Indépendance de l’Écosse : une perspective libérale

Paysage écossais

En 2014 doit être organisé sur l’indépendance de l’Écosse vis-à-vis du Royaume-Uni. Que penser d’une possible indépendance ?

En 2014 doit être organisé sur l’indépendance de l’Écosse vis-à-vis du Royaume-Uni. Que penser de cette possible indépendance ?

Par Jacques Roberts.

Paysage écossais

Au-delà des clichés nationalistes faciles et des débats sur la réalité historique de la nation écossaise, cet article va s’intéresser à la question de l’indépendance de l’Écosse sous un angle économique et, chose inédite, d’un point de vue libéral. En 2014, le gouvernement écossais, sous la houlette d’Alex Salmon du SNP (Scottish National Party), compte tenir un référendum pour déterminer ou non du maintien de l’Ecosse dans le Royaume-Uni. Je compte aller ici au-delà des arguments émotionnels, malgré mon propre parti pris, que je me dois de signaler en toute honnêteté, ayant effectué une partie de mes études dans cette charmante Écosse. Je n’ai pas plus l’intention de verser dans l’anglophobie habituelle et obsessionnelle de certains tenants de l’indépendance.

Tout d’abord, je souhaiterais faire un rapide point de la situation économique actuelle et récente de l’Ecosse. Cette partie du Royaume-Uni fut à la pointe de la première révolution industrielle, portée par les idées des Lumières écossaises (Smith, Hume, Ferguson, Hutcheson) dont l’apport au libéralisme est analysé, parfois de manière très critique, par Murray Rothbard dans son Austrian Perspective on the History of Economic Thought [1]. C’est en effet en Ecosse que survinrent, souvent avec l’aide de capital anglais, certaines des plus grandes avancées techniques de cette époque ainsi que des innovations organisationnelles comme le regroupement des tisserands en usines, mettant fin au système de tissage à la maison (putting-out) qui existait avant l’avènement des premiers métiers à tisser mécaniques. L’Ecosse fut notamment un grand centre de production de jute, ainsi qu’un important producteur industriel, cumulant à un moment donné près de la moitié de la production de locomotives mondiales et presque 75% de la production de tonnage maritime commercial au niveau global. C’est en Ecosse que certains des esprits les plus brillants de la révolution industrielle et de la science moderne naquirent : Bell qui fit fonctionner le Comet, premier navire mû par la vapeur (à l’époque ridiculisé par Napoléon), Maxwell, pionner dans l’électromagnétisme, Cullen, physicien émérite, Fleming pour la médicine ou Napier pour les mathématiques (logarithmes). L’Ecosse est aussi connue pour ses innovations bancaires, comme le découvert[2]

Aujourd’hui, depuis les années 1950, l’Ecosse s’est retrouvée dans une situation de rapide déclin industriel que certains attribuent à des avantages comparatifs plus forts de pays comme l’Allemagne et le Japon depuis leur reconstruction sur les ruines laissées par la Seconde Guerre mondiale. L’industrie y déclina particulièrement sous la férule de Margaret Thatcher, généralement peu appréciée par les Écossais, à tort étant donné que la plupart de ces industries étaient de toute manière vouées à l’échec du fait de leur absence chronique de rentabilité. Toujours est-il que l’ouest du pays, dominé par Glasgow et jadis plateforme du commerce transatlantique (de tabac notamment), devint largement une friche industrielle et une zone de pauvreté en Ecosse, maintenue dans cet état par trente ans de règne travailliste et après des dizaines de milliards de livres dépensées en vain. Aujourd’hui, Glasgow est la ville d’Ecosse où certains quartiers, notamment à l’est de la métropole, sont caractérisées par des proportions importantes de personnes vivant avec moins d’une dizaine de livres par jour et avec une espérance de vie similaire à celle de la bande de Gaza. A contrario, la côte est, autour d’Edimbourg, mais aussi de Dundee et Aberdeen, est caractérisée par un secteur privé dynamique, notamment dans les services financiers pour Edimbourg et les hydrocarbures dans la zone autour d’Aberdeen (les Grampians). On compte également un certain nombre de pôles industriels comme le Silicon Glen qui produit une grande proportion des semi-conducteurs en circulation dans le monde et du matériel électronique et informatique[3].

