Le miroir aux alouettes du droit à l’oubli

Droit à l'oubli (Crédits : Rasmus Andersson, Creative Commons)

La recherche d’un droit à l’oubli est une quête impossible car en contradiction frontale de considérations philosophiques basiques.

Le droit à l’oubli numérique suscite des objections nombreuses, à de multiples points de vue.

Par Frédéric Prost.

Depuis un an le calendrier autour du droit à l’oubli s’accélère. Lors de son discours du 24 janvier 2012 sur la réforme de la directive de 1995 sur les données à caractère personnel, la commissaire européenne Viviane Reding annonçait comme objectif l’instauration d’un « droit à l’oubli« . La notion est plutôt vague et les contours d’un tel droit assez difficiles à cerner. Un résumé fait par le porte-parole de la commissaire, M. Newman, est que le but est d’aider les adolescents et les jeunes adultes à pouvoir contrôler leurs e-réputations en leur donnant les moyens de faire disparaître leurs erreurs de jeunesse (typiquement les photos de beuveries et autre qui peuplent les réseaux sociaux). Concrètement cela se traduirait par la possibilité de tout citoyen de pouvoir accéder à, et de pouvoir forcer l’effacement ou la mobilité de données qui le concernent.

Présentée de cette manière, cette idée de droit à l’oubli, paraîtrait presque normale voire saine. En fait si on creuse un peu il vient rapidement que le fondement d’un tel « droit à » en appelle de manière lointaine et cryptique à l’idée de rédemption. La rédemption c’est le rachat par Dieu d’une faute commise. L’Etat, qui en pratique déjà des variantes sous les formes de l’amnistie et de la réhabilitation, voudrait donc étendre son champ d’application aux consciences puisqu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’effacer des informations des mémoires, fussent elles informatiques.

Les premières critiques qu’on peut faire à un tel droit à l’oubli sont qu’une telle notion fait très « Brazil ». Rappelons que dans ce film règne un ministère de l’information dont une des occupations principales consiste à faire disparaître des fichiers des informations de citoyens effacés… Elle entre d’ailleurs en opposition frontale avec le « devoir de mémoire ». Certaines voix s’élèvent pour pointer ces risques. Des archivistes aux psychanalystes (article dont je recommande fortement la lecteur notamment pour les remarques de conclusion, sur le fait qu’internet est le lieu du rêve à visage découvert, qui sont très intéressantes mais dépassent un peu le cadre de cet article) les arguments contre le droit à l’oubli s’accumulent.

Je voudrais ici ajouter un argument dans ce débat que je n’ai pas retrouvé ailleurs. Cet argument est paradoxal car il s’agit d’un argument philosophique qui découle naturellement de considérations technologiques. Le fait est qu’avec la multiplication des supports numériques, l’ubiquité des réseaux de communications, « l’information », ou les idées, se rapprochent de leur idéal philosophique : celui des formes intelligibles platoniciennes.

Bien sûr il reste toujours un substrat physique comme support des informations mais, et la démocratisation du cloud (avec tous les problèmes que ça implique), le montre bien, cette dimension physique prend de moins en moins d’importance. Si l’on reprend l’histoire de comment les informations se diffusaient, dans le cas du texte par exemple, l’évolution vers les formes intelligibles platoniciennes est frappante : peinture sur les murs des grottes de Lascaux, tables du décalogues gravées dans la pierre, tablettes en argile, Bibles reproduites par les moines copistes, imprimerie, photocopie, numérisation. Tout au long de ce chemin l’information devient de plus en plus immatérielle et sa copie et sa conservation de plus en plus simples, économiques et robustes.

Les implications de cet état de fait sont bien plus importantes qu’il n’y paraît au premier abord. En effet les formes « sont des réalités immatérielles et immuables, demeurant éternellement identiques à elles-mêmes, universelles et intelligibles … et indépendantes de la pensée ». Quoiqu’on en pense, la virtualisation croissante, rend mécaniquement ce droit à l’oubli illusoire, car comme il vient d’être dit les formes sont immatérielles, immuables et indépendantes de toute décision humaine. Chercher à imposer un droit à l’oubli revient à refuser cette réalité philosophique et croire qu’il existerait des manières de la contourner. C’est une bataille perdue d’avance. Comme le dit le héros de V pour Vendetta : « les idées sont à l’épreuve des balles », ou de quelque disposition légale, technique, policière ou politique que ce soit.

Je ne voudrais pas minimiser non plus les problèmes par cette permanence imposée par la technique mais il est clair que les solutions ne passeront pas par un nouveau droit créance, un « droit à », impraticable de plus. Une piste pourrait être un « droit de », celui d’avoir des identités multiples par exemple. Une autre piste passerait par une évolution sociétale : peut être devons nous nous montrer moins intransigeants et plus tolérants. Le travail qui se faisait avant par défaut, quasiment de lui même, par l’oubli, devra être conscient. En ces temps d’élection papale, rappeler que le pardon est une des bases fondamentales du vivre-ensemble ne devrait surprendre personne.