DJ Mao ou la liberté d’expression en Chine

DJ Mao

En Chine, il est possible de rire de Mao Zedong, jusque dans les couloirs de l’université de Fudan, une université du Top 5 chinois.

Par Fang Shuo, depuis Kaohsiung, Taïwan.

DJ Mao

Avec plus d’un an de retard, voici une photo que j’ai prise l’année dernière dans un couloir de l’université de Fudan. Il s’agit d’une affiche invitant, comme on le devine, à une soirée étudiante. Oui, Mao Zedong, en plus d’être homme politique génial, poète, stratège, mort en 1976 et exposé dans un cercueil de verre place Tian-An-Men à Pékin, est aussi DJ et mix en boîte de nuit à Shanghai. Ça doit être pour ça que le mausolée ferme à 16h.

Certains imaginent parfois que la Chine est un sinistre État totalitaire rempli d’esclaves maigres et tristes, victimes un jour de l’ultralibéralisme globalisé, et d’un communisme dogmatique et impitoyable le lendemain, sans oublier d’être incultes, analphabètes, à la limite de l’ectoplasmie, sales, vulgaires, et méchants. Évidemment, rien n’est plus faux. Ceux qui sont venus dans ce pays seront les premiers à le confirmer (par exemple dans les commentaires ci-dessous), je n’en doute pas.

Il faut d’ailleurs souligner que nos médias, premiers pourvoyeurs de préjugés en tous genres, ont la critique facile et plutôt binaire vis-à-vis de ce pays de toute façon trop lointain pour se défendre, mystérieux par définition, et qu’Albert Londres lui-même disait comprendre de moins en moins à mesure qu’il y restait plus (à moins que je n’aie inventé cette citation moi-même ?). Si le modeste mais génial Londres lui-même reconnaissait la difficulté de la tâche, n’en attendons donc pas trop de nos organes de presse subventionnés.

En général, on parle de la Chine dans les journaux français en cas d’explosion d’usine, de tremblement de terre, ou de scandales environnementaux. Ou alors au mois d’août, quand on n’a rien d’autre à dire, en montrant une piscine pleine à ras bord (de Chinois), ou une rame de métro dans le même état. Parfois aussi pour les changements de coiffures à la tête du régime, tous les dix ans. Ces choses arrivent, certes, et les troisièmes dans la liste certainement plus ici que n’importe où ailleurs dans le monde, c’est un fait. Mais ce n’est pas tout, et cela ne suffit évidemment pas à se faire une idée objective de ce à quoi ressemble la vie dans cette moitié de continent, c’est-à-dire de ce à quoi ressemble la vie d’un cinquième de l’Humanité. En bref, et en cela nos journaux font preuve d’une remarquable constance éditoriale dans la culture du préjugé depuis le sac du palais d’été : la Chine, c’est le mal, et jaune et en petit, qui grouille et piétine à l’autre bout du monde avec l’envie tenace de nous bouffer.

Chine stéréotype

Bon.

La Chine, certes, n’est pas une république normale. Mais de toute façon il est temps d’admettre que nous, Occidentaux en général et Français en particulier, ne sommes pas (ou plus) non plus des modèles.

Oui, à ce propos, une petite précision linguistique : en Chine, que vous soyez suisse, canadien, saoudien, chilien, néo-zélandais, ou ressortissant d’un quelconque de ces petits pays d’Europe réputés pour leurs jolies villes et leur sacs à main, sachez que du point de vue chinois (si toutefois il existe une chose qu’on peut appeler « point de vue chinois »), vous êtes avant-tout un 外国人,老外 pour les intimes : un étranger (littéralement : « homme-pays-extérieur » ; ou dans sa version intime : « vieux-dehors »). Admirable concision de la langue. Il y a l’intérieur, ou plutôt le milieu, c’est-à-dire nous, les Chinois, au centre du monde. Et il y a le dehors, c’est-à-dire le reste du monde, la périphérie : vous. Les blancs, les noirs, les rouges, et les autres. C’est inscrit dans la structure même de la langue. Il faut alors comprendre que c’est sans doute plus ou moins la vision du monde qu’ont les Chinois à l’éducation sommaire (quelques centaines de millions, en bas de l’échelle, au milieu), d’ailleurs complaisamment entretenus dans ce mythe par un PCC toujours en quête de légitimé, laquelle s’assoit toujours plus confortablement sur un sentiment national bien fort et bien fier. Fin de la petite précision.

