« Boomerang » : voyages au cœur du nouveau tiers-monde

Michael Lewis réussit le tour de force de rendre captivante, étonnante, amusante son enquête sur la désintégration du système économique dans lequel nous vivons.

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Boomerang

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« Boomerang » : voyages au cœur du nouveau tiers-monde

Publié le 7 novembre 2012
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Michael Lewis réussit le tour de force de rendre captivante, étonnante, amusante son enquête sur la désintégration du système économique dans lequel nous vivons.

Par Kassad.

Michael Lewis est un touriste d’un nouveau type. Boomerang est le récit de ses pérégrinations dans ce qu’il appelle « le nouveau tiers monde ». C’est-à-dire l’ancien premier monde, celui d’avant la crise des subprimes de 2008. C’est donc au travers de ses excursions en Islande, Grèce, Allemagne et Californie qu’il brosse un portrait cynique et désopilant d’une époque encore KO debout suite au choc des subprimes. Le fil rouge, la question lancinante qui traverse ce récit est : « comment a-t-on bien pu en arriver là ? ». Les réponses, ou plutôt les observations, qu’il donne sont très charnelles, vivantes, émotives. C’est en interrogeant le cœur et la culture des gens qu’il aborde cet effrayant naufrage collectif en cours.

Tout commence par un constat. Nous sommes au cœur du cyclone. Sa visite à Kyle Bass, en 2008, un gérant de Hedge-fund qui a bâti sa fortune sur l’écroulement des subprimes. Ce dernier pensait en fait que l’implosion des subprimes n’était qu’un symptôme et non une cause de la crise que nous connaissons actuellement. Il envisageait déjà que des pays entiers allaient sombrer. Deux ans et demi plus tard, M. Lewis rend de nouveau visite à K. Bass en 2011. Depuis les CDS grecs étaient passés de 11 points de base à 2300. L’Irlande, le Portugal et la Grèce n’étaient pas loin du dépôt de bilan. Entretemps les investissements en métaux de Mr. Bass vont bien, merci pour lui. Sa dernière marotte : acheter 20 millions de pièces de 5 cents. « Pourquoi ? » lui a-t-on demandé à la réserve fédérale américaine. Sa réponse fut simple et claire : « parce que j’adore les pièces de 5 cents ». En fait, il a simplement calculé qu’au cours actuel des métaux le contenu en nickel de ces pièces est de 6,8 cents. Voilà comment il perçoit le futur…

Une fois le décor planté, M. Lewis nous embarque dans un voyage hallucinant et halluciné dans ce nouveau tiers monde. Il n’y a pas de doutes que M. Lewis est un auteur doué : il est très difficile de lâcher son livre une fois ouvert. Il réussit ce tour de force de rendre captivante, étonnante, amusante cette enquête sur la désintégration du système économique dans lequel nous vivons. À la différence de multiples autres ouvrages sur le sujet il ne s’en tient pas à une analyse purement économique, historique voire politique. Son histoire accroche car elle est fondamentalement humaine presque viscérale. D’une part on voit de l’intérieur les effets de cette crise. Des hôtels vides de la banlieue de Dublin à la déliquescence avancée des services publics de Vallejo. D’autre part ses descriptions des différentes cultures sont surprenantes et hilarantes. Il parvient à réaliser ce tour de force de décrire la situation en prenant un pas de côté, sans se placer comme un donneur de leçon mais plutôt comme un commentateur stupéfait qui ne peut s’empêcher de mettre son grain de sel humoristique pour arriver à intégrer une situation autrement insupportable.

Personnellement, c’est à ce jour le livre qui m’a le plus touché sur cette crise. J’ai touché du doigt en le lisant ce que pouvait être l’étendue des dégâts qui nous attendent. Je pense que ça provient principalement du changement de perspective qu’il m’a donné sur les événements en cours. À force d’accumuler les milliards et les milliards de milliards dans des discours abstraits sur les problèmes de dettes, on en vient à oublier la réalité qui correspond. C’est là que le boomerang vous revient en pleine figure. Ce ne sont pas que des abstractions affichées sur des écrans d’ordinateur.

