Sécurité : l’illusion technologique

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Depuis le 11 septembre 2001 s’impose l’illusion que la sécurité serait atteignable par des moyens purement technologiques.

Depuis le 11 septembre 2001 s’impose l’illusion que la sécurité serait atteignable par des moyens purement technologiques.

Par Frédéric Prost.

Comme bien souvent la culture populaire représente un sismographe signifiant, si ce n’est fidèle, des forces à l’œuvre dans la société. On pourrait s’amuser à faire le lien entre les dernières avancées scientifiques et ses pendants littéraires en allant de la découverte de l’électricité et le Frankenstein de Mary Shelley, aux premières années de la conquête spatiale et de l’épidémie d’OVNIs des années 50 et 60 (phénomène qui, curieusement, est devenu beaucoup moins populaire maintenant qu’aller dans l’espace tient de la routine). Dans notre monde post 11 septembre il semblerait que nos préoccupations soient à la fois sécuritaires et technologiques. La série Person of Interest est tout à fait emblématique.

L’argument de cette série conjugue la figure classique des justiciers avec les nouvelles technologies. Un milliardaire a accès à une machine qui, étant donné la masse d’information qu’elle ingère (en gros tous les mails, appels téléphoniques, relevés de caméras de sécurité etc.) arrive à prédire où et qui sera impliqué dans des affaires criminelles. Une approche à la fois plus technologique et chargée en testostérone que les precogs de Minory Report.

Sans aller plus loin dans l’analyse de cette série (il y a pourtant de quoi remplir plusieurs essais), j’aimerais approfondir ce que je pense être le point central du zeitgeist qu’elle illustre : l’illusion selon laquelle la sécurité peut être obtenue par des moyens purement technologiques.

Il est à noter que cette série n’est qu’une ellipse pas si éloignée que ça de la réalité. Ainsi, la police de New-York utilise un prototype de logiciel n’ayant pas grand chose à envier à celui en œuvre dans la série. D’autre part la gestion de plus en plus technologique de la violence d’État, au moyen de drones est un débat brûlant : l’administration Obama est-elle en train de mettre en place un nouveau droit de la guerre ? Les drones pourront ils être utilisés par l’administration américaine sur le sol américain ?

Ce qui est commun derrière tout cela est la croyance que la sécurité est un sous-produit de la technologie et qu’en maîtrisant cette dernière on pourrait aller jusqu’à empêcher les actes de malveillance de survenir en les prévoyant ou en imposant une dissuasion décisive. C’est une manière de voir qui assimile la sécurité à un problème d’ordre technique dont les solutions passeraient par l’utilisation de technologies adéquates. Rien n’est plus faux.

On reconnait ici un avatar de plus de La présomption fatale scientiste. C’est déjà une erreur de penser que les connaissances peuvent être agglomérées, synthétisées, ou correctement traitées dans le monde économique : les différentes expériences communistes ont montré qu’on ne peut même pas calculer avec fiabilité des prix dans une économie totalement administrée. Or, dans le cas de la sécurité, le problème est encore plus vaste dans le sens où, dans ce cadre, les acteurs font tout ce qu’ils peuvent pour déjouer vos plans. Autrement dit, déjà en supposant que tout le monde coopère (ce qui est le cas en économie), vous ne pouvez pas prévoir quelque chose de simple (au sens où c’est une information qui se limite à un chiffre) comme un prix, comment imaginer être en capacité de prévoir quoi que ce soit dans un domaine ouvert (les actions terroristes pour ne parler que d’elles peuvent prendre littéralement n’importe quelle forme : d’une pulvérisation de produits toxiques dans le métro au meurtre de masse au couteau dans une maternelle en passant par les traditionnelles bombes) où les acteurs sont sciemment en train de chercher à vous faire échouer ?

Une autre raison majeure de la prégnance de cette illusion technologique vient de la confusion fallacieuse entre deux types de sécurité : celle contre des catastrophes naturelles et celle contre des actions humaines. Si les solutions technologiques ont toutes leur place dans le premier cas, il n’en va pas de même dans le second. Lorsque les ingénieurs ont calculé quelle devait être la hauteur du mur de protection de la centrale de Fukushima, ils se sont trompés avec le résultat que l’on sait. Mais cette faille de sécurité qui provient d’une sous-estimation numérique des dangers n’est pas de même nature que celle qui survient quand vous tentez d’empêcher un attentat à l’explosif dans un avion. Pour cela il faut mettre en place des procédures pour s’assurer qu’aucune bombe ne puisse être embarquée : fouilles, détecteurs, interdiction des liquides. La différence vient du fait qu’une fois la procédure établie le terroriste fera tout ce qu’il peut pour la contourner : par exemple répartir dans 4 bouteilles le contenu qu’il aurait pu mettre dans une seule, utiliser des appareils électroniques détournés etc. La liste de comment contourner une mesure de sécurité est par définition infinie pour qui veut bien se donner les moyens d’y réfléchir quelques instants. Et puis, au pire, si vraiment faire exploser un avion devient impossible, on fera exploser des trains ou couler des bateaux… La vague de Fukushima ne fera pas tout ce qu’elle peut pour détruire le mur de protection, de même que l’ouragan Katrina n’a pas suivi un parcours précis uniquement pour ennuyer les habitants de Nouvelle Orléans.

Vouloir à tout prix multiplier les « solutions technologiques » au problème de la sécurité n’a qu’une seule issue possible : l’avènement d’une société policière dans laquelle non seulement la sécurité ne sera pas plus grande mais la liberté du plus grand nombre sera anéantie. Le mouvement général qu’on peut observer depuis une dizaine d’années n’est pas rassurant.