération d’inventeurs et d’entrepreneurs visionnaires vînt à la rescousse de la cité mosane et relançât la mécanique du siècle passé — mais Liège ne reçut point ses Gramme et Cockerill du XXème siècle. La faute, peut-être, à la guerre, qui ravit de nombreux enfants à leur famille ; la faute aussi, certainement, aux réglementations sociales nées en 1944 et à celles qui suivirent. Pour panser les plaies de leurs propres querelles internationales, les médecins politiques n’avaient pas fait dans la dentelle : les hommes tombés au champ d’honneur seraient remplacés par des lois — prémices de cette bureaucratie qui ronge à présent le cadavre européen en pleine putréfaction.

Incapable de relancer son économie, incapable — donc — de produire de nouvelles cellules chargées du remplacement de celles qui se nécrosaient, Liège s’effondra. Pourtant, elle ne chercha pas à réduire le poids de l’État coupable, non ; elle ne se débarrassa point des causes de ses sérieux ennuis de santé. Au contraire, elle suivit scrupuleusement les conseils des charlatans qui se penchaient à son chevet, s’échinant à soigner le dévastateur cancer avec de l’aspirine, toujours plus d’aspirine. Plutôt que de libérer la création, les médecins politiques la réprimaient. Plutôt que de se tourner vers le futur, ils préféraient maintenir le passé artificiellement en vie, par des subventions et des participations au capital d’entreprises déficitaires. Plutôt que de faciliter la maïeutique entrepreneuriale, ils s’échinaient à repousser les limites de la souffrance. La Cité ardente, sous assistance respiratoire, n’était pas près de rouvrir les yeux — mais son cœur battait toujours, s’auto-congratulaient les grands guérisseurs lors de meetings enflammés.

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L’entreprise Cockerill, symbole de cet acharnement thérapeutique, vit son rythme décroître lentement, tel un battement de cœur de plus en plus faible — comme si, sur base du paradoxe d’Achille et de la tortue, les adieux pouvaient éternellement perdurer. Son sarcophage rouillé s’éteignit à plusieurs reprises mais, sous la bénédiction des autorités, fut ravivé autant de fois qu’il fallut. Son souffle, de plus en plus court, cracha avec une difficulté croissante ses nauséabondes fumées vers les façades tachées de la périphérie.

La laideur avait succédé à l’émerveillement. Les destructeurs de la ville, passionnés par leur sinistre besogne, firent mieux que les Zeppelins, V1 et V2 allemands réunis : patiemment, avec une méticulosité digne de leurs ancêtres de la Révolution liégeoise, ils balafrèrent Liège et ses environs. Aux charmantes maisons de maître qui bordaient le Boulevard d’Avroy succédèrent de froids buildings égalitaires, sans courbes affriolantes ni touche de folie. Les gares de Liège-Guillemins et de Liège-Palais, d’inspiration néogothique, furent rasées et remplacées par ce style dépouillé et bon marché qui inondait désormais les travées de la cité mosane. Des quartiers entiers furent amputés.

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Tandis que la folie destructrice s’emparait des Liégeois, les bâtiments historiques, pour la plupart religieux, furent abandonnés à leur triste sort — ou volontairement ridiculisés par les autorités. Ainsi, Saint-Paul, la collégiale promue en 1802 au rang de cathédrale suite à la destruction de Notre-Dame-et-Saint-Lambert, accueillit un urinoir sur ses murs sacrés. Ainsi, la collégiale Sainte-Croix se crevassa peu à peu et, empêtrée dans ses travaux intermittents, devint, avec ses multiples échafaudages, le Forrest Gump du patrimoine wallon. Ainsi, l’Opéra royal, de style néoclassique, fut récemment coiffé d’un abominable galurin aux liserés troués. Ainsi, le Val Benoît, auparavant si orgueilleux de former les étudiants liégeois, se transforma en misérable chancre abandonné aux rats et aux vagabonds.

Le saccage finit par se faire remarquer, et les grands guérisseurs ne purent bientôt plus ignorer le bruit de fond persistant qui, imperceptiblement, à chaque coin de rue, semblait remettre en cause leurs pouvoirs magiques. Afin de contrer cet ultime haut-le-cœur de la Cité ardente, ils mirent au point une illusion mirifique : ils donneraient l’impression d’être des bâtisseurs, là où en réalité ils détruiraient plus fort et plus loin qu’à l’accoutumée. Ils mendièrent donc auprès de médecins politiques allochtones. Pour sa survie, se justifièrent-ils, Liège avait absolument besoin de nouvelles piqûres, de nouvelles injections d’argent. Il était inhumain de laisser crever, sans réagir, cette ville européenne historique ! Allons, que diable ! Après avoir aspiré votre élixir, ô grands sorciers étrangers, Liège se réveillera de sa torpeur et vous pourrez vous aussi vous enorgueillir de cette réussite ! Donnez ! Donnez !

