Dallas, ville maudite

Il y a 50 ans, le président Kennedy était assassiné à Dallas.

Par Bernard Martoïa.

John_F._Kennedy_motorcade,_DallasAprès le marathon de la ville, je me suis rendu en clopinant dans les rues désertes vers un lieu qui a marqué mon enfance. Comme des millions de téléspectateurs, j’ai gardé le souvenir poignant des quelques secondes d’un film tourné par un amateur. Si le centre-ville de Dallas est flambant neuf, un quartier est resté figé depuis le 22 novembre 1963. Ce jour-là, malgré les mises en garde de son entourage, le trente-cinquième président des États-Unis voulait tenter une opération de séduction auprès des Texans. À peine avait-il débarqué de l’aéroport militaire, qu’il entama, à bord d’une limousine décapotable, une visite de la ville républicaine. L’escorte présidentielle achevait de traverser la rue Elm et s’engageait dans celle d’Ervay lorsque détonnèrent les coups de feu qui blessèrent mortellement le président et grièvement Connally, le gouverneur du Texas.

Ces images sont ancrées dans ma mémoire. Il m’a été facile de trouver sans indication ce quartier mythique où tout a été minutieusement conservé. Sur le trottoir à la hauteur où aurait été tiré le coup mortel, se trouve une plaque posthume. Juste en retrait de la chaussée se dresse l’austère bibliothèque où était embusqué Oswald, le présumé meurtrier.

L’accès de l’immeuble est soigneusement protégé ; la fouille est de rigueur. Passé le contrôle, je traverse le rez-de-chaussée qui a été transformé en magasin de souvenirs avec journaux et photos qui firent la une de l’époque. Le sixième étage est accessible par un ascenseur direct. Il a été transformé en musée morbide. La mise en scène est parfaite dans la grande salle. Près de la fenêtre où se tenait Oswald, les cartons qui lui servirent d’appui à sa carabine sont conservés comme des reliques. Un cordon tient à distance les visiteurs de cette fenêtre diabolique. Au mur est accroché le fusil à lunettes d’Oswald. Une grande maquette montre le parcours du cortège présidentiel jusqu’au lieu de la fusillade, la fuite du prétendu meurtrier vers le cinéma, et le trajet de l’escorte du président mourant jusqu’à l’hôpital où lui furent prodigués les derniers soins.

La perfection de cette reconstitution contraste avec la disparition d’indices en dépit de la présence de fins limiers au moment du drame. Selon la version de l’enquête tortueuse menée par la commission Warren, une balle unique aurait traversé l’épaule droite de Kennedy, puis remonté à sa gorge, fait demi-tour pour atteindre le bras droit du gouverneur Connally qui était assis devant, et enfin effectué un dernier zigzag pour venir se loger dans sa cuisse gauche. Cette version balistique a laissé plus d’une personne perplexe…

Que pensaient les soixante-quinze témoins visuels du crime ? La majorité penchait pour trois détonations en provenance d’une butte située en aval du cortège. Une expertise du véhicule eut permis de démontrer que ces pauvres gens avaient été victimes d’une hallucination collective mais, pour une raison inexplicable, la limousine fut détruite sur l’ordre de Johnson, le vice-président.

En sortant au crépuscule de la bibliothèque, un individu qui jetait des regards à la dérobée m’a vendu à la sauvette un document. C’est une version de l’affaire qui n’est pas disponible dans l’austère bibliothèque. À l’appui de photos, on y découvre l’autopsie truquée d’un faux président en cire. Sur le film passé au ralenti de la caméra de l’amateur Zapruder, des lueurs vives corroborent la thèse de coups de feu qui auraient été tirés de la butte. Une photo montre un policier laissant un individu ramasser une balle. Enfin, le premier fusil d’Oswald, exhibé par la police de Dallas, ne correspond ni au modèle montré par la commission Warren, ni à celui qui est accroché au mur de la bibliothèque. Ce pauvre Oswald ne méritait pas tant de preuves discordantes.

