Le libéral et le libertaire

liberté guidant le peuple

La conception qu’a le libéral de la liberté en fait une exigence envers soi ; celle qu’en a le libertaire en fait une exigence envers les autres.

La conception qu’a le libéral de la liberté en fait une exigence envers soi ; celle qu’en a le libertaire en fait une exigence envers les autres.

Par Edmond de Sorlay.

Ils se battent au nom d’un même mot, liberté, et pourtant (presque) tout les oppose. L’un est classé à gauche, l’autre plutôt à droite ou au centre. L’un est pour la réduction des prestations sociales, l’autre pour l’instauration d’un salaire universel censé nous délivrer de l’état de marchandise auquel nous réduit le marché du travail. S’il y a bien une chose qu’ils partagent, c’est leur mépris mutuel. Je parle bien sûr du libéral et du libertaire.

La raison de leur divergence est qu’ils n’accordent pas la même signification à ce doux mot de liberté. Dans ce domaine le libertaire a un énorme avantage sur le libéral, lui détient la vérité. Alors que pour le libéral, la liberté est avant tout une question individuelle, le libertaire a le devoir d’imposer la liberté partout où il le pourra. Le libertaire nous délivrera de la religion et de ses tabous, le libertaire nous délivrera de l’argent et des inégalités qu’elle engendre, il nous délivrera enfin du travail, source d’aliénation de l’Homme par l’Homme. C’est pourtant bien dans cette certitude d’être investi d’une mission (divine ?), celle d’ouvrir les yeux d’autrui que se situe le drame du libertaire. Ses opinions sont pourtant solides ! Il est de toutes les manifs (mais pas des manifs pour tous) où il a l’occasion de débattre avec toutes les personnes aussi ouvertes d’esprit que lui. Il est friand des Z.E.P (Zones d’Expression Populaire) dignes des soviets des premiers temps ainsi que des fêtes anti-capitalistes. Fier de ses convictions, il n’hésite pas à coller dans les facs du quartier latin au péril de sa vie, sur les murs, sur les pylones, dans le réfectoire à coté des panneaux dédiés à la CGT ou à F.O (malheureusement vrai !).

La définition la plus simple de la liberté, à savoir « la liberté c’est faire ce que je veux », certes enfantine (mais ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants), il la partage avec le libéral. Mais alors que pour le libéral elle représente une exigence envers soi, elle est pour le libertaire une exigence envers les autres. En effet, alors que le libéral ne demande rien d’autre que le laissez-faire, laissant à chacun le soin de vivre selon sa morale, sa seule limite étant le consentement mutuel dès lors que deux sphères de liberté entrent en contact, le libertaire qui a lu en entier le prospectus de Besancenot et au moins les dix premières pages du Capital connaît la définition de l’Homme libre. À tous vos arguments sceptiques, il aura la réponse. L’argument massue étant de vous traiter de facho, comprenez par là esprit aliéné et aliénant qu’il convient d’éradiquer. Fort de ses convictions, il est le champion des « droits à ». Droit à la santé, droit au travail, droit à la retraite, droit au chômage, etc. En ce sens il est effectivement le défenseur de la liberté, de sa liberté et de tous ceux qui en ont la même définition que lui, au mépris total et assumé de ceux qui n’ont pas le même idéal que lui.

Là se situe la différence fondamentale entre le libéral et le libertaire. La liberté du libéral est contraignante pour lui même, la Liberté du libertaire est contraignante pour les autres. En effet, les « droits à » du libertaire sont remplacés par les « droit de » du libéral. Le libéral demande simplement le « droit de travailler », c’est-à-dire le droit d’effectuer une activité sans entraves, de la manière qu’il l’entend tant que les contrats qu’il signe sont engagés de manière libre entre des parties en pleine possession de leur discernement. C’est une hérésie totale pour le libertaire. Car dès lors qu’un employeur est libre de fixer les conditions d’embauche, même avec un salarié qui a signé librement son contrat, il est également libre de ne pas l’employer ou même de le licencier, ce qui va à l’encontre de son « droit au travail ». Dès lors l’employeur, qui forcément vous exploite, doit avoir interdiction de vous licencier et tous ses profits doivent être consacrés à cotiser afin de financer vos « droits à », que le libertaire aura soigneusement établis.

Un meilleur exemple encore des différences d’approche entre le libéral et le libertaire se rencontre avec le cas du tabac. Sur ce sujet, ils semblent de prime abord d’accord. Ni le libéral ni le libertaire ne sont pour l’interdiction de la cigarette. Mais alors que le libéral réclame le droit de fumer, le libertaire réclame le « droit au tabagisme ». Que cela signifie-t-il ? Pour le libéral, fumer ou non est un choix personnel, une décision qui n’engage que lui. Dès lors les conséquences néfastes qui peuvent en résulter ne sont pas mutualisables. Ainsi, le libéral qui a le courage de ses opinions usera-t-il peut-être de sa liberté pour arrêter de fumer, ou s’il tombe malade à cause de la cigarette, il ne demandera pas aux contribuables de payer pour ses soins. Le libertaire réclame lui le droit de fumer et le droit aux soins, c’est-à-dire le droit au tabagisme. Le libéralisme, c’est la privatisation de la liberté et de ses conséquences. Le courant libertaire, c’est la collectivisation de la liberté et de ses conséquences.

Le libertaire veut instaurer une VIème République Démocratique, créer un Homme nouveau dans la lignée des régimes cauchemardesques du XXème siècle. Il a simplement l’élégance de ne se réclamer ni du Trotskisme, ni du Maoïsme. Le libéral a pour sa part foi dans les urnes. Gageons que pour une fois, il détienne une partie de la vérité.