Mais qu’allons-nous faire en Syrie ?

Nous semblons de nouveau engager sur la voie d’envoyer des hommes se battre sur un terrain miné en Syrie pour un résultat au plus haut point incertain.

Les annonces pleuvent de Washington et de Paris, les bruits de sabres retentissent en Syrie. La France semble sur la voie d’envoyer des hommes se battre sur un terrain miné et pour un résultat au plus haut point incertain.

Par la rédaction de Contrepoints.

Conflit en SyrieLors de la dernière intervention de changement de régime, qui n’a pas dit son nom, en Libye, le contexte était un pays certes tribal, mais surtout et avant tout très dépeuplé, comptant 5,6 millions d’habitants sur une très grande superficie, et une relative unité culturelle et religieuse. Les batailles de Tripoli et Benghazi avaient de plus peu de risque de créer le désordre majeur dans les pays voisins. Nous y sommes allés, le régime est tombé, nul ne sait vraiment clairement ce qui l’a remplacé, la promesse que c’est pour le mieux reste un peu vœux pieux pour l’instant.

Notons par ailleurs que les changements de régimes récents ayant eu lieu sans intervention militaire extérieure, en Tunisie et en Égypte, présentent eux aussi  une grande incertitude quant à l’amélioration réelle de la situation à long terme pour la population. Souhaitons que Tunisiens et Égyptiens se construisent eux-mêmes un avenir meilleur. L’observation des faits à ce jour nous conseille d’être prudents sur l’espoir que la chute d’un régime puisse amener une amélioration, encore plus rapide.

Or, cette question prend une tout autre dimension quand cette chute est provoquée par une intervention militaire extérieure, la colère en cas de détérioration de la situation pouvant alors se porter sur la puissance intervenante.

Mais qu’avons-nous en Syrie ? Une population dense, très diverse et divisée. Un régime religieux minoritaire, allaouite, qui contrôle une majorité sunnite par la peur. Et d’autres minorités tels les chrétiens ou assyriens, qui craignent ce qu’il adviendrait d’elles en cas de renversement de la situation.

Soyons très clairs : le régime Assad père et fils est simplement atroce, un réel cauchemar issu de l’héritage soviétique, où règnent la peur et l’arbitraire intégral. On peut s’y voir arrêté sans savoir pourquoi et disparaître pour des années. Tout proche d’une personne soupçonnée par le régime peut aussi être visée sans autre forme de procès.

On peut rêver d’être capables de remplacer une telle abomination par quelque chose de meilleur. C’est pourtant juste un rêve et nul ne sait comment le réaliser.

Qui sont les opposants au régime syrien, quelles seraient leurs méthodes, que donneraient-ils au pouvoir, feraient-ils mieux ? Qui peut sérieusement répondre à ces questions ?

Rappelons nous les Irakiens, qui vivaient sous un régime atroce par de nombreux points de vues et qui ont ensuite, pendant des années, vécu bien pire suite à leur libération par la fameuse « coalition of the willing » – qui en effet n’a pas manqué de vouloir.

Par opposition à la Libye, le voisinage du conflit syrien est également très dense :

  • Liban, où la violence commence déjà à monter par contamination, et qui pourrait sombrer de nouveau dans la violence comme dans les années 70 si la situation syrienne empirait,
  • Israël, qui sera forcément considéré complice d’une intervention, quel que soit son rôle réel,
  • Palestine, Jordanie, qui jusqu’ici sont restées calmes,
  • Les monarchies du Golfe, qui jouent un rôle majeur dans la rébellion,
  • Mais ce n’est pas tout, la Turquie et son Kurdistan sont aussi limitrophes, l’Irak à peine pacifié, et un peu plus loin l’Iran qui se sentira inévitablement visé par une attaque contre un régime allié.

Et comme si cela ne suffisait pas, la Russie, qui voit en la Syrie un allié de très longue date, en particulier à travers toutes les années de guerre froide, semble visiblement prendre très à cœur toute attaque possible contre le régime au pouvoir en Syrie.

Dans le jeu des puissances locales, des tribus, des communautés, des cultes, les sources de chaos potentielles sont nombreuses et se conjuguent les unes aux autres. On peut certes imaginer des scenarii où une intervention courte, efficace et parfaitement exécutée en Syrie, limiterait au maximum tout trouble dans les pays environnants.

Mais on peut aussi imaginer des scénarios bien pires. Et encore une fois, à voir les exemples récents, en Libye mais surtout en Afghanistan, et pire encore, en Irak, est-on en droit d’envisager les scénarios optimistes ?

Certes, une guerre dévastatrice est en cours, certainement la  plus violente du monde en ce moment. Il parait probable qu’un camp, ou les deux, se soit rendu coupable de crimes contre l’humanité. Là encore, quelles certitudes aurions nous qu’intervenir ne poserait pas le risque de rendre les choses encore pire ? Ce n’est malheureusement pas à exclure. Quant aux culpabilités et agissements de chaque camp en présence, dans une guerre si acharnée, comment sommes-nous sûrs de bien distinguer l’information de  la désinformation ? Comment acquérir la confiance sur cette question au point d’engager nos forces et d’ajouter notre puissance létale à ce conflit ?

Le rôle de la Défense d’un pays est de défendre son territoire. Pour atroce que soient les événements de Syrie, ils ne menacent pas le territoire français. Peut-être aimerions-nous soulager les souffrances des Syriens mais nous ne savons pas si nous en sommes capables et comment cela pourrait se faire. Nous pouvons aussi amener pire encore pour les Syriens, quelle que soient nos bonnes intentions.  Nous pourrions tuer nous-mêmes grand nombre d’innocents Syriens tout en étant de la meilleure volonté du monde.

La justification d’une intervention de la France est tout sauf claire. Le risque de causer des horreurs, sans gains ni pour nous, ni pour les Syriens, est énorme. Nous pourrions aussi perdre bon nombre de nos jeunes hommes, sans que leur sacrifice ne produise de résultat souhaitable.

Tout bien considéré, nous devons absolument nous demander : qu’allons nous faire là bas ?


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