Le miroir aux alouettes du droit à l’oubli

La recherche d’un droit à l’oubli est une quête impossible car en contradiction frontale de considérations philosophiques basiques.

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Droit à l'oubli (Crédits : Rasmus Andersson, Creative Commons)

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Le miroir aux alouettes du droit à l’oubli

Publié le 17 mars 2013
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Le droit à l’oubli numérique suscite des objections nombreuses, à de multiples points de vue.

Par Frédéric Prost.

Depuis un an le calendrier autour du droit à l’oubli s’accélère. Lors de son discours du 24 janvier 2012 sur la réforme de la directive de 1995 sur les données à caractère personnel, la commissaire européenne Viviane Reding annonçait comme objectif l’instauration d’un droit à l’oubli. La notion est plutôt vague et les contours d’un tel droit assez difficiles à cerner. Un résumé fait par le porte-parole de la commissaire, M. Newman, est que le but est d’aider les adolescents et les jeunes adultes à pouvoir contrôler leurs e-réputations en leur donnant les moyens de faire disparaître leurs erreurs de jeunesse (typiquement les photos de beuveries et autre qui peuplent les réseaux sociaux). Concrètement cela se traduirait par la possibilité de tout citoyen de pouvoir accéder à, et de pouvoir forcer l’effacement ou la mobilité de données qui le concernent.

Présentée de cette manière, cette idée de droit à l’oubli, paraîtrait presque normale voire saine. En fait si on creuse un peu il vient rapidement que le fondement d’un tel droit à en appelle de manière lointaine et cryptique à l’idée de rédemption. La rédemption c’est le rachat par Dieu d’une faute commise. L’État, qui en pratique déjà des variantes sous les formes de l’amnistie et de la réhabilitation, voudrait donc étendre son champ d’application aux consciences puisqu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’effacer des informations des mémoires, fussent elles informatiques.

Les premières critiques qu’on peut faire à un tel droit à l’oubli sont qu’une telle notion fait très Brazil. Rappelons que dans ce film règne un ministère de l’Information dont une des occupations principales consiste à faire disparaître des fichiers des informations de citoyens effacés… Elle entre d’ailleurs en opposition frontale avec le « devoir de mémoire ». Certaines voix s’élèvent pour pointer ces risques. Des archivistes aux psychanalystes (article dont je recommande fortement la lecteur notamment pour les remarques de conclusion, sur le fait qu’Internet est le lieu du rêve à visage découvert, qui sont très intéressantes mais dépassent un peu le cadre de cet article) les arguments contre le droit à l’oubli s’accumulent.

Je voudrais ici ajouter un argument dans ce débat que je n’ai pas retrouvé ailleurs. Cet argument est paradoxal car il s’agit d’un argument philosophique découlant naturellement de considérations technologiques. Le fait est qu’avec la multiplication des supports numériques, l’ubiquité des réseaux de communications, l’information, ou les idées, se rapprochent de leur idéal philosophique : celui des formes intelligibles platoniciennes.

Bien sûr il reste toujours un substrat physique comme support des informations mais, et la démocratisation du cloud (avec tous les problèmes que cela implique), le montre bien, cette dimension physique prend de moins en moins d’importance. Si l’on reprend l’histoire de la façon dont les informations se diffusaient, dans le cas du texte par exemple, l’évolution vers les formes intelligibles platoniciennes est frappante : peinture sur les murs des grottes de Lascaux, tables du Décalogue gravées dans la pierre, tablettes en argile, Bibles reproduites par les moines copistes, imprimerie, photocopie, numérisation. Tout au long de ce chemin l’information devient de plus en plus immatérielle et sa copie et sa conservation de plus en plus simples, économiques et robustes.

Les implications de cet état de fait sont bien plus importantes qu’il n’y paraît au premier abord. En effet les formes « sont des réalités immatérielles et immuables, demeurant éternellement identiques à elles-mêmes, universelles et intelligibles… et indépendantes de la pensée ». Quoiqu’on en pense, la virtualisation croissante, rend mécaniquement ce droit à l’oubli illusoire, car comme il vient d’être dit les formes sont immatérielles, immuables et indépendantes de toute décision humaine. Chercher à imposer un droit à l’oubli revient à refuser cette réalité philosophique et croire qu’il existerait des manières de la contourner. C’est une bataille perdue d’avance. Comme le dit le héros de V pour Vendetta : « les idées sont à l’épreuve des balles », ou de quelque disposition légale, technique, policière ou politique que ce soit.