Une autre partie de l’Ecosse, notamment les zones davantage rurales sont fortement dépendantes du secteur public. Dans le Lanarkshire, la dépense publique atteignait 70% du PIB du county[4]. De manière générale, le niveau de dépense publique est assez élevé en Ecosse. En comptant les revenus de la rente gazière et pétrolière, le niveau de dépense en points de PIB atteint 42,7 contre 51,7 en excluant ces revenus pour l’année fiscale 2011-2012[5]. Pour sûr, il ne s’agit pas du niveau français qui dépasse les 57%, mais ce niveau de dépenses reste dans l’absolu élevé. Concrètement, l’Etat écossais accuse un déficit qui flirte avec les 15% du PIB si on exclut les revenus gaziers et pétroliers et de 13,5% si on retient une répartition par habitant du Royaume-Uni pour l’inclusion de ces revenus. Le gouvernement écossais SNP avance que le déficit serait réduit à 5% du PIB si on retient la répartition géographique pour le partage des revenus énergétiques, soit à peu près 90% des revenus au niveau britannique[6]. Quelle est honnêtement la probabilité que l’Angleterre, en cas de séparation de l’Ecosse, laisse cette dernière s’en tirer avec 90% des ressources gazières et minières. Le SNP a eu tendance par le passé à imaginer l’Ecosse avec une ZEE (Zone Economique Exclusive, C’est-à-dire les eaux territoriales rattachées à un Etat.) qui s’étendrait presque jusqu’au Danemark, ce qui est pour le moins tiré par les cheveux. Une Ecosse indépendante se retrouverait donc confrontée à des problèmes financiers assez imposants.

Le fer de lance de l’argumentaire unioniste est donc que l’Écosse serait incapable de s’en sortir sans les transferts de Westminster. Pour rappel, l’Ecosse dispose de son propre Parlement auquel est alloué de l’argent par Westminster. Si le Parlement écossais (Holyrood) a la possibilité de faire varier le taux des impôts et dispose d’une grande autonomie dans la gestion du NHS (National Health Service) local, ainsi que des cursus scolaires, il est largement impuissant dans le reste des domaines et reçoit les subsides de Londres. Concrètement, le SNP n’a pas fait la preuve de sa capacité à gérer un budget jusque là, mais s’est contenté de dépenser l’argent alloué par le Royaume-Uni avec des critères assez généreux (Barnett Formula). Le reste de l’argumentaire unioniste, outre les arguments du type « nous avons vécu 300 ans ensemble », consiste largement à indiquer que l’Ecosse devrait alors disposer de sa propre armée, renégocier les conditions d’adhésion à l’UE pour elle-même sans obtenir une « affaire » comme le rabais jadis acquis par Margaret Thatcher. Les unionistes aiment également soulever la question de la répartition de la dette britannique et en particulier les engagements au nom de la nationalisation de la RBS (Royal Bank of Scotland) qui devrait à nouveau être privatisée d’ici mi-2014 quand l’Etat britannique cèdera au moins une partie de ses parts. L’Etat britannique avait aussi soutenu HSBC, une autre banque écossaise.

Cependant, l’indépendance écossaise pourrait déboucher sur quelque chose de favorable. Dans un premier temps, une Ecosse indépendante se retrouverait face à une dépense publique énorme avec peu de recettes en face, donc un déficit considérable. Cela pourrait contraindre les Ecossais à renouer avec leur vieille tradition calviniste d’épargne et à tailler massivement dans un secteur public en net surpoids. En restant dans le giron du Royaume-Uni, l’Ecosse s’épargne ce type de question, puisqu’elle continue de vivre de la dévolution. Par ailleurs, le déficit écossais est aujourd’hui financé par l’émission d’obligations britanniques, les gilts. Or, le taux d’intérêt (yield) sur ces obligations est historiquement bas suite aux rachats massifs par la Bank of England. En d’autres termes, l’Ecosse s’endette à bas prix par le biais de la signature britannique, supportée par la City. Une Ecosse indépendante devrait émettre de nouvelles obligations pour couvrir son déficit et ce en son propre nom, c’est-à-dire au nom d’une nation en vieillissement de 5 millions d’habitants, avec des régimes de retraite insolvables et un niveau de dépense publique élevé. Par ailleurs, ces obligations ne bénéficieraient pas d’un historique permettant d’aiguiller les investisseurs. Par conséquent, ces derniers considèreraient – à raison – que la dette écossaise représenterait un risque plus grand, notamment de crédit, aboutissant à des taux d’intérêt plus élevés (prime de risque). L’endettement public serait dès lors plus coûteux, ce qui renvoie à l’idée précédente, à savoir que le gouvernement écossais serait contraint de procéder à des coupes sombres dans le budget afin de restaurer sa crédibilité sur les marchés financiers. Concernant les régimes de retraite, ceux-ci sont une difficulté supplémentaire, puisque les régimes de retraite transnationaux font l’objet d’une réglementation européenne strictes et doivent être plus capitalisés que les régimes de retraite implantés dans un seul pays. En somme, il faudrait très rapidement trouver des actifs pour rééquilibrer les régimes. Ce n’est actuellement pas le cas comme les régimes à cheval sur l’Angleterre et l’Ecosse font partie de la même entité politique, donc le Royaume-Uni. C’est un sujet qui a généralement le don d’exaspérer le SNP.

