Le libéralisme est-il une opinion ?

Il y a place en France pour un journal libéral qui le serait vraiment. Mais s’appeler L’Opinion et se dire libéral n’est-il pas un oxymore ?

Il y a place en France pour un journal libéral qui le serait vraiment. Mais s’appeler L’Opinion et se dire libéral n’est-il pas un oxymore ?

Par Guy Sorman.

L'Opinion : logo (tous droits réservés)Avec quelques semaines de retard, je découvre chez mon libraire de Thiberville dans l’Eure, un nouveau quotidien : L’Opinion. À ma décharge, j’étais ailleurs, prenant la direction d’un mensuel basé à New York, France-Amérique, le seul groupe de presse en langue française publié (depuis 1943) aux États-Unis.

Pour en revenir à ce journal, et sans doute trop influencé par la fréquentation de la presse étrangère, il me paraît que L’Opinion ne pourrait être qu’un journal français : la presse française n’est-elle pas toute entière d’opinion, plus portée au commentaire qu’à l’information ? Tous les journaux français ne devraient-ils pas, par honnêteté, adopter comme sous-titre « C’est mon opinion et je la partage » ? L’Opinion est donc un projet honnête puisque ses créateurs confessent d’emblée qu’il s’agira moins d’informer que d’orienter.

Pari économique audacieux aussi puisque, en regardant en France et hors de France, la presse écrite qui survit, seuls les journaux à contenu dense conservent leurs lecteurs : par exemple, L’Hebdo en Suisse, ABC en Espagne, le New York Times, Die Zeit en Allemagne, Le Parisien. La presse de commentaire est la plus menacée parce qu’elle est la plus directement exposée à la concurrence des blogs et des agrégats de blogs comme Hufftington Post. Se porte bien aussi la presse dite spécialisée qui produit des informations irremplaçables pour une clientèle de niche, La Lettre du Maire, par exemple.

Mais revenons-en à L’Opinion et ce qui devrait le distinguer : son orientation idéologique. Ce journal est « libéral, pro-business et pro-européen » : sic. Ce positionnement, dont on suppose qu’il fut dicté par des experts en marketing, laisse perplexe. Le libéralisme ne serait donc qu’une opinion ? Turgot, Jean-Baptiste Say, Tocqueville, Jacques Rueff, Bertrand de Jouvenel, Raymond Boudon, François Furet, Jean-François Revel – sans mentionner les Adam Smith, Hayek, Popper, Milton Friedman – doivent se retourner dans leur tombe. Leur œuvre entière, leur combat, ce fut d’expliquer le libéralisme comme analyse des faits, une réalité historique, sociale, économique et surtout pas comme une opinion. Imagine-t-on un seul de ces auteurs commencer une phrase par « Moi, je pense que… ». S’appeler L’Opinion et se dire libéral est un oxymore.

Je suis plus mal à l’aise encore avec la revendication « pro-business » : n’est-ce pas confondre la philosophie libérale avec la quête du profit par tous les moyens ? L’économie libérale est une illustration du marché, de l’esprit d’entreprise et de leur vertu sociale : seuls ses ennemis la qualifient ou plutôt la disqualifient en l’accusant de n’être que pro-business. Sans doute, la démarche des fondateurs de L’Opinion relève-t-elle d’une stratégie de combat dont la finesse m’échappe.

Se dire « pro-européen » appelle moins de commentaires mais exigerait tout de même des précisions que l’espace d’un sous-titre n’autorise pas. L’Europe est certes, par principe, un projet libéral puisqu’elle dépasse les nationalismes et les protectionnismes. Mais l’Europe pourrait aussi devenir technocratique, social-démocrate et antilibérale : ce qu’elle n’est pas encore, parce que l’Allemagne, vaccinée contre les dérives totalitaires, nous en préserve.

Ne connaissant aucun des contributeurs de L’Opinion (je n’ai jamais rencontré Nicolas Beytout, son fondateur), je ne peux guère à ce stade, leur poser toutes ces questions : il me reste à les lire, ce que j’ai commencé à faire. Jusqu’à présent, mais c’est l’été, je n’ai trouvé que des complaintes contre la fiscalité excessive, la réglementation du travail, l’incurie de François Hollande : moitié UMP, moitié MEDEF, des postures plus que des projets. Sans surprise et de bon sens.

On sera plus intéressé de découvrir les opinions de L’Opinion sur les sujets dits de société : les libéraux cohérents (voir The Economist, The Wall Street Journal, et L’Esprit Libre naguère) sont favorables la liberté individuelle – donc pour la légalisation des drogues, le droit de se vêtir comme on le souhaite (voile inclus) et d’épouser qui on veut sans que l’État ne s’en mêle. Les libéraux ne coïncident pas nécessairement avec la Droite classique

Et L’Opinion dépassera-t-elle le stade des fulminations contre les socialistes pour leur opposer un projet de société libérale qui, par exemple, remplacerait toutes les aides sociales par un revenu minimum universel (appelé aussi Impôt négatif) ? L’Opinion soutiendra-t-elle les 500 000 élus locaux, à peu près tous bénévoles, qui administrent le territoire français contre les technocrates jacobins qui veulent « simplifier » l’organisation administrative à leur bénéfice ? « C’est dans la commune que se trouve la force des peuples libres », écrivit Tocqueville. L’Opinion militera-t-elle pour que dans tous les lycées de France soit enseignée l’économie selon Jean-Baptiste Say (qui créa le terme d’entrepreneur) plutôt que selon Proudhon (« La propriété, c’est le vol ! »).

À la réflexion, il y a place en France pour un journal libéral qui le serait vraiment : on ne sait pas encore si ce sera L’Opinion.


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