M. Lewis n’impose pas vraiment de solution, il est très descriptif (même si ses descriptions sont on ne peut plus subjectives, et qu’elles ont aussi comme objectif de soutenir un point de vue). Ses conclusions, exprimées au travers d’une rencontre avec Peter Whybrow, un expert en neurosciences de UCLA, sont on ne peut plus pessimistes. Selon P. Whybrow nos pulsions les plus profondes viennent d’une partie de notre cerveau que nous partageons avec les reptiles. Nous ne sommes pas, en tant qu’espèce, faits pour vivre dans un environnement où tout est facile et tout vient en abondance. Notre logiciel de base est fait de telle manière que nous tendons à nous accaparer sans limite ce que nous concevons comme rare : le sexe, la sécurité, la nourriture. En ces domaines nous sommes incapables de nous projeter et de ne pas sacrifier le futur pour notre satisfaction immédiate. Il imagine dès lors deux évolutions possibles : celle du faisan devenu trop obèse et dévoré par un renard et celle de toucher le fond d’une telle manière que le régulateur ultime ne soit ni nous-mêmes ni l’État mais l’environnement (au sens général, pas uniquement l’environnement au sens écologiste du terme) et ce dont il va nous priver une fois que nous aurons dépassé les bornes.

Qu’on soit d’accord ou pas avec ces conclusions importe peu. Je vous recommande la lecture de Boomerang ne serait-ce que parce que c’est un ouvrage remarquablement bien écrit, qui vous fera passer du bon temps, et qui sait vous fera regarder le monde d’une manière un peu différente.

– Michael Lewis, Boomerang, Sonatine, 211 pages, 2012.

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  • Cela ne concerne pas le livre de M. Lewis, mais:

    « Notre logiciel de base est fait de telle manière que nous tendons à nous accaparer sans limite ce que nous concevons comme rare : le sexe, la sécurité, la nourriture. »

    Ce n’est pas exact. Comme le démontre la velléité répétée d’à peu près tous les primates de s’enfuir des zoos où, pourtant, on leur offre la sécurité, la nourriture et même les partenaires sexuels à volonté, notre nature ne se limite pas simplistement à la recherche de la satisfaction de besoins primaires.

    De même, le fait établi en anthropologie d’un équilibre maintenu à long terme de sous-exploitation des ressources naturelles dans les sociétés primitives de chasseurs-cueilleurs (ressources pouvant faire vivre 5 à 20 fois plus de monde) démontre que, non, l’homme n’est pas un « accapareur insatiable » par nature. Si ce comportement existe vraiment chez l’homme, alors c’est forcément un trait culturel, acquis.

    Je ne cherche pas à édifier ici une sorte de mythe du bon sauvage, je cite simplement des faits mesurés et agrégés (par exemple par Mashall Sahlins, dans « Stone Age Economics ») pour en tirer des conclusions. Et je constate que l’homme sait naturellement balancer la rareté des ressources avec la rareté de son temps et de ses efforts.

    • « Notre logiciel de base est fait de telle manière que nous tendons à nous accaparer sans limite ce que nous concevons comme rare : le sexe, la sécurité, la nourriture »

      La recherche de la rente, par exemple, est le principal facteur explicatif de toute stratégie industrielle. Je ne connais pas un seul entrepreneur qui aime la concurrence ou la compétition : le rève de chacun est de dominer son marché d’une manière ou d’une autre pour pouvoir ensuite augmenter ses prix et ses marges, ou, pour les plus aventureux, d’investir. L’intégralité, et moi y compris, ont parfois des comportements prédateurs/accumulateurs.

      J’ai vu cela aussi en Afrique, sauf que là, les moyens de dominer le marché sont aussi les armes et la corruption.

      Plus je lis Contrepoint, et plus je me rend compte d’une chose : beaucoup de contributeurs rêvent d’un ordre social où règnerait un ordre et une harmonie spontanée.

