Chine : quand la tradition fait sens face à la modernité

Dans le cadre d’un programme politique de type tabula rasa, on cherche à assimiler le passé au mal absolu pour mieux enseigner aux masses l’adoration d’une modernité libératrice.

Dans le cadre d’un programme politique de type tabula rasa, on cherche à assimiler le passé au mal absolu pour mieux enseigner aux masses l’adoration d’une modernité libératrice.

Par Fang Shuo, depuis Shanghai, Chine.

Shanghai, grande métropole, compte environ vingt-trois millions d’habitants. Mais ce nombre ne tient pas compte des grillons. Si les Chinois savent être bruyants quand il faut (par exemple à coup de feux d’artifice impromptus, ou simplement lorsqu’ils veulent être chaleureux), les grillons ne sont pas en reste non plus.

Oui, en Mandarin, « vivant, animé », 热闹, Rènào, l’adjectif que l’on justifie pour louer une fête réussie, ou pour louer l’atmosphère d’un bon restaurant, c’est la juxtaposition de deux mots, 热 et 闹 qui signifient respectivement « chaud » et « bruyant ».

Là où nous insistons sur la chaleur, les Chinois ajoutent aussi le bruit. Et pas seulement dans les dictionnaires, croyez-moi.

Au passage, vous aurez noté l’effroyable complexité de ces deux caractères. C’est normal, je vous ai présenté ici les caractères traditionnels, c’est-à-dire les caractères utilisés en Chine continentale jusqu’à la simplification de l’écriture décidée par le grand Mao lui-même, qui, on l’oublie trop souvent, n’était pas seulement un bourreau dogmatique et un tyran mégalomane, mais aussi un remarquable stratège et un assez bon écrivain.

Afin de rendre l’écriture plus simple, plus rapide, et donc plus accessible au bon peuple (ce qui n’est pas complètement idiot en soi, il faut bien l’admettre), une réforme introduite dans les années cinquante a considérablement simplifié un grand nombre de caractères. C’est-à-dire qu’elle a réduit le nombre de traits nécessaires à leur écriture, tout simplement. En voici un exemple assez frappant :

Seize coups de pinceau sont nécessaires pour calligraphier le caractère de gauche. Trois suffisent à celui de droite. Il s’agit bien du même mot, doté exactement des mêmes sens. Voici encore, notre Rènào, le bruit chaud et sympa, à gauche en caractères traditionnels, et à droite en simplifiés.

C’est tout de même (un peu) plus simple en simplifié, non ? Pourtant…

Ici il faut ajouter une petite précision politico-philosophique

Vous savez que, dans cette partie du monde, les communistes ont gagné la guerre. Oui, pendant que l’Europe s’occupait à détruire l’Humanité à grands coups de camps, de bombardements massifs et autres défilés au pas de l’oie, le parti communiste chinois mené par Mao et quelques autres parvenait à rejeter les nationalistes à la mer. En effet, après la fin de l’Empire, une petite révolution républicaine un peu ratée, l’occupation de certaines parties de la Chine par des étrangers peu délicats (voir Victor Hugo ou Hergé), et la seconde guerre mondiale où tout le monde (sauf les Japonais) a bien autre chose à faire que s’occuper de la Chine, celle-ci était principalement divisée entre deux camps : les nationalistes et les communistes.

Chacun tente d’enrôler de force un maximum de gentils petits soldats pour trucider l’autre et faire triompher le camp du bien. À ce petit jeu les communistes, qui se font appeler « armée de libération, 解放军 » s’avèreront les plus forts. En 1949 exactement, ils parviennent à écraser définitivement le camps de Tchang Kaï-Tchek, le chef du Kuomintang, parti nationaliste. La République Populaire de Chine est fondée.

Tchang Kaï-Tchek a tout de même le temps de s’enfuir, avec son gouvernement et quelques millions de lettrés, professeurs, médecins, ingénieurs, chefs d’entreprises, et autres sombres « réactionnaires » qui avaient toutes raisons de craindre l’avènement du communisme. Ils trouvent ainsi refuge, protégés par l’armée nationaliste, à Taïwan, une vaste île au large des côtes de la province méridionale du Fujian, libérée depuis peu de l’occupation japonaise, et qui sera alors et jusqu’à aujourd’hui, le siège de la République de Chine. Pas populaire ; seulement république. La nuance est aussi importante qu’entre les Républiques démocratique de Corée (du Nord) et la République rien du tout de Corée (au Sud). Ou la RFA et la RDA.