Chine l'étranger

La Chine a donc sa propre façon de « fonctionner », de voir le monde. Et si cette vision du monde a été influencée par la nôtre depuis environ cent-cinquante ans, elle ne saurait faire abstraction ni de la très longue histoire impériale solidement organisée et lettrée qui précède les petites incursions blanches et piquantes dans l’Histoire chinoise (guerre de l’opium, sac du palais d’été, etc.), et à côté desquelles le court affront colonial infligé à la Chine par les impérialistes cupides n’est qu’une très brève parenthèse, ni non plus des échecs éclatants que les États-Unis et l’Europe infligent régulièrement à l’idée de démocratie universelle et raisonnable, triomphante et exportable à coups de missiles sur les méchants, de surendettement, et de crises financières de portée globale. Vous me suivez ?

Chine stéréotype 2

Tentons de nous représenter une seconde, si vous le voulez bien, les forces en présence. D’un côté, un véritable empire, que dis-je, une moitié de continent, contenant 54 peuples différents qui représentent en tout un cinquième de l’Humanité, je me permets d’insister sur ce point, et, sonnez tambourins et trompettes en bambous, cinq millénaires d’histoire ; de l’autre, par exemple en France, un petite soixantaine de millions de bonhommes, Versailles, c’est vrai, un État unifié depuis quelques siècles, et François Hollande.

Oui, cette comparaison est biaisée, je sais bien, c’est fait exprès. Reste calme, lecteur, et lis la suite : c’est vrai, l’Europe aussi a une histoire commune longue de quelques millénaires pas exactement indigents, véritable berceau de la culture et de la civilisation, et elle a donné à l’humanité des parangons dans tous les arts, essaimé (parfois à coup de bûchers s’il le fallait) ses plus belles valeurs dans le monde entier pour éclairer l’Humanité. C’est une culture à laquelle, français, européen, chrétien, latiniste, helléniste, et blogger, je crois avec ferveur, est-il besoin de le rappeler ?

Mais d’une part les hérauts de cette belle culture se font de moins en moins nombreux en Europe même (oui à l’enseignement obligatoire du Latin au collège !), comme si nous avions nous-mêmes renoncé à notre propre (et exigeante, il est vrai) culture, au profit d’un « multicuralisme » flou, à la mode, relativement confortable et confortablement relativiste. Et d’autre part, c’est bien joli de savoir tout cela, mais encore faut-il le faire-savoir, encore faut-il en inonder le reste du monde, pour que non seulement il le sache, mais encore qu’il en profite, s’en nourrisse, et grandisse, au lieu de végéter dans la misère spirituelle et morale qui est trop souvent la norme, un peu partout sur le globe avec une remarquable égalité pour les divers continents sur ce point-là.

Rien que pour cette simple question d’échelle, donc, et sans même évoquer l’énorme différence culturelle entre cette partie du monde et l’autre (ou l’inverse), on comprend qu’il y ait effectivement des différences ; on comprend que l’idée d’une voie chinoise puisse avoir un minimum de sens. C’est d’ailleurs ce qu’affirme régulièrement le bon, beau et grand parti communiste : « la Chine n’adoptera jamais un système d’alternance politique pluripartite », elle persévérera dans son socialisme de marché « avec spécificités chinoises ».

Sans nier que nous avons là à la fois un prétexte bien pratique pour faire à peu près tout ce qu’on veut quand on est aux manettes et une jolie petite entaille dans l’idée de l’universalité de l’homme, rappelons que les Français aiment eux aussi croire qu’il existe une chose appelée « Exception Culturelle Française », que la France seule possède, monsieur, ah oui. Cela nous passera peut-être l’envie de nous appesantir sur ce point.

La Chine fonctionne donc à sa façon, façon que nous ne saurions juger en bloc, à l’emporte-pièce, emballez c’est pesé, les chinois de toute façon y vont nous bouffer allez au-revoir et bonjour chez vous. Personnellement, après bientôt deux années passées dans toutes les Chine d’Asie et du monde, et quelques milliers de 漢字 à mon actif, je reste un modeste débutant, et je blogue gratis. Je reste donc prudent au moins sur le sujet chinois, et j’invite très modestement toute l’Europe à en faire autant. En plus de cela, s’il est vrai qu’elle fonctionne, la Chine, c’est-à-dire se développe, construit, produit, et s’enrichit à tour de bras, il est bien possible qu’objectivement sur le plan politique elle fonctionne plutôt mal, je ne le conteste évidemment pas. Mais encore faudrait-il définir ce qu’est un bon fonctionnement politique, et ce n’est pas le but de ce billet.

Revenons donc à cette photo, dont la qualité est mauvaise car, tout juste de retour en RPC, j’étais logiquement moins bête que maintenant et je tremblais à l’idée de reproduire audacieusement avec mon appareil photo une affiche aussi évidemment subversive. Aujourd’hui, je trouve évidemment cette idée parfaitement ridicule, preuve que la Chine m’a vaincu, mais à l’époque j’avais sans doute imaginé qu’il s’agissait d’un piège sournois destiné à identifier parmi les étudiants étrangers ceux qu’il faudrait surveiller avec une attention toute particulière, et éventuellement envoyer en camp de travail.

