Mariage pour tous, euthanasie et libéralisme : la quadrature du cercle ?

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Mariage pour tous en France, euthanasie en Belgique : deux débats éthiques d’actualité. Comment le libéral peut-il se situer face à ces deux débats ?

Mariage pour tous en France, euthanasie en Belgique : deux débats éthiques d’actualité. Comment le libéral peut-il se situer face à ces deux débats ?

Par Philippe Bouchat, depuis la Belgique.

À moins de vivre dans une île coupée de tout, personne n’ignore qu’hier, dimanche 13 janvier, s’est déroulée à Paris la Manifestation pour tous, marche contre le projet gouvernemental de « mariage » pour tous.  Au même moment, en Belgique, vient de commencer un autre débat éthique : celui de l’extension de la loi sur l’euthanasie aux mineurs et déments, débat d’autant plus d’actualité que la Belgique vient de connaître la première euthanasie de jumeaux.  Mariage pour tous, euthanasie ; deux débats éthiques d’actualité. Comment le libéral peut-il se situer face à ces deux débats ? Qui plus est lorsque, à mon instar, le libéral est croyant (catholique), n’est-il pas impossible de concilier sa foi religieuse et sa conviction libérale : ne s’agit-il pas là de la quadrature du cercle ? Telles sont les questions auxquelles le présent article va tenter de répondre…

Commençons par le « mariage » pour tous. Il est inutile ici de rappeler les arguments des uns et des autres, dans la mesure où ils ont déjà été exposés partout depuis des semaines, et notamment sur Contrepoints. Contentons-nous ici de définir ce que pourrait être la position d’un libéral croyant. D’emblée, il convient de préciser ce que beaucoup oublient (ou aiment à oublier) : tant chez Bastiat ou Hayek, pour ne citer qu’eux, le libéralisme a un volet moral avec une dimension religieuse. Selon ces auteurs classiques, le libéralisme n’est pas la liberté du « laisser aller, laisser faire ». Pour le dire autrement, la liberté ne peut en aucun cas se résumer à la licence, c’est-à-dire que la liberté ne peut pas se définir comme étant la faculté de chacun de faire ce qu’il veut comme il veut. Pourquoi ? Parce que cet abus de liberté est liberticide ! Prenons des exemples, volontiers extrêmes et provocateurs, pour illustrer notre propos. Si la liberté devait se résumer à la licence, au nom de quoi devrait-on interdire la pédophilie, le trafic de drogues, l’abus de confiance, et finalement tous les comportements délictueux ? On le pressent bien, la liberté nécessite un minimum de règles pour survivre. D’accord, me rétorquerez-vous, mais cela justifie-t-il une morale intrusive dans la sphère privée ? Telle est, effectivement, la question cruciale ! Pour répondre à cette question, rappelons-nous l’histoire et la vocation du libéralisme. Les historiens pointus m’excuseront de prendre la promulgation de la Magna Carta au XIIIème siècle en Angleterre comme point de départ du libéralisme. À cette époque, les barons anglais entendent limiter le pouvoir royal par trop excessif dans ses prétentions fiscales. Limiter le pouvoir de l’État et le restreindre à ce qui est strictement nécessaire pour permettre la vie en société telle va devenir, au fil des siècles, la vocation du libéralisme. En ce sens, l’État ne devrait donc pas se charger des questions éthiques et permettre aux individus de se prononcer en pleine conscience sur ces questions. Voilà déjà dégagé un principe bien établi.

Mais cela n’est pas tout. Bastiat et Hayek affirmaient, sur base de leurs expériences respectives, que la liberté laissée seule à elle-même, n’est pas suffisante si on veut empêcher le libéralisme d’être un égoïsme (Hayek) ou porter atteinte à la loi de la solidarité (Bastiat). Dit autrement, pour préserver son existence et ne pas être pervertie, la liberté nécessite une morale non pas restrictive de liberté, mais qui préserve et promeut sa vocation d’émancipation des hommes. Pour le dire plus clairement encore, le libéralisme doit s’appuyer sur une anthropologie humaniste. Voilà le critère recherché : est compatible avec le libéralisme classique, ce qui va dans le sens d’une meilleure émancipation de l’homme, de son édification.

Continuons notre raisonnement. Quelle position un catholique doit-il adopter face à ces problèmes éthiques ? La solution de facilité – donc non libérale – consisterait à adopter le point de vue du magistère sans esprit critique, sans réflexion.  Mais cette position ne serait pas davantage chrétienne : n’oublions pas que, comme le disait Ste Bernadette Soubirous, « la foi du charbonnier, pour tout autre que le charbonnier, est péché ». St Thomas d’Aquin, bien des siècles auparavant, ne disait pas autre chose en affirmant qu’il vaut mieux obéir à sa conscience que croire contre sa raison. Le chrétien authentique se doit donc de raisonner également. Selon quel critère ? Reprenons à notre compte les propos du Père Varillon, célèbre théologien lyonnais du XXème siècle. Si le Christ est vivant – telle est le cœur de la foi – il est présent. S’il est présent, il est agissant (il n’est pas là comme une plante). S’il agit, il ne peut le faire qu’avec nous et non contre nous ; donc il est présent et agissant au cœur de nos décisions, c’est-à-dire dans notre liberté en action. S’il agit au cœur de notre liberté, que fait-il ? Réponse du Père Varillon (et de l’Église) : il divinise ce que nous humanisons ou, pour le dire prosaïquement, il donne une dimension d’éternité à nos actions humanisantes, c’est-à-dire celles qui édifient l’homme.