Des fonds européens vinrent ainsi à la rescousse de la junkie en manque et permirent aux grands guérisseurs de réussir leur coup. Pour le mettre en œuvre, ils ne lésinèrent pas sur les moyens. Ils achetèrent l’un des architectes les plus renommés au monde, Santiago Calatrava, et lui confièrent les clés du chantier de la nouvelle gare des Guillemins. Au bout de plusieurs années de travaux, les Liégeois virent sortir de terre un immense champignon blanc, dont l’immensité se disputait à la beauté futuriste.

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Il s’agissait pourtant plus d’un mausolée que d’une gare. Car, ce que les Liégeois ne voyaient pas, c’était ce que l’édifice avait coûté. C’étaient les entreprises mises en faillite ; c’étaient ces petits commerces subitement disparus ; c’étaient les initiatives avortées faute de moyens ; c’étaient les personnes poussées à la rue ; c’étaient les génies en fuite à l’étranger ; c’étaient les expropriations ; c’étaient toutes les innovations privées qui auraient pu être réalisées avec cet argent volé. La construction du mausolée avait en effet coûté 437 millions d’euros — un trésor de guerre pris par la force à l’Europe entière.

La Cité — de moins en moins — ardente, gravement malade, toujours sous assistance respiratoire, n’avait plus son sort entre ses mains : désormais, elle dépendait des autres. Elle devait supplier qu’on ne la débranchât guère. Elle en était réduite à la mendicité, comme les trop nombreux clochards qui, jour après jour, se retrouvaient sur ses trottoirs citadins.

Car, au fil des années, c’est par centaines qu’hommes et femmes avaient sombré — regrettables séquelles du cancer — dans la pénombre humiliante des ruelles mosanes. Plaies visibles du modèle de société choisi par les Liégeois, premières victimes du carcan étatique qui étrangle l’individu, ils hantaient les piétonniers, les sorties de grande surface, les carrefours automobiles, les devantures de cinéma, les parcs publics et les terrasses de café. Il était impossible que vous, visiteurs d’un jour, échappassiez à leur demande éplorée de monnaie, à leurs discours savamment taillés par le temps, à leur voix rauque de fumeur — ou de malade. Vous ne pouviez pas ignorer leur existence, à tous ces pauvres hères qui, malgré les règlements communaux, inlassablement, mètre après mètre, interrompaient votre avancée dans les travées liégeoises, en quête de l’argent qui vous manquait. Et si, une fois la nuit tombée, vous étiez encore présents dans ce décor de désolation, vous les aperceviez, ces misérables, s’abriter du vent et du froid, par dizaines, dans les entrées de buildings ou les vestibules bancaires.

Ces hommes, ces femmes, ne constituaient que la partie émergée de l’iceberg. Les années passant, bien des couches de la population s’étaient rapprochées de la rue, flirtaient dangereusement avec elle, étaient sur le point d’y échouer. La pauvreté enserrait avec une rage violacée le cou meurtri des Liégeois et ceux-ci, trop heureux d’encore avoir un toit et de quoi se nourrir, se taisaient et fermaient les yeux, par crainte d’entrevoir avec trop de netteté ce que l’avenir leur réservait inéluctablement. Pareils à des enfants trop honteux de reconnaître qu’ils s’étaient perdus, ils persistaient à fouler la mauvaise route, celle de la servitude, et préféraient mettre leurs soucis d’orientation sur le compte d’ennemis imaginaires.

Ainsi, lors des dernières élections communales, en 2012, les Liégeois donnèrent leur voix, à 37,95 p.c., au Parti socialiste — qui, malgré le paupérisme croissant, trustait depuis une trentaine d’années le poste de bourgmestre. Le Mouvement réformateur, parti statolâtre de centre-droit, obtint quant à lui 21,19 p.c. des suffrages, là où le Centre démocrate humaniste, de centre-gauche, et le parti Écolo en reçurent respectivement 14,01 et 12,23 p.c. Les stalinistes du PTB+, tout comme les extrémistes verts de Vega, réussirent même à entrer au collège communal, accentuant — de ce fait — la mainmise des grands guérisseurs sur le malade mosan. Tous les partis susmentionnés, tous ces charlatans, n’avaient en effet qu’un seul remède à la bouche pour soigner le cancer liégeois, le cancer belge, le cancer européen : de l’aspirine, toujours plus d’aspirine — une couche supplémentaire d’État, toujours plus d’État.