Ne tirons pas d’un cas particulier une règle générale, mais si tout de même, et affirmons avec culot, que oui, certains Chinois ont de l’humour (comme leurs amis Nord-Coréen, d’ailleurs). Et même, qu’il est possible de rire de Mao Zedong, jusque dans les couloirs de l’université de Fudan, une université du Top 5 chinois, sans que cela déclenche des descentes de chars place du peuple. Cette affiche un tantinet irrévérencieuse, qui joue avec les symboles historiques du communisme, était un élément on ne peut plus banal du décor de la fac. Tout autant d’ailleurs que la très officielle statue dressée à vingt mètres de la fenêtre d’où provient le reflet que l’on observe sur ce cliché ci-dessus, décidément très mauvais, pardonne moi lecteur. C’est cela, le mystère chinois moderne. Nous, Français, déboulonnerions évidemment le honteux symbole nauséabond qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire aussi vite que possible, et nous le passerions même sans doute à la guillotine pour plus de sûreté.

En Chine, non. Voyez-vous mêmes.

Pourquoi ? Eh bien parce qu’ici pour cela aussi, on a une autre méthode. Un peu à la sauce hollandaise (ce sont des socialistes aussi, après tout), mais avec moins de gras et plus de succès : il y a ici une sorte de culture millénaire du consensus sans vagues, du paradoxe assumé, de l’équilibre contradictoire en apparence, mais stable dans la durée.

D’une manière générale, assez grossièrement simplifiée, et donc plutôt utile à ceux qui font des affaires dans ou avec ce pays, on peut dire que là où nous Français adorons « avoir raison » (nous sommes d’ailleurs l’un des seuls peuples du monde, avec les Italiens, à « avoir raison », comme si nous la possédions, alors que le reste du monde préfère « être » vrai ou faux, to be right, recht sein, Я прав, Estoy en lo cierto, 我對了, etc.) les Chinois préfèrent très clairement conserver le calme, et préserver la face de tout le monde, sans même se demander qui a raison ou non.

Préserver la face ? Oui, et pas seulement la leur de face, soit dit en passant, mais bien toutes les faces en présence, car quand l’un des interlocuteur perd la face, c’est tout le groupe qui échoue à maintenir entre les deux parties un équilibre et une paix propices. En fin de compte, en Chine on cherche à préserver une sorte d’harmonie dans le flou, quitte à ne pas régler les questions qui fâchent, alors que nous Français aimons obtenir des réponses claires à nos questions, et même si possible pourquoi pas une capitulation sans condition de l’adversaire (cela nous semble parfaitement normal et c’est le but même de toute discussion, en affaires ou en politique) ; et dans ce contexte taper du poing sur la table (ou sur le voisin) en haussant le ton, que ce soit en famille, en meeting, ou en conseil d’administration, au sujet de l’affaire Dreyfus, des prochaines élections, ou du prix de transfert entre les filiales et le siège, c’est presque une sorte de péché mignon, voire un sport national, relevé déjà par le jeune Julius Caesar en pleine conquête des Gaules qui font rien qu’à se disputer, ce qui nous facilite le travail, il faut le reconnaître.

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« Surtout n’en parlons pas »
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« Ils en ont parlé »

L’affaire Dreyfus, par Caran d’Ache

Chaque méthode a ses adeptes, ses avantages, et ses inconvénients, nous ne les discuterons pas ici, car il est bientôt l’heure de dormir. Le grand timonier reste donc sagement en place sur tous les campus de toutes les nombreuses universités de Chine, entre autres places du village, billets de banque et autres calendriers familiaux. Et les Chinois du vingt-et-unième siècle qui visitent la France déclarent avec étonnement : mais vous êtes plus communistes que nous !

Pour clore cet interminable billet, et enfoncer un dernier coin, fût-il de papier, sous cet éventuel préjugé que je te propose de démolir, cher lecteur et amateur de chamboule-tout, jetons un œil mi-clos aux têtes de gondole de la petite librairie qui fait face à l’entrée nord du campus là où se trouvent 150 petits immeubles de 7 étages où sont logés par chambre de deux ou quatre une partie des milliers d’étudiants de Fudan.

Chine librairie 1Chine librairie 2

Ciel mais que vois-je, à côté de la Psychologie des foules du bon Gustave Le Bon ? Serait-ce Setting the people free, the Story of democracy, par John Dunn ?

Bon, les ouvrages sont sous plastique, c’est certainement parce les pages sont empoisonnées. Et puis de toute façon, cette librairie est sans aucun doute un fake, une vitrine à des fins évidentes de manipulations et remplie d’espions : chacun sait que les vrais étudiants chinois n’achètent pas de livres.

Ils les téléchargent, gratuitement, sur baidu, le Google chinois.

Baidu

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