Résumons-nous. Le libéralisme classique prône une morale humaniste qui respecte et promeut l’émancipation de l’homme. Le christianisme authentique demande aux fidèles d’agir dans le sens d’une plus grande édification de l’homme, afin de permettre à Dieu de diviniser notre action. Ces deux dimensions – libérale et chrétienne – sont donc non seulement compatibles, mais aussi complémentaires ! Le christianisme peut utilement servir de fondement au libéralisme pour éviter à celui-ci de sombrer dans la licence ; de son côté, le libéralisme peut utilement accompagner le christianisme pour lui éviter de se perdre dans un dogmatisme mortifère !

Revenons à présent aux deux questions éthiques qui nous occupent. Le « mariage » pour tous est-il émancipateur ? Contribue-t-il à l’édification de l’homme ? Si le texte gouvernemental est adopté, que va-t-il se passer ? Les couples homosexuels seront sur le même pied que les couples hétérosexuels. Ou, pour le dire autrement, un homme pourra être identifié à la maman, une femme au papa, raison pour laquelle le projet de loi prévoit de remplacer, dans le code civil, les termes « père » et « mère » par le terme neutre de « parent ». On supprime donc la différenciation sexuée et on érige en norme légale le confusionnisme. Les pédiatres parlent, à ce sujet, de perte de repères pour l’enfant. Il ne s’agit pas là d’arguments, mais de constats prévisibles et objectifs. Peut-on affirmer qu’il s’agit là d’un progrès qui va dans le sens d’une plus grande émancipation, d’une plus grande édification de l’homme ? Assurément non, tant la différenciation et la fixation de repères sont nécessaires tant au développement harmonieux de la société qu’à la croissance de l’enfant. Affirmer le contraire revient à donner du crédit aux thèses fumeuses et sans aucune base scientifique de la prétendue « théorie du genre » (gender). Cela n’est pas une attitude homophobe, d’abord parce que nombre d’homosexuels tiennent le même raisonnement et rejettent la proposition gouvernementale, mais aussi et surtout parce que nous ne faisons jamais l’amalgame entre les personnes, dignes de tout notre respect, et les actes qui peuvent seuls faire l’objet de critiques.

Venons-en à présent à l’euthanasie et au débat qui anime la Belgique. La loi sur l’euthanasie serait, selon les socialistes, dépassée et mériterait d’être actualisée en l’élargissant aux mineurs et déments. Cette proposition vient d’être formulée, alors que la Belgique vient d’apprendre que des jumeaux de 45 ans, nés sourds, viennent d’être euthanasiés parce qu’ils étaient menacés de cécité, alors même qu’ils n’étaient pas en fin de vie. Concernant cette double euthanasie, la commission ad hoc s’est limitée à déclarer que les conditions légales avaient été respectées. Puisque la loi est respectée, le débat ne pourrait donc plus avoir lieu. Cette vision de l’homme, au lieu de supprimer la souffrance, supprime l’homme qui souffre ! Emblématique de l’époque actuelle, cette vision entend, sans l’avouer, promouvoir l’homme qui ne souffre pas et faire croire que le bonheur est l’absence de souffrance. Non seulement, cela n’est pas conforme à la réalité, mais cela débouche sur la mort, aujourd’hui de personnes frappées de maladies incurables et souffrant, demain d’enfants et de déments et après-demain, de personnes handicapées, obèses, rousses, etc ? Quelle est la limite à cette extension réclamée ? Est-ce respecter l’homme que de consentir à sa demande d’en finir avec la vie ? Comme rappelé ci-dessus, tant le libéralisme classique que le christianisme authentique prônent l’émancipation, l’édification de l’homme critères d’action. Est-ce émanciper l’homme, l’édifier que de le supprimer ? N’est-ce pas là plutôt solution de facilité et constat d’échec ?

Je conçois bien évidemment que l’on soit d’avis contraire ! Mais, il faut être logique et savoir que cela contrevient aux principes fondateurs du libéralisme classique !


Note de la rédaction : nous avons reçu de nombreux messages déplorant soit de laisser trop de place aux partisans du mariage homosexuel, soit au contraire de laisser trop de place à ses opposants. Reflétant les avis divergents des libéraux, nous avons choisi de publier des tribunes pour et contre, qui ne présagent pas d’un avis de Contrepoints sur la question.