Les Français sont-ils des ogres de travail ?

Hollande travail (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Est-il vrai que les Français travaillent plus que dans les autres pays, notamment par rapport aux économies qui réussissent mieux ? La réponse est non !

Par Dominique d’Emploi2017.

imgscan contrepoints 2013-2374 Hollande travail

Nous avons d’abord comparé la moyenne annuelle des heures effectivement travaillées par travailleur en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis1. Ce qui frappe d’emblée, c’est que les moyennes des heures travaillées dans les deux pays anglo-saxons sont significativement plus élevées que dans les deux pays de l’Europe continentale2. Autre fait étonnant : les Allemands semblent travailler moins que nous. D’après les chiffres de l’OCDE, un travailleur français travaille en moyenne 82 heures de plus par an qu’un travailleur allemand, un Britannique travaille en moyenne 175 heures de plus qu’un Français et un Américain travaille en moyenne 136 heures de plus qu’un Britannique :

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Source : OCDE.

 

L’Allemagne étant un pays qui se porte particulièrement bien et de taille similaire à la nôtre, ces chiffres semblent donc confirmer de prime abord que la quantité de travail effectuée par les habitants d’un pays est indépendante de la santé économique de ce pays. Le piège est qu’il s’agit d’une moyenne par travailleur. Or, si la moyenne par travailleur est semblable dans nos deux pays, les travailleurs allemands sont beaucoup plus nombreux que les travailleurs français. À population équivalente, nous avons 19 millions d’emplois marchands quand l’Allemagne en a 26 millions. Ainsi, chaque travailleur travaille autant mais l’Allemagne a 37% de travailleurs supplémentaires qui produisent de la richesse.

Au sujet des temps partiels en Allemagne, très souvent décriés en France, il n’est donc pas étonnant de constater que comparée à la France, cette population des emplois à temps partiel se surajoute à la population des emplois à temps plein. Par ailleurs, il est important de noter que ces temps partiels sont dans leur immense majorité des emplois à temps partiels volontaires3.

Serait-ce donc la raison de notre chômage plus élevé ? En réalité, si l’on regarde les chiffres de 20114 ramenés à la population en âge de travailler5 des 15-64 ans, on ne trouve pas un supplément de chômeurs mais un supplément d’ « inactifs ne désirant pas travailler ». Il y a en France tout comme en Allemagne et au Royaume-Uni environ 53% de la population des 15-64 ans qui a un emploi à temps plein et 3% qui a un emploi à temps partiel involontaire6. En revanche, sur cette population, nous avons en France 27% d’inactifs ne désirant pas travailler contre respectivement 18% et 19% au Royaume-Uni et en Allemagne.

Ces constats sont tirés de l’examen des chiffres d’Eurostat, résumés dans le tableau suivant :

Source : Eurostat.
Source : Eurostat.

 

Cet écart considérable entre notre pays et nos voisins s’explique en fait exclusivement par une différence dans les tranches d’âge aux deux extrémités de la population dite « en âge de travailler » : l’extrémité jeune des 15-24 ans et l’extrémité mure des 55-64 ans.

Ainsi en France près de 60% des jeunes de 15-24 sont des inactifs ne désirant pas travailler, contre environ 20% au Royaume-Uni et 40% en Allemagne :

Source : Eurostat.
Source : Eurostat.

 

Ce décalage se retrouve également dans la tranche des 55-64 ans. En France, 54% des 55-64 ans sont des inactifs ne désirant pas travailler, contre 34% au Royaume-Uni et 32% en Allemagne.

Source : Eurostat.
Source : Eurostat.

 

Par conséquent, si nous avons en France un tel retard en emploi, c’est notamment en raison de notre incapacité à faire rentrer sur le marché du travail les plus jeunes et les plus âgés, et même à leur donner envie d’y rentrer.

Cette forte proportion d’inactifs dans ces deux tranches d’âge explique que la durée moyenne d’activité probable7 d’un jeune de 15 ans aujourd’hui soit entre 3 et 4 ans de moins pour un Français que pour un Allemand ou d’un Britannique. À partir de données démographiques et autres statistiques liées au marché du travail, Eurostat est capable d’estimer qu’un jeune Français sera 34 ans en activité contre plus de 37 ans en moyenne pour un jeune outre-Rhin ou outre Manche :

Source : Eurostat.
Source : Eurostat.

 

Nous n’avons pas trouvé de chiffres en ce qui concerne la population au travail actuelle ou passée mais tout semble indiquer que cette « durée de vie au travail » est valable aussi pour les générations précédentes. En effet l’âge moyen de sortie du travail en 2009 est de 60 ans en France, contre 62 ans en Allemagne et 63 ans au Royaume-Uni8.

Au vu de ces différents éléments, il n’est donc pas hasardeux d’affirmer que dans l’ensemble les Français travaillent effectivement beaucoup moins que leurs voisins.


Sur le web.

  1. On retrouve parfois dans les articles d’économistes de gauche des comparaisons en terme d’heures travaillées hebdomadaires, correspondant au nombre d’heures « habituellement travaillées ». Ces comparaisons n’ont en fait qu’une pertinence limitée car elles n’incluent pas les congés maladies, les congés maternité, etc. Bien que l’OCDE prévienne que les données annuelles qu’elle présente ne sont pas harmonisées entre tous les pays, il apparait après examen des différentes méthodologies qu’elles donnent vraisemblablement un bon ordre de grandeur des heures travaillées effectives : http://www.oecd.org/employment/emp/ANNUAL-HOURS-WORKED.pdf
  2. Cela est peut-être dû à une économie parallèle beaucoup moins développée dans les pays anglo-saxons ; la méthodologie française indique intégrer dans ses données les heures travaillées au noir mais il est toujours possible qu’elles soient sous-estimées.
  3. Par opposition au temps partiel involontaire dont la raison principale est que la personne n’a pas trouvé d’emploi à temps plein.
  4. Vraisemblablement les chiffres de 2013 seraient un tout petit peu différents mais ne modifient pas la conclusion principale de cet article.
  5. Et non la population active, qui est au dénominateur lorsqu’on calcule un taux de chômage.
  6. Temps partiel involontaire : la raison principale du temps partiel est que la personne n’a pas trouvé d’emploi à temps plein.
  7. Note méthodologique d’Eurostat : « The duration of working life indicator (DWL) measures the number of years a person aged 15 is expected to be active in the labour market throughout his/her life. This indicator has been developed and produced for analysis and monitoring under the Europe 2020 employment strategy. The indicator should complement other indicators by focussing on the entire life cycle of active persons and persons in employment rather than on specific states in the life cycle, such as youth unemployment or early withdrawal from the labour force. The development of life course policies is important in order to achieve more flexibility in the working life according to different stages of the life cycle. This indicator is derived from demographic data (life tables published in Eurostat online dataset demo_mlifetable) and labour market data (activity rates defined as in the online dataset lfsi_act_a but with unpublished detail by single age groups). »
  8. Source : Eurostat.