Ci-dessous, les noms, drapeaux et emblèmes de ces deux républiques chinoises. On pourrait s’amuser à dire que l’Empire Chinois était trop vaste pour n’accoucher que d’une seule république.

Je ne vous raconte pas l’Histoire de la Chine pour le plaisir

Enfin si, un peu quand même. Mais enfin, c’est surtout pour en venir à cette petite conclusion linguistique amusante : ayant fui le communisme et son atavisme dégoûtant pour les masses et la modernité, on comprend bien que le gouvernement nationaliste de Taïwan, volontiers autoritaire et élitiste, soutenu par les États-Unis (la fameuse doctrine du « containment« ) et qui restera en état de guerre avec la RPC jusqu’à la fin des années 1990, n’allait certainement pas adopter la très maoïste réforme de l’orthographe chinoise.

C’est ainsi que Taïwan, tout comme Hong Kong, qui n’était pas non plus dans le giron rouge avant 1997 et qui bénéficie depuis sa rétrocession à la RPC d’un statut particulier, utilisent encore aujourd’hui les caractères traditionnels, et ne s’en portent pas plus mal. Concrètement, cela signifie qu’un Taïwanais en voyage en Chine continentale (s’il a obtenu une autorisation du PCC, évidemment) pourra parler sans problème avec ses ennemis amis chinois, mais aura bien des difficultés à lire les journaux, ou même les panneaux de publicité.

Et vice versa, un chinois continental moyen, petit drapeau rouge étoilé à la main, en visite à Hong-Kong ou Taïwan pourra éventuellement se faire comprendre des insulaires (encore que Hong Kong parle essentiellement le Cantonais, et non le Mandarin) ; mais il ne saura plus lire. Pour lui, le chinois, ce sera du chinois.

C’est sûrement pour cela qu’au très grand énervement des chauffeurs de bus Hong Kongais, ces sales Chinois du continent (bande de bachi-bouzouks communistes mal-élevés !) se lèvent immanquablement alors que le bus roule encore, ce qui est formellement interdit et rigoureusement incivil (et d’ailleurs écrit en toutes lettres tous caractères traditionnels sur les parois du bus).

Conclusion, à vouloir simplifier l’écriture, en coupant les liens avec le passé, on prend le risque de créer de la confusion. Et c’est bien ce qui se passe, en Chine, à Hong Kong, et partout dans le monde.

On voudra bien noter qu’il s’agit ici en fait d’autre chose que de savoir-vivre, de linguistique pure, ou même de vulgaire politique

Savoir si l’écriture doit être simplifiée, pour permettre au plus grand nombre de se cultiver, développer un esprit critique et raisonnable, et donc, au passage, en théorie, arrêter de suivre les démagogues et autres partis politiques de masses aux lendemains qui chantent, voilà une vraie question de philosophie.

Certains Grecs (voir le Phèdre de Platon) affirmaient carrément qu’il était encore mieux de ne pas écrire du tout, car de toute façon copier mécaniquement les choses sur le papier, en plus de ne créer qu’une pâle et imparfaite image de la Vérité que les hommes prendront immanquablement pour la vérité elle-même, aurait en plus l’inconvénient majeur de rendre ces derniers feignant, de réduire leur mémoire et leur intelligence, puisqu’ils ne seraient plus obligés d’apprendre par cœur les douze mille cent neuf hexamètres dactyliques de l’Odyssée, par exemple.

Et la question reste posée, un tout petit peu différemment, aujourd’hui, puisque beaucoup (de plus en plus même) proposent à présent de réformer l’éducation nationale pour l’adapter à un monde où le savoir serait largement accessible (notamment grâce à internet) et où l’important ne serait donc pas de savoir les choses, mais de savoir où les trouver. Autrement dit : comment fabriquer des idiots manipulables, grande tâche à laquelle se sont appliqués Staline et Goebbels, entre autres. Mais c’est encore une autre histoire.

