« Shutdown » à la française

Les États-Unis viennent de vivre un « shutdown » gouvernemental. Le gouvernement français semble aussi connaître une situation de « shutdown ».

Par Fabio Rafael Fiallo.

Francois-Hollande-coup de pompe

Le « Shutdown » (fermeture de services publics) que vient de vivre l’administration américaine aura à juste titre attiré l’attention du monde entier. Or un « shutdown » d’une tout autre nature, plus sournois parce que chronique et larvé, mais non moins paralysant pour autant, a tendance à passer inaperçu. Il concerne la France et a trait à l’immobilisme qui frappe les autorités de ce pays dès qu’il s’agit de prendre des mesures nécessaires mais politiquement difficiles.

Chaque semaine porte son lot de preuves d’une telle paralysie. La semaine qui vient de s’écouler aura offert trois bijoux en la matière.

À commencer par un sondage mené pour le compte de la Chambre de commerce américaine en France, montrant que seulement 13% des entreprises américaines établies dans l’Hexagone ont une perception favorable des perspectives économiques de ce pays, contre 56% en 2011. Parmi les entreprises sondées, 68% ne recommanderaient pas la France comme lieu d’investissement, alors que seulement 40% le déconseillaient en 20111.

Nette dégradation donc. Et pour cause. La France ne cesse de descendre dans la classification des pays en termes de compétitivité. Cela explique les 139 000 emplois perdus en 2012 dans le secteur marchand (hors agriculture)2, les délocalisations à répétition et la multiplication de plans sociaux.

À chaque fois, le gouvernement s’apitoie sur le sort des employés concernés et promet des mesures de réinsertion. Mais il s’arrête devant le Rubicon : il n’ose pas toucher au nerf du problème, c’est-à-dire un code du travail qui rend étouffant le coût des licenciements et par conséquent décourage les entreprises à embaucher. Celles-ci ont peur en effet de se retrouver avec un personnel qui leur reviendrait trop cher de se séparer le cas échéant.

Le gouvernement privilégie en outre le rafistolage fiscal, accordant des crédits d’impôt aux entreprises après avoir saigné ces mêmes entreprises à coups de charges sociales et d’impôts exorbitants.

Deuxième preuve récente du potentiel de blocage en France : l’affaire « Leonarda », jeune kosovare sortie d’un bus d’école pour être expulsée de France avec ses parents, après que ceux-ci n’eussent pas pu justifier leur prétendue condition de réfugiés.

Apprenant la nouvelle de cette expulsion exécutée dans le strict cadre de la loi, des représentants de la majorité et des collectifs de la gauche « moralisatrice » crient haro sur le ministre de l’Intérieur, le populaire Manuel Valls.

Entre-temps, le père de Leonarda admet qu’il avait menti et présenté de faux papiers, que sa fille est née en Italie, et déclare : « En France, ils donnent des papiers aux Kosovars, aux Bulgares et aux Roumains, on a donc dit qu’on était tous Kosovars »3. À bon entendeur…

C’est alors que, en homme de synthèse, ménageant la chèvre et le chou, le Président Hollande monte au créneau. Après avoir reconnu qu’il n’y a pas eu de faute dans la procédure d’expulsion, il annonce que Leonarda pourra revenir en France – « seule », c’est-à-dire sans ses parents – et qu’une circulaire sera édictée pour interdire l’interpellation d’enfants dans le « temps scolaire ».4

Nous sommes là dans un flou artistique magistral.

Désormais, il suffira à une famille de requérants d’asile de scolariser ses enfants, ce qui de toute façon est obligatoire en France. Elle pourra ainsi entamer une longue procédure de demande d’asile (plus de 4 ans dans le cas susmentionné). En attendant, la famille pourra vivre aux frais du contribuable français. Puis, si la famille est déboutée, elle aura recours à des représentants de partis politiques et du milieu associatif, au collectif « Éducation pour tous » notamment, pour empêcher la force publique d’exécuter l’ordre d’expulsion tant que les enfants iront à l’école. Le président de la synthèse sortira alors de son chapeau une solution médiane de nature à affaiblir l’autorité de l’État sans satisfaire personne.

Comme façon de paralyser l’application des lois de la République en matière d’immigration, on ne peut pas rêver de mieux.

À titre de comparaison, il y a quatre mois, l’ancien époux de la mère de Leonarda avait été rapatrié de Suisse avec sa famille5. Conformément à la loi. Et sans couac gouvernemental.

Le troisième événement marquant de la semaine passée concerne justement la Suisse, et plus précisément les frontaliers français qui y travaillent. Il s’agit de la manifestation organisée à Paris le 16 octobre par un collectif de frontaliers pour protester contre la décision du gouvernement français de leur ôter le droit de prendre l’assurance maladie de leur choix et de les obliger à adhérer à la CMU (Couverture maladie universelle) française.6

Or, il se trouve qu’en France, l’assurance maladie publique est en déficit perpétuel. Cela veut dire que les cotisations ne couvrent pas les dépenses. Et on ne voit pas pourquoi les cotisations des frontaliers qui entreront dans la CMU – estimées à 150 millions d’euros – seraient, elles, supérieures en fin de compte aux dépenses que ces mêmes frontaliers pourront, à terme, se faire rembourser par la CMU.

Mais il est plus facile de prendre des mesures d’épicier que d’entamer une vraie réforme de la Sécurité Sociale.

Tout dissemblables qu’ils soient, les trois cas traités ici relèvent d’un même type de blocage : la réticence des autorités françaises à entamer des réformes indispensables et appliquer les politiques qui s’imposent.

Chronique d’une semaine ordinaire, comme toutes les autres, du « shutdown » à la française.

  1. « La France attirante pour seulement 13% des entreprises américaines », AFP, 15-10-2013.
  2. Insee, « L’emploi marchand en baisse au deuxième trimestre de 2013 », 11-09-2013.
  3. « Imbroglio autour de la famille de Leonarda Dibrani », Le Monde, 17-10-2013.
  4. « Hollande : Leonarda autorisée à revenir en France, mais seule », Le Monde, 19-10-2013.
  5. « Leonarda et sa famille agressée au Kosovo », Libération, 20-10-2013 ; et « La famille de Leonarda agressée par un clan rival », Le Matin (Suisse), 20-10-2013.
  6. « Les travailleurs frontaliers manifestent devant l’Assemblée nationale », France 3 Alpes, 16-10-2013 ; et « Les frontaliers franco-suisses manifestent mercredi à Paris », Tribune de Genève, 16-10-2013.