Je ne voudrais pas minimiser non plus les problèmes par cette permanence imposée par la technique mais il est clair que les solutions ne passeront pas par un nouveau droit créance, un droit à, impraticable de plus. Une piste pourrait être un droit de, celui d’avoir des identités multiples par exemple. Une autre piste passerait par une évolution sociétale : peut-être devons-nous nous montrer moins intransigeants et plus tolérants. Le travail qui se faisait avant par défaut, quasiment de lui-même, par l’oubli, devra être conscient. En ces temps d’élection papale, rappeler que le pardon est une des bases fondamentales du vivre-ensemble ne devrait surprendre personne.

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  • Le droit à l’oubli pour un seul, c’est le devoir d’oubli pour tous les autres. C’est aussi la déresponsabilisation de l’expression publique et des parents quant à l’éducation : enfant, il m’a toujours été interdit d’inscrire nom ou adresse sur quelque site que ce soit, autant vous dire que mes dinosaures de parents n’ont pas attendu le principe de précaution pour assurer la sécurité de leur progéniture.
    L’utilisation de pseudonyme ayant rendu inutile ce nouveau « droit à » nécessairement nuisible par ailleurs, laissons aux individus la responsabilité de leurs actions, décisions et paroles, sur la toile autant qu’ailleurs.

  • Pourtant, s’il y a bien un ‘lieu’ où l’information est le plus susceptible de disparaitre, c’est bien sur internet. En fait, il ne se passe pas une seule seconde sans qu’une véritable « entropie de l’information » n’ait lieu. Il suffit de marquer un site quelconque, de préférence quelque chose d’assez petit et d’y revenir dix, voir vingt ans plus tard, pour se rendre compte que ce qu’il était avant (ses informations) ont probablement mutées de manière méconnaissables et que l’état précédent a disparu dans le néant ; s’il n’a pas simplement lui-même été effacé. Internet est un organisme, il conserve certaines choses, mais pas toutes ; une majorité disparait ou est absorbée par autre chose.

    De même et concernant précisément le sujet qui nous intéresse, les « informations compromettantes nous concernant » ne sont dangereuses que si l’on parvient, dans la masse gigantesque d’informations (en augmentation exponentielle), à réellement les retrouver et à prendre le temps nécessaire pour faire les connexions entre des données éparses et non évidemment liées. Ce véritable travail de fond l’écarte pour le moment d’un usage à grande échelle.

    La seule chose que pourrait à la limite faire la loi, c’est empêcher le gouvernement de le faire à son profit, ce qui réduirait d’autant le risque pour la vie privée.

    • « les « informations compromettantes nous concernant » ne sont dangereuses que si l’on parvient, dans la masse gigantesque d’informations (en augmentation exponentielle), à réellement les retrouver et à prendre le temps nécessaire pour faire les connexions entre des données éparses et non évidemment liées. »
      En un mot : passez un jour sur le profil facebook d’un ado; Voir pire, d’un étudiant en école d’ingé.
      J’étais en école à l’époque ou FB a débarqué en France, j’ai toujours résisté à la création d’un compte justement pour cette raison. Je vais me délecter dans quelques années quand, parmi mes camarades de promo, certains seront arrivé à des postes d’autorité et verront ressortir des photos d’eux à moitié à poil en train de vomir leur mauvais vin en fin de soirée.
      Nul besoin de recouper moultes informations, Facebook tag les photos avec nom et prénom 🙂

  • Encore cela viendrait à abolir la propriété privé, les données que je conservent m’appartiennent tant qu’elles sont sur un moyen physique qui m’appartient.

    Personne n’a à décider quelles données peuvent être conservées. Voir les États s’immiscer sur Internet est vraiment inquiétant et dangereux. L’Internet n’a pas à être soumis à la loi des États, il est indépendant.

    • Euh… je comprends l’argument, mais cela n’a rien à voir avec les formes intelligibles, la dématérialisation. Ou alors ce serait à démontrer avec plus de rigueur et de précision parce que dans l’eidos l’important ce n’est pas qu’elle soit immatérielle – quoique spirituelle apparaît un meilleur qualificatif – c’est qu’elles soient vraies. D’ailleurs, l’eidos serait plus à penser sur le mode d’une structure que d’une forme ou d’une idée.

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