Les caractères traditionnels, s’ils sont plus compliqués, plus difficiles à apprendre et à écrire, c’est bien pour une raison : ils portent davantage de sens. Le nombre de leurs traits vient de ce qu’ils affichent clairement leurs racine, leur étymologie. Notre petite table à thé en seize traits, ci-dessus, est construite à l’aide de plusieurs clés, qui indiquent chacune une partie du sens ou de la prononciation. En revanche, la version simplifiée, n’indique plus rien du tout. On peut se dire qu’elle ressemble à une table. Très bien, c’est heureux. Mais de là, comment déduire les autres sens, beaucoup moins graphiques (« combien », « presque », « subtil », etc.) ? On voit bien qu’il est impossible de fonder un système sophistiqué d’écriture sur une seule ressemblance graphique. Dessinez moi « subtil », pour voir ?

Par conséquent, ceux qui apprennent à lire les caractères simplifiés ne peuvent plus remonter dans l’origine de leur langue, ni même se nourrir directement des œuvres du passé. C’est bien pratique quand, dans le cadre d’un programme politique de type tabula rasa et autre révolution culturelle, on veut assimiler le passé au mal absolu et sans nuance, et enseigner aux masses l’adoration du Parti Libérateur, avant qui tout n’était que ténèbres et injustices féodales.

Ne croyez pas qu’il s’agit d’une ennuyeuse et stérile polémique sino-chinoise

Chez nous, la question s’est posée également, à peu près à la même époque ; et étonnamment, elle a été résolue de la même façon qu’en RPC. Ce n’est peut-être pas si étonnant que cela, d’ailleurs, quand on sait que la France a compté la deuxième plus grande concentration de maoïste au monde, juste après… la Chine !

Le latin est en quelque sorte notre « écriture traditionnelle », origine du français moderne non seulement parce qu’une partie du français vient du latin, mais surtout parce que toutes les élites françaises jusqu’au début du vingtième siècle étaient hautement latinisées et que leur français même est rempli de latinismes et de références à la culture gréco-latine. Les illustrations en sont légions, mais citons à la louche deux écrivains aussi diférents l’un de l’autre que profondément français les deux : Descartes, qui écrivait de préférence en latin, langue de communication entre les élites de toute l’Europe ; et Baudelaire, plus près de nous, se plaisait aussi à versifier dans cette langue… Le Latin a donc été délibérément abandonné ; et avec lui l’ancrage dans la civilisation gréco-latine de notre beau pays. Après tout, Socrate, Cicéron, Montaigne : c’est rien que des vieux cons, d’abord.

Que cela ait été fait de manière consciente ou non, le fait est que ce renoncement à inculquer notre langue avec ses racines est directement responsable des invraisemblables quiproquo qui rendent l’échange d’idées quasiment impossible en France  du XXIème siècle.

En l’absence de références communes, chacun place derrière les mots le sens qui lui convient. Or comment discuter quand on ne parle pas la même langue ? Pire : comment ne pas s’entretuer quand précisément on croit parler la même langue, mais que de facto celui d’en face ne donne pas aux mots le même sens que moi ? Et que personne ne s’aperçoit de cette arnaque dont nous sommes tous victimes. On accuse alors l’autre soit de bêtise soit de mauvaise foi. Et on finit par lui expliquer avec les mains, serrées en poings et dans la figure.

Il suffit de voir dans l’actualité récente les tristes affirmations absurdes et contre naturelles auxquels certains finissent pas croire très sincèrement, aveuglés par leurs bons sentiments et leur désir ardent, presque fanatique, de modernité (tiens tiens, là encore !). Tous, d’un côté comme de l’autre, défendent une vision qu’ils jugent non négociable, une vision qui leur semble naturelle, de la société. Si au moins ils parlaient la même langue, ils auraient une chance de se mettre d’accord. Mais ce n’est pas le cas. Eh oui, je l’affirme, il s’agit plus que jamais d’une question de mots : ce simple mot de « mariage », par exemple. Je serai curieux d’entendre les définitions données à ce mot par, disons, un membre du gouvernement, et deux français pris au hasard dans les principaux camps qui ont battu le pavé au printemps.

