Les Français se sacrifient : bonsaïs !

Avant de venir frapper à la porte des Français pour leur demander plus, les hommes politiques, faiseurs d’opinion et grévistes professionnels feraient bien de balayer devant leur porte.

Par Baptiste Créteur.

bonsaï

Alors que les Français expriment leur ras-le-bol fiscal, le consentement à l’impôt est d’autant plus évoqué qu’il est menacé. Concrètement, il n’existe pas ; les Français paieraient bien moins s’ils avaient le choix. Les services de l’État dont ils bénéficient (gratuitement, en l’échange de plus de la moitié de leur rémunération) n’ont pas à leurs yeux la même valeur que ce qu’ils leur coutent. Si on les laissait décider annuellement du montant de leur participation aux frais, nul doute que les Français mettraient fin à l’orgie permanente d’argent public à laquelle se livrent leurs dirigeants autoproclamés.

Autoproclamés car, même s’ils ne représentent qu’une partie des Français, les élus prennent des décisions qui les impliquent tous. Tous les habitants des Hauts-de-Seine n’ont pas voté pour leur Conseil Général, et pourtant, ils ont tous ensemble acquis des bonsaïs pour 300 000 euros. 6 000 euros la plante en pot, alors qu’on demande aux Français des sacrifices croissants ; une dépense somptuaire comme la France en compte tant qui, pour le Conseil Général, est une affaire ; les plantes en pot auraient, pour les amateurs, une valeur plus élevée. Nul doute que les contribuables du 92 sont ravis d’une telle aubaine.

Et plus généralement, on remarque en France cette tendance des uns et des autres à se vouloir acteurs de la société civile. Non pas qu’ils fassent effectivement société, mais ils ne sont plus que des personnages, jouent un rôle de moins en moins crédible ; les hommes politiques évoquant le consentement à un impôt qu’ils ne paient pas, les syndicats défendant au nom de l’égalité privilèges et régimes spéciaux, les journalistes dénonçant l’exil fiscal sans mettre le museau en dehors de leur niche fiscale.

Libération, après un tragique incident que je déplore, va continuer la lutte ; quelle lutte ?

Libération ne changera pas. Même profondément bouleversés, nous continuerons à défendre et chérir ce qui nous anime depuis quarante ans. Nous continuerons à travailler avec nos propres armes qui sont celles, non violentes, de la liberté et du journalisme.

Comment peut-on défendre la liberté en dépendant de subventions ? Travailler avec ses propres armes quand on dépend des subsides de l’État ? Faire du journalisme sous perfusion ? L’argent public est une meilleure censure qu’un fou furieux armé d’un fusil. Depuis quarante ans, les Français se sont vus confisquer leur liberté et personne n’a rien dit. Les médias s’acharnent à traiter avec la même superficialité les petites phrases politiques et grandes déclarations alors que la France s’enfonce jour après jour dans un marasme économique qui commence à peine à se faire sentir dans le quotidien des Français et met déjà le pays en ébullition.

Les jeunes français quittent le pays à la recherche de meilleures perspectives ; leurs parents ont peur de l’endettement car ils ont peur de perdre leur job. Les entreprises calanchent les unes après les autres, le chômage augmente malgré le renforcement des bidouillages statistiques et des dispositifs de camouflage (aussi appelés « d’aide à l’emploi »). Les ministres décrochent leur téléphone à la moindre menace pour calmer le jeu, enchaînent les promesses à courte vue et gagnent du temps, repoussant les échéances l’une après l’autre.

Les médias et la culture d’État ont un rôle prépondérant dans la situation actuelle, même s’ils ne l’avoueront jamais ; ils ne font que leur métier d’intermittents du spectacle permanent qu’est la vie politique française, où le débat a remplacé la réflexion et n’est plus qu’une succession de clichés et raccourcis polarisants ; le contradicteur devra s’opposer au Bien, à l’intérêt général, devra admettre qu’il ne pense pas tout à fait comme il faudrait. Le débat exclut un nombre croissant de participants et d’idées à mesure que le champ des expressibles se réduit et que les opinions trop divergentes sont exclues.

Les analyses médiatiques sont donc d’accord par avance avec le prisme d’analyse des hommes politiques, les journalistes fréquentent les cabinets des élus quand ils n’y occupent pas un poste par intermittence. On notera des divergences de chapelle, des détails, entre ceux qui prétendent se battre pour la liberté et ceux qui prétendre se battre pour le mérite ; entre ceux qui défendent la nation et ceux qui défendent l’homme ; entre ceux qui se revendiquent de l’égalité matérielle et ceux qui se revendiquent de l’égalité des chances. Mais plus personne n’ose revendiquer l’égalité des droits, plus personne n’ose défendre l’individu, plus personne n’ose se battre pour la liberté.

Plus personne n’ose dénoncer un impôt comme étant, fondamentalement, la réquisition par l’État d’une partie des fruits du travail des citoyens ; n’ose dire que quand l’État surveille ses citoyens, il s’oppose clairement à sa mission, et perd toute légitimité quand il attente à la propriété ; et surtout, plus personne ne s’étonne que les citoyens n’aient aucun droit de regard effectif sur l’utilisation de leur argent.

Qu’il soit dépensé en financement occulte des syndicats, en bonsaïs, en rampes d’accès ou en manifestations culturelles festives et citoyennes n’a ici pas d’importance ; la fin ne justifie pas les moyens. Les moyens ne peuvent être justifiés que quand ils sont alloués par les citoyens pour poursuivre leurs propres fins – quand chaque citoyen alloue ses propres moyens à ses propres fins.

Je ne connais aucun citoyen qui allouerait 300 000 euros à une collection de bonsaïs, mais je serais ravi qu’il s’en trouve pour apprécier mieux que moi cette discipline. En revanche, je ne parviens pas à comprendre comment une bande de manchots pensent qu’en dépensant l’argent des autres, ils pourront devenir empereurs.

Et de cela, on ne trouvera nulle trace en une des journaux grand public ; ce genre de dépenses parfaitement inappropriées fera moins de bruit qu’une éventuelle hausse des dividendes versés par les 40 plus grandes entreprises d’un pays qui en compte 3,6 millions ou qu’une déclaration sur la joie de prendre le métro sur la ligne 13. Pourtant, ces quelques plantes en pot en disent bien plus sur notre société que des bananes ou un fusil. Elles sont la preuve qu’on peut asservir un peuple bien mieux avec de bonnes intentions qu’avec des outils plus ouvertement dictatoriaux ; qu’il n’est pas de pire prison que celle de l’irrationalité et de l’aveuglement ; qu’on peut aller à sa propre destruction, sacrifier ses rêves, ses choix, ses espoirs en même temps que les fruits de son travail pour que le Conseil Général des Hauts-de-Seine achète des bonsaïs. Bonsaïs !

Et elles sont finalement une belle représentation de ce que sont devenus les Français. Leur développement sciemment limité par la taille du pot, ils sont résignés à dépendre de la toute-puissante main du jardinier vieillissant qui les arrose et les entretient de moins en moins régulièrement. Ne recevant la lumière du jour qu’au travers de vitres les isolant du monde extérieur, ils ont perdu le goût authentique d’une croissance naturelle mais, parfois, un peu sauvage. Ils sont isolés, d’infranchissables limites les empêchent de former ce sain écosystème qu’est le marché, et tous aimeraient obtenir plus d’attention et être mieux arrosés que les autres. Ils ne sauront peut-être jamais qu’ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, grandir et former une forêt.