      C’est dreamland, ça n’existe pas.

      • « Je ne connais pas un seul entrepreneur qui aime la concurrence ou la compétition »

        Vous ne connaissez pas d’entrepreneur libéral, donc.

        « le rève de chacun est de dominer son marché d’une manière ou d’une autre pour pouvoir ensuite augmenter ses prix et ses marges »

        Non. Le rêve de l’entrepreneur c’est de réussir le défi qu’il s’est lancé, et d’en vivre aussi bien que possible. Nulle considération de domination là dedans, à moins d’être soi-même bêtement marxiste et croire qu’un échange se fait forcément au détriment de l’un ou l’autre.

        Soit-dit en passant, personne ne peut juste « dominer un marché pour ensuite augmenter ses prix et ses marges » à moins de disposer de l’aide de l’état pour enfoncer les concurrents.

        « beaucoup de contributeurs rêvent d’un ordre social où règnerait un ordre et une harmonie spontanée »

        Cet ordre spontané et cette harmonie s’appellent la catallaxie. Lisez Mises.

        • Vous connaissez un seul entrepreneur qui dise « hoo oui, encore des concurrents ! encore des menaces sur mes parts de marché ! »

          Non je n’en connais pas. Vous etes entrepreneur au fait ? Moi oui. La concurrence je m’en accomode et j’y évolue, mais je ne cours pas après.

          • Oui il se trouve que je connais des entrepreneurs qui sont rassurés de ne pas être seuls sur un marché donné. Parce que ça leur donne une bien meilleure visibilité sur ce marché, justement, en matière de prix, d’approvisionnement, de volume, de choix technologique, etc.

            Sans compter qu’un concurrent peut être un partenaire quand on a trop de demande par exemple – et réciproquement, les renvois d’ascenseur ça se fait.

        • « croire qu’un échange se fait forcément au détriment de l’un ou l’autre. »
          Le mantra d’un commercial est de dire « un bon deal est un deal ou chacun part content ».

          C’est vrai, mais les bon deals sont rares : la plupart des contrats que je conclus dans ce bas monde,qu’il s’agisse d’un contrat fournisseur ou d’un contrat de travail, sont inégaux et le produit de rapports de force, c’est comme ça.

          La vision idyllique du monde de l’entrepreneuriat m’écoeure, la vision caricaturale qui en fait un monde de crocodiles m’écoeure autant. De grâce, si vous aimez l’entreprise, évitez les caricatures.

        • Pas lu ce Mises. Il avait quoi comme entreprise?

          • Ad hominem…

            En parallèle à sa carrière d’enseignant-chercheur, Mises était consultant freelance, et auteur. C’est un peu plus abstrait qu’artisan, certes, mais c’est aussi de l’enterpreneuriat.

        • « Soit-dit en passant, personne ne peut juste « dominer un marché pour ensuite augmenter ses prix et ses marges » à moins de disposer de l’aide de l’état pour enfoncer les concurrents. »

          Vous dites n’importe quoi. En Afrique, vous avez juste besoin d’avoir des armes et un acheteur minier, sans passer par la case Etat.

          • Vous ne comprenez pas ce que j’écris.

            Avoir des armes et utiliser la force / la menace pour maintenir un monopole c’est justement une action de type étatique. Cela sort totalement du cadre du marché.

            Je maintiens ce que j’ai dit: dans un marché libre vous ne pouvez pas parvenir à dominer un marché puis augmenter vos prix et vos marges, pour vous enrichir indûment. Tous ceux qui ont essayé ont été ruinés, enrichissant au passage ceux qu’ils avaient « subventionnés » pour accroître leur part de marché initialement, puis les investisseurs de leurs concurrents pendant la seconde phase.

      • « beaucoup de contributeurs rêvent d’un ordre social où règnerait un ordre et une harmonie spontanée. »

        Mauvaise lecture ou mauvaise compréhension alors.

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