La guerre des opérateurs pour un Internet payant est ouverte

Depuis quelques années, les opérateurs télécoms et les fournisseurs de services sont en conflit sur une question cruciale : qui doit payer pour l’acheminement de leurs données ?

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La guerre des opérateurs pour un Internet payant est ouverte

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 18 décembre 2013
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Par Thibault Doidy de Kerguelen

Jusqu’à présent, les fournisseurs de service ne payaient pas, ou peu. Le développement exponentiel de la vidéo change la donne. Aux États-Unis, YouTube et Netflix accaparent déjà plus de la moitié de la bande passante en période de pointe. En Europe, YouTube à lui seul en squatte 28%. Face à ces fournisseurs de services gloutons, les opérateurs ont l’impression d’être les dindons de la farce et apprécient moyennement de voir passer des pubs et des recettes dont ils ne touchent rien.

InternetPour contrecarrer cette tendance, les opérateurs sont entrés dans un mode de résistance passive. Quand les flux vidéo deviennent trop importants, ils refusent d’ajouter des capacités, ce qui entraine des effets de saturation. Côté utilisateur final, les services deviennent rapidement indisponibles. Aux États-Unis, l’opérateur Verizon est actuellement dans une telle guerre des tranchées face à Cogent, un opérateur dit « de transit » qui véhicule les flux de Netflix. En France, Free a adopté une attitude similaire pour faire plier YouTube.

Conflit après conflit, les opérateurs imposent leur loi

Un début de conflit eut lieu en 2010 entre Comcast et Level3, qui achemine les flux de Netflix (deuxième opérateur vidéo américain). Un accord a été signé qui a été renégocié cette année… au profit de Comcast ! En 2011, Orange a fermé le robinet à Cogent qui faisait passer des flux issus des serveurs de Megaupload. Cogent a porté plainte, mais c’est Orange qui a gagné. En 2012, l’Autorité de la concurrence a jugé que l’opérateur historique était dans son droit et pouvait réclamer le paiement d’une augmentation des capacités si les flux entrants sont trop importants par rapport aux flux sortants. En effet, l’interconnexion entre les opérateurs s’effectue généralement selon des accords dits de « peering » : à partir du moment où les échanges de flux sont plus ou moins équilibrés, pas la peine d’exiger un quelconque paiement. Cette façon de faire à la fois flexible et non formelle a permis à l’internet de se déployer très rapidement sur la planète. C’est donc une caractéristique essentielle du web.

« Au début, le peering était gratuit. Mais depuis quelques années, les échanges deviennent tellement asymétriques que ce n’est plus tenable », précise Alexandre Pébereau.

Conforté dans sa stratégie par l’Autorité de la concurrence, Orange fait désormais payer le peering si les flux entrants sont 2,5 fois plus importants que les flux sortants. Et ça marche. Même Google crache au bassinet de l’opérateur historique.

La semaine dernière, Tom Wheeler, nouveau président du régulateur télécoms américain (Federal Communications Commission, FCC), a provoqué un petit séisme en affirmant dans un discours qu’il n’était pas impossible qu’à l’avenir « des acteurs tels que Netflix paient pour que les abonnés puissent jouir d’une transmission la meilleure possible ». Jusqu’à présent, la FCC était opposée à ce type de relation commerciale, estimant que cela introduirait une discrimination de certains acteurs par rapport à d’autres.

Ce message a été reçu avec une joie non dissimulée par les opérateurs. « Cette annonce est très importante, car elle préfigure la manière avec laquelle la FFC va désormais arbitrer les futurs conflits sur cette question. Cela va faire bouger les lignes dans ce pays », estime Alexandre Pébereau, directeur de l’activité « International Carriers » chez Orange.

Quelles conséquences cela peut-il avoir sur l’utilisateur final ?