Pourtant, le XXème siècle n’avait-il guère suffi ? Tout au long de celui-ci, déjà, les interventions de l’État avaient crû dans tous les domaines possibles et imaginables ; en parallèle, les impôts avaient exponentiellement augmenté, jusqu’à atteindre des sommets que, dans l’histoire de l’humanité, seule peut-être l’URSS avait gravis — avant de choir lourdement — ; et, corrélativement à ces actions, la situation de Liège, de la Belgique, de l’Europe ne s’était guère améliorée, que du contraire ; elle s’était constamment aggravée, repoussant à chaque fois les limites de l’incompréhensible, creusant plus encore les abysses de la folie collective. Le lien de cause à effet n’était-il donc pas assez évident ?

Profitant du délire engendré par l’agonie, les grands guérisseurs, toujours plus nombreux, purent donc poursuivre leurs lucratives exactions — jusqu’au jour d’aujourd’hui où, ayant pignon sur rue, ils considèrent les citoyens comme leurs obligés, leurs assistants, leurs serviteurs éternels. À l’aise, ils réclament des Liégeois appauvris plus d’efforts ; nantis, ils prescrivent plus de taxes ; jamais rassasiés de leur toute puissance, ils administrent leurs bons conseils par voie de lois et règlements. La Cité ardente se meurt mais, jurent-ils, tout va pour le mieux, nous sommes sur la bonne route, Liège se trouve entre de bonnes mains, mesdames et messieurs, dormez tranquilles.

Oui, pour faire bonne figure, les médecins politiques enrobent leurs discours du voile protecteur des beaux mots. Oh ! Ils ne perdent plus de temps à justifier autrement leurs actions, non : ils sentent que le malade va bientôt leur claquer entre les mains ; ils savent donc que, s’ils veulent encore en tirer quelque chose avant que leur charlatanerie n’éclate aux yeux du monde, musarder en bavardages chronophages n’est pas une option. Alors, ils récoltent, ils dilapident, ils s’entraident entre potes à garnir plus encore leurs portefeuilles bien remplis. L’avenir, ils s’en balancent : ils s’en tireront, comme toujours. Si l’on a pu faire croire aux gogos que Liège se redressait, si l’on a pu faire croire que nous n’étions pas responsables de son état décrépit, nous pourrons également leur dire, main sur le cœur, que ce décès, que cet échec, est dû à l’ennemi imaginaire — à ce marché ultra-capitaliste, sans foi ni loi, qui a corrompu le traitement efficace que nous avions patiemment mis sur pied.

Les grands guérisseurs sont tellement sûrs d’eux-mêmes que, dans un ultime pied de nez à la ville qu’ils assassinent froidement, ils s’apprêtent à franchir un interdit : ils érigent en ce moment-même un bâtiment à la gloire de la destruction — une tour, haute de 136 mètres, destinée à accueillir les fonctionnaires des impôts. Celle-ci, non contente d’être en passe de devenir le point culminant de Liège, non contente de s’attaquer au record de l’antique cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert, non contente de bientôt symboliser l’oppression fiscale écrasant Liège, celle-ci — donc — se construit à quelques pas de la nouvelle gare des Guillemins au mépris des règlements urbanistiques. Elle se lève devant le mausolée, obturant la blanche beauté qui déjà rouille, comme un majeur adressé à toute la population, comme un doigt d’honneur que l’on ne peut réprimer lors d’adieux frondeurs.

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Cette ultime érection, celle d’une ville étranglée, s’avère irrépressible. Attaquée devant le Conseil d’État pour sa taille interdite, démolie verbalement par l’auditeur, elle poursuit malgré tout au quotidien son élévation vers les cieux, dans l’attente de l’arrêt de la haute cour administrative.

Les grands guérisseurs l’appellent la tour des finances — car ils aiment le voile protecteur des beaux mots — mais, dans mon esprit de Liégeois désolé par le destin de ma cité, elle portera à tout jamais son véritable nom : la tour des impôts. Comme une épitaphe, elle dira aux visiteurs : ci-gît Liège, glorieuse cité historique détruite par la mégalomanie de charlatans.


En savoir plus via Wikipédia :

La problématique de la tour des finances : Va-t-on devoir démolir la tour des finances à Liège ?

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