L’Ecosse resterait-elle dans l’UE ? C’est en tout cas l’intention du SNP. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que le SNP est un parti de centre-gauche et que son leader, le Premier ministre écossais Alex Salmond, est notoirement plus à gauche que son parti pris dans sa globalité. Il a fait partie dans sa jeunesse du 79 Group, une faction du SNP caractérisée par son étatisme virulent et dont l’objectif avoué était de créer « une Ecosse socialiste et républicaine ». Il fut aussi économiste à la RBS et donna sa bénédiction à celle-ci durant son mandat au gouvernement écossais concernant un programme d’acquisitions de concurrents risqué et financé par un levier de dette important. Toujours est-il qu’Alex Salmond est un partisan acharné d’une Ecosse indépendante inséré dans l’UE. Avant l’éclatement de la crise de la zone euro, il était même partisan d’une entrée d’une Ecosse devenue indépendante dans l’UEM (Union Economique et Monétaire). Depuis, il est revenu sur des positions plus modérées en avançant l’idée qu’une Ecosse indépendante pourrait toujours faire partie d’une union monétaire avec l’Angleterre, une sorte de « zone sterling » qui aurait probablement les mêmes travers que la zone euro et qui soumettrait largement l’Ecosse aux dernières lubies du MPC (Monetary Policy Committee), bras décisionnaire de la Bank of England. Ce qui nous amène à l’idée suivante.

L’Institute of Economic Affairs (IEA), fondé par Friedrich A. Hayek, est un think tank libéral domicilié à Londres. Il a récemment exploré dans un papier les possibilités qui pourraient s’offrir à une Ecosse indépendante en termes de politique monétaire. Ainsi, l’Ecosse pourrait éventuellement autoriser une concurrence des monnaies sur son sol, essentiellement entre l’euro et la livre sterling, ce qui conduirait, de l’avis de l’auteur, à un maintien de la livre en Ecosse. Ce serait un moyen idéal de découpler la monnaie d’un gouvernement endetté et qui serait sans doute tenté par l’incontinence monétaire afin de couvrir un déficit chronique. Ce n’est peut être pas crédible à l’heure actuelle, mais dans une phase transitoire où aucune institution centrale n’existerait en Ecosse pour remplacer la Bank of England, c’est une possibilité qui pourrait se présenter assez naturellement, voire rester. Après tout, un parti libertarien s’est récemment formé en Ecosse, une terre que beaucoup croyaient et croient encore vouée à l’étatisme le plus morbide.

Pour rehausser sa compétitivité, l’Ecosse devrait probablement libéraliser son économie de manière significative. Il lui faudrait redevenir attractive, notamment en abaissant les taux d’impôt sur les sociétés, d’autant plus que la concurrence avec l’Angleterre serait farouche ; le Royaume-Uni ayant de manière globale abaissé les impôts commerciaux au cours du mandat de David Cameron. Le seul moyen de vraiment secouer l’Ecosse et les Ecossais, habitués depuis trop longtemps à l’Etat-providence, pourrait effectivement être de les laisser se débrouiller et rééquilibrer leur Etat bien trop gros, n’en déplaise aux thuriféraires de Naomi Klein.

Enfin, au-delà des considérations économiques, il y aurait un intérêt certain d’un point de vue politique à une séparation de l’Ecosse du reste du Royaume-Uni ; le pouvoir politique serait alors beaucoup moins centralisé et plus proche des gens. Cela le rendrait plus aisé à contrebalancer. Les Etats monolithiques et jacobins sont rarement ceux qui fonctionnent dans la mondialisation, du moins au niveau des économies développées. Une corrélation positive semble même avoir été identifiée entre une petite taille et une prospérité économique plus grande, une tendance déjà identifiée par The Economist en 1998. Cette idée est assez intuitive pour des libéraux qui croient aux vertus de la concurrence, ce qui inclut la concurrence, notamment fiscale, entre Etats qui ne peut être que saine et est probablement à l’origine des succès européens des siècles derniers[7].

En bref, il existe quand même une kyrielle de motifs libéraux pour soutenir l’indépendance de l’Écosse. J’ai choisi de développer surtout les aspects économiques et j’aurais sans doute pu m’attarder davantage sur les aspects politiques, mais le problème n°1 de l’Ecosse reste incontestablement son addiction à la dépense publique et il n’existe pas énormément de solutions pour qu’elle s’en départisse, sinon l’indépendance. En tout état de cause, cette solution présenterait un certain nombre de dangers, notamment avec le SNP aux commandes au vu de ses forts penchants pour le dirigisme économique, ainsi que des coûts qui pourraient vite devenir conséquents si l’Ecosse se lançait dans un programme de construction d’une armée. Notons pour finir que ce scénario reste assez hypothétique, puisque les derniers sondages indiquent que les indépendantistes ne représenteraient qu’un tiers de la population en âge de voter (le droit de vote sera abaissé à 16 ans pour le référendum). Ce ne sera donc probablement pas pour demain.

A lire également :

  1.  Rothbard, Murray, An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, Vol I, Ludwig von Mises Institute, 2006, pp. 415-504.
  2.  Devine, Thomas, The Scottish Nation: 1700-2007, Penguin Books, 2008.
  3. Ibid.
  4. Ibid.
  5.  http://www.scotland.gov.uk/Publications/2013/03/1859/4
  6. Ibid.
  7.  Ferguson, Niall, Civilization: The Six Killer Apps of Western Power, Penguin, 2012.