Aucun doute que la multiplication de ces paiements croisés va d’une manière ou d’une autre se retrouver sur la facture du consommateur. De quelle manière ? La plus probable, la plus souvent citée, est la réduction de l’espace gratuit. YouTube et les grands services aujourd’hui en accès gratuit (si tant est que l’obligation de se « manger » des spots de publicité avant et après chaque visionnage ne soit pas considéré comme « payer ») ont toutes les chances de devenir payants. Cela posera néanmoins un problème déontologique, voire juridique, car si les utilisateurs achètent des abonnements Internet, c’est parce qu’ils veulent accéder aux services des fournisseurs de contenu, pas virtuellement au réseau. Ce qui revient à dire que les FAI ne vendent pas des « accès à Internet », mais des accès à YouTube, Google, Dailymotion, etc. Il n’y a donc pas lieu de faire payer deux fois le même accès.

En fait, c’est aux éditeurs et fournisseurs de contenu que cette évolution sera la plus néfaste. En effet, il ne fait aucun doute qu’un Internet à péage favorisera les grands acteurs qui seront les seuls à pouvoir payer. Dès lors, l’innovation, la concurrence, l’impertinence, la contestation n’auront plus ou quasiment plus leur place et Internet deviendra, comme le monde de l’écrit, de la radio ou de la télévision, un monde sclérosé aux mains de quelques opérateurs tout puissants et jaloux de leurs prérogatives.

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  • Eau, gaz, électricité … dans ces domaines le coût du raccordement est fonction des volumes injectés ou soutirés dans le réseau. Pourquoi en serait il autrement pour l’internet ?

    • Par ce que le coût marginal de ce qui est consommé (électricité, gaz, eau, etc.) est très loin d’être nul. Au contraire, l’information consommée sur les interwebs a un coût marginal qui est asymptotiquement nul et pourrait même être négatif.

      Laissons, sans aucune intervention de quelque sorte que ce soit, le marché se réguler. Je suis prêt à parier que ce qu’on verrait assez rapidement se dessiner est un partage des revenus publicitaires entre fournisseurs de contenu et fournisseurs d’accès, avec une part plus importante pour les fournisseurs de contenus (la fourniture d’accès est en concurrence forte sur un produit à la substituabilité quasi parfaite alors que les contenus sont des monopoles ponctuels ou du moins avec une faible substituabilité : youtube n’est pas dailymotion et vice-versa).

      • Il n’est pas si facile de changer de FAI, et sur certaines zones il n’y a pas tellement de choix en véritable très haut débit (fibre optique).

      • Je suis pas sur de vous suivre sur le premier point. Quand bien meme le prix d’un iPad baisserai à 1 centime, le coût de transport d’un container d’iPads entre point de production et point de consommation ne changerai pas pour autant!
        Sinon d’accord.

  • Il semble que Google qui a racheté Youtube va opérer autrement.
    Ses dernières dispositions concernant la protection des ayants droits va faire « sauter » la majeure partie du contenu actuel, ce qui aura un très gros impact.
    Ceci explique aussi pourquoi la création de contenus originaux se réorganise également.

  • Même si les conséquences pour les utilisateurs ne seraient pas des plus heureuses, ce « déséquilibre » des flux d’informations pose problème. Celui qui « importe » beaucoup de données entrantes qu’il n’en « exporte » est bien embêté. Il semble normal qu’il veuille alors réduire le flux pour l’équilibrer ou en tirer une compensation financière.

  • Le principe même d’Internet c’est que les données circulent sans filtrage ni distorsion en faveur de certaines.

    Si la bande passante est devenu un problème la seule solution c’est de faire payer la bande passante à l’utilisateur final, comme c’est déjà le cas.

    Depuis que les politiciens ont découvert Internet ça va mal.

    • « Si la bande passante est devenu un problème la seule solution c’est de faire payer la bande passante à l’utilisateur final, comme c’est déjà le cas. »
      Ce n’est pas la seule solution.
      Pour la TV et la radio par exemple vous ne payez pas la bande passante, c’est l’émetteur qui le fait et qui vous impose de la pub pour se rémunérer.
      Et bien sûr on peut aussi augmenter la bande passante, ce n’est pas si cher que ça…

      • En effet les serveurs payent la bande passante, la bande passante coûte cher à augmenter et nécessite certains investissements.
        En réalité je crois plutôt qu’ils veulent faire payer les investissements à quelqu’un d’autre/ou bien avantager leur propre services.

  • Les commentaires sont fermés.

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