Mais le plus troublant dans cette affaire est la disparition de dix témoins au cours de l’enquête. Jim Koethe, un journaliste, fut trouvé mort enveloppé dans une couverture. Quelle poisse ! Il s’était brisé le cou au cours d’un sommeil agité. Ses notes sur l’assassinat du président avaient disparu. Bill Hunter, un autre journaliste, fut mortellement touché au cœur par une balle tirée « accidentellement » par Wiggins, un policier, faisant irruption dans son bureau. Le policier fut relaxé pour cette faute vénielle. Tom Howard, un procureur disert, fut emmené par un inconnu à l’hôpital où il décéda d’une crise cardiaque. Pas d’autopsie. Curieusement, trois jours avant sa mort, il paraissait subitement préoccupé et ne voulait plus reconnaître ses amis. Après avoir témoigné à la barre, Earlene Roberts, une veuve qui louait la chambre à Oswald, fut harcelée par la police de Dallas. Elle perdit successivement trois emplois et mourut d’une crise cardiaque au même hôpital de Dallas. Juste après son arrestation pour une rixe qu’elle aurait provoquée, Nancy Jane Mooney qui était une joyeuse prostituée du club de Ruby (l’assassin d’Oswald), fut trouvée pendue dans sa cellule. Une dépression foudroyante l’avait sans doute poussé à se suicider. Il n’y a pas d’autre explication. Hank Killam était une connaissance de Jack Ruby. Il mourut d’une hémorragie consécutive à l’enfoncement de sa tête dans une vitrine de magasin par deux voleurs qui n’avaient assurément pas la main morte pour lui dérober son portefeuille. William Whaley était le chauffeur de taxi qui prit Oswald le jour de la tragédie. Il mourut bêtement, le 18 décembre 1965, dans un accident de la circulation quand son véhicule fut percuté par un autre. C‘était la fatalité car il n’y avait pas eu depuis 1936 d’accident mortel de taxi dans la ville. Eddy était le frère d’Edward Benavides qui fut le témoin du meurtre de Tippit. Les choses se compliquent un peu ici. Tippit était un policier en faction à une pompe à essence. Cet agent avait repéré un manège étrange de voitures. Après en avoir informé ses supérieurs par radio, il avait engagé une poursuite qui se termina à l’appartement de Ruby où il fut abattu. Eddy fut tué dans un bar de Dallas par des inconnus. C’était sans doute une erreur de cible car il ressemblait à son frère. Dorothy Kilgallen, une éditorialiste, soutenait la thèse d’une conspiration. Comme Marilyn Monroe, elle fut trouvée morte dans son lit d’une overdose de barbiturique. Le poison est le traitement réservé aux belles femmes encombrantes. Enfin Lee Bowers était le principal témoin de cette sale affaire. De sa grue il avait vu trois hommes sortir d’une voiture, alors que l’accès du parking de la bibliothèque était interdit pour d’évidentes raisons de sécurité, et prendre tranquillement position au sommet de la butte. Lee disparut dans un bizarre accident de la circulation. Un fermier vit son véhicule qui roulait à une allure modérée, quitter brusquement la chaussée et percuter la barrière d’un pont. Pas de trace de freinage. La direction du véhicule avait mystérieusement fait défaut. Une ambulance arriva quelques secondes après sur le lieu de l’accident. En dépit de ses blessures légères, Lee décéda à l’hôpital de Dallas où il fut transporté. Il n’y eut pas d’autopsie et son corps fut incinéré.

Compte tenu de cette série noire, les autres témoins appelés à la barre, se rétractèrent. « J’aime trop la vie pour la perdre » supplia au juge une prostituée du club de Ruby.

La commission Warren conclut son enquête laborieuse en affirmant qu’Oswald était un tueur isolé. Le public découvrit avec horreur qu’il avait séjourné dans l’empire du mal. Cela alimenta la rumeur d’une piste russe. Puis la piste cubaine prit le relais sur laquelle planchaient des milliers d‘agents du Federal Bureau of Investigation (plus connu sous son acronyme de F.B.I) car il fallait bien distraire cette vénérable institution pour étouffer les soupçons de l’opinion publique. La piste de la mafia est également évoquée dans le musée.

Bien que la majorité des Américains ne croit pas à la version simpliste de la commission Warren, elle ne souhaite pas qu’une enquête soit rouverte. Un chauffeur de taxi de Dallas m’a confié que les vieux se murent dans un silence teinté d’effroi lorsqu’ils sont interrogés.

Kennedy est détesté des conservateurs. Ils lui reprochent ses infidélités conjugales qui, de l’avis de témoins, étaient quasi-quotidiennes. Dans un pays puritain, on ne plaisante pas avec la morale, surtout si celle-ci concerne la conduite de la plus haute autorité de l’État. Cet homme flamboyant passe pour l’un des plus grands présidents des États-Unis aux yeux des Européens. Si Kennedy est loin d’incarner l’idéal qu’on lui prête en Europe, les circonstances dramatiques de sa mort l’ont aidé à entrer dans la légende. La presse française a longtemps alimenté le mythe d’un chevaleresque catholique assassiné par de froids calculateurs presbytériens. C’est une simplification abusive.

Avec l’aide de son père Joseph qui rachetait en douce des milliers d’exemplaires qu’il stockait dans sa cave, John Kennedy obtint, avec le concours d’un nègre, le prix Pulitzer en 1958 pour son ouvrage Profiles in Courage. C’est un titre surprenant de la part d’un individu dont l’ascension reposait sur l’argent d’un père qui avait de solides liens avec la mafia. Giancana, le patron de la pègre de Chicago, dit à Judith Campbell, une maîtresse qu’il partageait avec le président : « Écoute, chérie, ton amant ne serait jamais arrivé à la Maison Blanche sans mon aide ! » Nixon, qui était en tête dans 93 districts sur 102 de l’Illinois, perdit cet État à cause d’une fraude massive, orchestrée par Giancana dans la ville de Chicago. Joseph Kennedy ne regardait pas à la dépense pour faire élire son fils. Il distribuait des billets de cinquante dollars aux pauvres familles de Boston.

La saga de Kennedy ressurgit en France avec l’exposition dédiée aux vêtements portés par la première dame d’Amérique. Cette exposition itinérante qui a démarré au Metropolitan Museum de New York, fait escale au musée de la mode et du textile de la rue de Rivoli à Paris. Jacqueline Lee Bouvier (1929-1994) voulait transformer la Maison Blanche en une version moderne de Camelot, le château du légendaire roi Arthur. Elle réussit son pari. Aux yeux des Français, elle symbolise une vision heureuse de l’Amérique des années soixante. Sa garde-robe fait l’objet d’un culte. Cette collection amassée par la première dame d’Amérique est la rançon de l’infidélité de son époux. Comme les émoluments de son mari président ne suffisaient pas à couvrir sa frénésie d’achat, le beau-père lui signait des chèques pour acheter son silence. C’est Joseph qui avait manigancé ce mariage pour ratisser large auprès des intellectuels de la côte Est à laquelle appartenait la famille Bouvier. Le mariage fut célébré en grande pompe, le 12 septembre 1953, à New Port dans le Rhode Island. 900 personnes furent invitées à la somptueuse réception. La robe de la mariée était l’œuvre de la couturière Ann Lowe. Elle fait partie de la collection permanente de la bibliothèque Kennedy à Boston.


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