Gauche libérale, la grande amnésie

Jusqu’au milieu de XIXe siècle, la gauche était presque exclusivement le parti de l’individu, avant que celle-ci ne soit occultée de l’histoire de la gauche par les socialistes.

Par Alain Cohen-Dumouchel.

chloroformLe fait de situer les libéraux à droite du spectre politique est un curieux accident de l’histoire, pour ne pas dire une anomalie qui n’est pas sans conséquence sur le faible succès des idées libérales et sur leur incompréhension de la part du public. Car il est clair qu’un mouvement politique ne se définit pas seulement par ses idées, sa doctrine, sa philosophie, mais aussi par celles qu’il combat.

Pendant cent cinquante ans, les libéraux ont occupé les bancs de la gauche en France. De 1789 à 1930, les libéraux et mouvements affiliés ont majoritairement siégé à gauche. En 1840, les députés libéraux les plus purs occupaient l’extrême gauche de la chambre. Non content de combattre la droite nationaliste, cléricale, corporatiste et protectionniste, ils se démarquaient même d’autres libéraux, plus prêts à des compromissions avec le pouvoir. L’autre gauche, la gauche jacobine, était à cette époque complètement déconsidérée. Le souvenir de ses violences et de ses échecs économiques et financiers était encore vivace.

Cette gauche libérale, ces « économistes » comme ils s’appelaient, militaient pour la démocratie républicaine, pour le libre échange, pour l’éducation gratuite et obligatoire, pour l’université libre, pour la liberté syndicale et d’association, pour l’état de droit, le respect des contrats et de la propriété privée individuelle, pour une vraie laïcité. Ils luttaient contre les unions et comités de patrons qui cherchaient à influencer les pouvoirs publics pour obtenir l’exclusion des produits étrangers. Ils ont rétabli la liberté syndicale et d’association interdite par les jacobins au lendemain de la révolution. Ils ont également aboli l’esclavage par deux fois, avant et après Napoléon, Ils ont compté parmi leurs membres les rares opposants à la colonisation (sans être unanimes sur la question) bien au contraire du socialisme montant.

Jusqu’au milieu de XIXe siècle, la gauche était presque exclusivement le parti de l’individu, contre la droite, qui était le parti du collectif, de la famille, de la patrie et de la religion. Le revirement de la gauche vers le collectif, à peine perceptible en 1830, s’intensifie en 1848 et ira crescendo jusqu’à la fin du siècle. La présence à gauche de libéraux républicains ou radicaux se maintient toutefois jusqu’au début du XXe. Il est à noter qu’à cette époque, la montée du socialisme fait disparaître les libéraux de la gauche sans pour autant les rejeter à droite. Avec l’avènement du socialisme, ce sont les principes de 89 qui sont oubliés et qui disparaissent, sans être repris par la droite, toujours nationaliste, cléricale et protectionniste.

La mouvance politique libérale « de droite » n’apparaîtra que bien plus tard, au lendemain de 1945 en réaction à la domination de l’intellectualisme marxiste. Elle restera en France extrêmement minoritaire politiquement, au contraire du libéralisme « de gauche » qui a largement participé au pouvoir pendant tout le XIXe siècle.

Ce qui est assez extraordinaire c’est que cette appartenance des libéraux à la gauche est aujourd’hui plus qu’oubliée. On peut raisonnablement affirmer qu’elle est gommée, c’est-à-dire volontairement occultée. Cette étonnante amnésie est principalement le fait de la gauche socialiste mais elle est également perceptible au sein des libéraux dont certains semblent s’accommoder et même revendiquer leur classement à droite.

L’une des manifestations les plus visibles de ce révisionnisme historique tient dans l’invention et dans l’emploi constant par les médias des termes : « première » et « deuxième » gauche. Le terme de « deuxième gauche » a été inventé par les journalistes Hervé Hamon et Patrick Rotman dans leur ouvrage La Deuxième Gauche : Histoire intellectuelle et politique de la CFDT. Il a été repris et rendu célèbre par le fameux discours de Michel Rocard sur les deux cultures de la gauche prononcé lors du congrès du PS à Nantes en juin 1977.

La « deuxième gauche » se définit par son opposition à la gauche marxiste, centralisatrice, et jacobine. Demeurée très anticapitaliste tout en affichant un certain réalisme économique, la « deuxième gauche » se veut décentralisatrice, autogestionnaire et affirme prendre en compte la participation des « citoyens » (le concept d’individus y est toujours tabou). La notion de dictature du prolétariat en est exclue et, chose nouvelle, cette gauche comporte en son sein des chrétiens sociaux issus de la CFTC. Bien entendu la dénomination de « deuxième gauche » soutenue par les rocardiens et très largement reprise depuis lors par tous les médias suggère et même impose aux Français l’idée qu’avant la première gauche il n’y avait … rien ! Étonnant, les bancs de la gauche à l’assemblée étaient donc vides avant que les socialistes et les marxistes ne les envahissent ?

Pourtant la création du parti socialiste est très tardive en France. Il faut attendre 1905 pour que les multiples micros partis d’obédience socialiste s’unissent pour créer la SFIO, ancêtre de la formation politique que nous connaissons actuellement. À la fin du XIXe siècle, les premiers socialistes à se faire élire députés sont des indépendants, tel Jean Jaurès, le plus connu d’entre eux. Les communistes, quant à eux n’apparaitront à l’assemblée qu’après la scission du congrès de Tours en 1920.

Donc, malheureusement pour les inventeurs de la « deuxième gauche », avant la soi-disant « première » gauche guesdiste ou stalinienne, il y avait bien une autre gauche, individualiste, libérale et républicaine, que les socialistes veulent absolument gommer de l’histoire. Dans cette numérotation socialiste des gauches, il faudrait l’appeler la « gauche moins un ».

L’un des paradoxes de cette occultation de la gauche libérale, c’est qu’en essayant de faire croire que l’histoire de la gauche débute avec celle du socialisme, les inventeurs de la « deuxième gauche » emploient, plus ou moins consciemment, les méthodes de la gauche stalinienne qu’ils prétendent combattre.


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