Je sais bien que le discours que je tiens n’est pas consensuel. Je n’ai même pas l’orgueil de croire qu’il soit encore polémique. Je sais qu’il est plutôt carrément poussiéreux, et que seuls ceux qui ont eu la chance d’étudier le latin (c’est-à-dire une minorité clairement en voie de disparition) peuvent voir clairement ce que je dis et y adhérer. Mais honnêtement, je m’en fiche.

Le mot culture désigne d’abord un travail, un long effort sur soi-même en vue d’une amélioration progressive (et non pas par exemple un « droit », ni un robinet à subventions) – ce travail pénible et répété de la friche que l’on transforme à force d’efforts et de temps en une terre fertile et nourricière, en quelque chose de beau, d’utile, et de civilisé. Il semblerait que ceux qui savent ceal soient condamnés à jouer le rôle du petit village gaulois. Ça me va.

Arrivé ici, un constat s’impose

Moi qui voulais simplement parler de grillons, me voilà, encore et toujours, revenu à parler de la mère patrie. À croire qu’elle me tient vraiment à cœur ! Closons donc ici cette ancienne polémique, non sans rappeler une fois pour toute que ne pas exiger des professeurs de Français qu’ils aient appris le latin est une folie. Point.

Dernière pierre à mon moulin, je dois encore dire deux mots de la la réalité de la vie à Taïwan, bel exemple de pays supposément réactionnaire isolé scientifiquement entre la Chine communiste et l’océan : en fait, c’est un véritable paradis.

En plus de sa situation entre la mer de Chine et l’Océan pacifique sous des latitudes plutôt favorables, les habitants de l’île sont incroyablement courtois. Par exemple, c’est écrit en caractères traditionnels, certes, mais le métro (de Taipei en l’occurrence) reste cent fois plus clair et plus simple à utiliser que celui de Paris ; plus propre aussi, grâce à de magnifiques affiches qui ne craignent pas de « stigmatiser » les étrangers :

Cela paraîtra sans doute excessif à certains. Et pourtant, quel bonheur que d’utiliser un métro propre, fiable, où l’on ne se bouscule pas, et où l’on n’est pas agressé. Je ne dis pas qu’on est pas serré aux heures de pointes, mais comme les gens sont bien élevés et propres, ça reste acceptable.

Raffinement suprême, on trouve même dans ce métro extraordinaire des salles spéciales pour allaiter son bébé au calme, en cas de besoin. C’est dire s’ils ont pensé à tout. Et bien entendu ce n’est ici qu’un exemple parmi tant d’autres du très haut de civilité atteint, à mon avis, par les Taïwanais, dont je dirais tout le bien que je pense, de manière argumentée, dans un prochain billet.

De manière plus générale, on devrait créer un indicateur de développement des pays fondé sur l’étude des réseaux de métro. Éventuellement, on pourrait introduire un coefficient modérateur inversement proportionnel à la plongeur du nom officiel du pays. Cela permettrait de redescendre un peu La République Populaire Démocratique de Corée, dont le métro, moyen de transport des masses, n’est-ce pas, est un véritable palais à peu près inutilisé.

Mais revenons enfin à nos grillons shanghaiens

Il est étonnant que, même dans cette métropole si étendue mais relativement bien pourvue d’arbres il est vrai, les grillons soient omniprésents. Je parle des grillons sauvages, bien entendu, car les grillons domestiques, porte-bonheur très efficaces, donc à garder toujours avec soi, dans une petite cage d’osier ou de bambou tressé suspendue au sac à main ou la ceinture, ne sont qu’une infime minorité.

En attendant l’orage hier, je m’attardais quelques minutes sous les platanes qui jouxtent les plus vieux bâtiments de l’université. Point de danger, il était encore loin. Je voulais simplement écouter la conversation des grillons.

Et pour tout dire, c’était tellement assourdissant que ça en devenait franchement désagréable. Perchés dans l’arbre, et moi sous ses branches hautes, il y a bien au minimum trois mètres entre le grillon le plus proche et le micro de mon iphone, pour la prise de son.

À écouter ici.


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