La fascination keynésienne, splendeur et misère de l’exception culturelle française

Pour bien comprendre le moteur de la croissance durable à long terme, il faut avoir une optique différente du schéma keynésien omniprésent.

Pour bien comprendre le moteur de la croissance durable à long terme, il faut avoir une optique différente du schéma keynésien omniprésent.

Par Jean-Louis Caccomo.

Il est tout simplement stupéfiant de voir combien la pensée keynésienne exerce toujours une fascination auprès de nos experts et de nos dirigeants qui confine à l’aveuglement voire à l’hypnose.

Pourtant, Keynes a écrit, dans les années, 30 à une époque où l’économie mondiale était fractionnée en espaces nationaux qui se repliaient sur eux-mêmes, alimentant une guerre économique qui dégénéra inévitablement en conflit armé généralisé. Hitler lui-même s’est servi de la Théorie Générale de Keynes pour mener à bien son entreprise de reconstruction et de relance de l’économie allemande qu’il avait pris soin de mettre alors en autarcie. D’ailleurs, Keynes écrit en 1936, dans la préface de l’édition allemande de sa Théorie Générale : « Il va sans dire que la théorie de la production dans son ensemble, que ce livre cherche à présenter, s’adapte beaucoup mieux aux conditions d’un État totalitaire, que ne le fait la théorie de la production et de la répartition d’une production donnée, avec en plus une large dose de laissez-faire » [1, Keynes, Édition Armand Colin, Paris, page 7.]]. Il va sans dire… mais cela va mieux en le disant franchement ! D’ailleurs, dans un élan aristocratique, Keynes méprisait la démocratie. Dans sa correspondance avec Hayek, il écrira à propos de la liberté : « Je pense que la bonne solution viendra d’éléments intellectuels et scientifiques qui doivent être au-dessus des têtes de la grande masse d’électeurs plus ou moins illettrés ».

Comme si cela ne suffisait pas à discréditer la théorie keynésienne, il faut ajouter que celle-ci n’est valide que sous certaines hypothèses aussi précises que restrictives. Keynes ne se préoccupait que du court terme, se focalisant sur la relance de la consommation parce qu’il considérait que l’offre était donnée (ce qui est normal à court terme) et sous-employée. Keynes raisonnait aussi en économie fermée, ce qui était la réalité de son époque. Enfin, Keynes n’a pas pris en compte le changement technologique puisque les technologies sont considérées comme figées à court-terme.

Évidemment, aujourd’hui – mais c’est vrai depuis 1945 avec la mise en place du GATT et du FMI et il faut être aveugle pour ne pas le voir – l’économie est ouverte, et le changement technologique est incessant. De plus, l’addition des court termes ne fait pas du long terme. Alors pour bien comprendre le moteur de la croissance durable à long terme, il faut avoir une optique différente du schéma keynésien et qui est celle qui a été privilégiée par la macro-dynamique, dont les bases essentielles ont été posées et exposées par Robert Solow dans les années 60 [2]. Pourtant, Solow lui-même n’échappait pas au conditionnement keynésien qui était dominant dans le monde académique de l’époque. Et il faudra attendre Milton Friedman, et l’école de Chicago, pour mieux comprendre toutes les implications de la théorie dynamique de la croissance, notamment en termes de politiques structurelles de croissance.

Mais nous sommes carrément passés à côté de cette révolution intellectuelle majeure qui a porté au pouvoir Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne dans les années 80. Il faut se souvenir de la situation des USA dans les années 70 (on glosait en Europe sur le déclin américain) et aussi de la Grande-Bretagne convoquée devant le FMI pour constater la cessation de paiement de l’État britannique.

Chez nous, les socialistes s’installaient aux commandes avec le projet de « rompre avec le capitalisme » avec les conseils avisés d’un certain Attali, chantre des nationalisations, récemment remis en place par Nicolas Sarkozy.

Il faut dire que, dans les années 60, tous nos économistes – et l’université en général qui forme les chercheurs – étaient marxistes pendant que les universités américaines posaient les fondements des théories de la croissance. Et Milton Friedman – et ses « Chicago Boys » comme ils furent vulgairement moqués par nos intellectuels forcément supérieurs – c’était le diable ultralibéral en personne vu de l’hexagone rose et rouge. Alors, pas question de l’enseigner dans nos universités.

Lionel Jospin, qui fut notre premier ministre, a signé en 1974 un opuscule à l’usage des jeunes militants du PS dans lequel il est recommandé de lire expressément Marx, Engels, Gramsci, Rosa Luxembourg, Lénine et Mao… Que de grands économistes qui ont apporté prospérité et rayonnement à leur peuple !

Bien-sûr, avec l’effondrement de l’U.R.S.S., quand il s’est avéré que l’expérience communiste était un désastre non seulement économique, mais aussi social et humain, nos penseurs officiels et nos experts en économie, à peine gênés, sont donc devenus keynésiens. Mais Keynes était déjà depuis longtemps dépassé et ils étaient en retard d’une révolution majeure. Sans doute attendent-ils aujourd’hui la faillite (proche) de l’État-providence pour se convertir au libéralisme. Il ne faut pas rêver car ils iront plutôt attribuer la catastrophe annoncée aux ravages de la mondialisation libérale.

Dans l’histoire des idées, les grands penseurs, souvent bien seuls, ouvrent toujours la voie tandis que les autres, beaucoup plus nombreux, courent désespérément après des événements qu’ils sont incapables de comprendre. Bien-sûr, pour ces derniers, ce n’est pas leur théorie qui est fausse, c’est le monde qui est fou et donc incompréhensible.

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Sur le web.

Notes :

  1. Gérard Marie Henry [1997
  2. Robert Solow est professeur d’économie au M.I.T. et a reçu en 1987 le prix Nobel d’économie pour ses travaux académiques sur la croissance. C’est le cours principal que j’enseigne à mes étudiants depuis près de 20 ans.