Inflation : Angela joue sur le fil du rasoir

Angela Merkel, qui défendit l’orthodoxie économique, est prête aux concessions pour sauver son poste, accélérant l’arrivée de l’inflation.

Changement de cap pour Angela Merkel. Celle qui fut le défenseur de l’orthodoxie économique se transforme en candidate prête aux concessions qui lui permettront de sauver son poste. Cela ne peut qu’accélérer l’arrivée d’un courant inflationniste.

Par Thibault Doidy de Kerguelen.

En fait, certains dirons qu’elle joue avec le feu. Le retour de vacances de la Chancelière n’est pas passé inaperçu. Un nouveau mot d’ordre : « Changer de cap ! » Du moins, dans les formes. Le fond, consistant à sauver la zone Euro peut sembler être resté le même. Jeudi 16 août, à Ottawa, elle a implicitement donné son feu vert à une intervention massive de la BCE sur le marché souverain et ouvert la voie à un assouplissement des conditions à la Grèce. Cette intervention massive, nous la sentions venir et vous en avons parlé le 6 août dernier. Nous pensions néanmoins que « quelqu’un » (dans notre esprit il s’agissait d’Angela Merkel) s’y opposerait. Raté, elle ne s’y oppose pas. Pourtant, en Allemagne, les voix appelant à la raison sont nombreuses, en particulier dans le camp politique de la Chancelière. Depuis un mois, et nous nous en sommes plusieurs fois fait l’écho, les ténors de la majorité au Bundestag critiquent le projet d’intervention de la BCE et regrettent que la position orthodoxe de la Bundesbank ne soit pas écoutée au sein de la BCE. Dans le Süddeutsche Zeitung de vendredi 17 août, deux députés de la majorité s’insurgent contre la répartition égale des droits de vote au sein du conseil des gouverneurs de la BCE. « Il n’est pas acceptable que la voix de l’Allemagne y porte autant que celle de Malte », martèle Johannes Singhammer, vice-président du groupe CDU/CSU au Bundestag. Alors, quelle mouche a piqué Angela Merkel ?

La bonne vieille perversion démocratique. Les élections se rapprochent, il ne reste qu’un an, et, forte de l’enseignement des résultats dans les autres pays européens, la patronne de l’Allemagne, qui n’a pas, mais pas du tout, l’intention de passer la main, a décidé de piloter à vue dans l’unique objectif de faire un résultat électoral lui permettant de conserver son siège. Voilà, c’est aussi simple que cela. Politiquement, elle estime que si elle endossait l’habit de fossoyeur de la BCE, elle s’aliénerait les électeurs centristes et se couperait de l’opposition sociale-démocrate. Or, championne du pragmatisme, elle a conscience qu’elle ne peut pas gagner les prochaines élections. Ce qu’elle peut espérer de mieux, c’est que les sociaux démocrates ne les gagnent pas non plus de manière à conclure après l’élection une « grande coalition » comme entre 2005 et 2009. Par contre, si elle veut pouvoir espérer faire le plein des voix conservatrices, elle doit donner des gages à son camp et ne pas donner l’impression au contribuable allemand qu’il est la vache à lait de l’Europe.

Donc, il lui est impossible d’espérer demander au Bundestag une rallonge pour la Grèce ou pour le MES. Nous savons tous, et elle en particulier, qu’avec ses moyens actuellement « prévus », le Mécanisme Européen de Stabilité sera totalement débordé à l’automne et ne pourra absolument pas empêcher une contagion de la crise à l’Espagne, à l’Italie voire à la France. La solution ?

Soutenir l’action de la BCE. Une intervention massive de la BCE sur les marchés n’aura aucune incidence sur le portefeuille des Allemands… avant fin 2013, c’est à dire avant les élections. Il est en effet peu probable que la BCE soit en quelques mois seulement en situation critique nécessitant un apport d’argent public. Les effets à moyen terme ? C’est sur l’obstacle qu’on saute. L’inflation, la déstabilisation de l’euro, la situation de quasi banqueroute de la banque centrale, il sera bien temps de gérer tout cela à ce moment-là. La priorité pour l’instant, c’est de gagner les élections. Et pour gagner les élections, il ne faut pas de vagues, il ne faut pas que l’Allemagne paie. Du coup, plus de problème pour que la Grèce obtienne un délai supplémentaire. Un délai, ce n’est pas une aide, le contribuable allemand ne paie rien, par contre un défaut en bonne et due forme, ce sont des dettes allemandes qui ne seront pas payées, mauvais pour les élections, ça. Deux ans de délai, c’est parfait, ça nous mène après les élections et ça casse l’image de méchant teuton qui affame le gentil peuple grec. C’est tout bon pour la communication électorale.

Ce pari est il gagné d’avance ? Non, il n’est pas gagné d’avance.

Disons qu’il a de fortes chances de réussir. Pourquoi ? Toujours pour la même raison : la perversion démocratique. Il est clair que la ligne d’Angela Merkel que je viens de vous exposer n’est pas partagée par beaucoup de monde au sein des la CDU ou de la CSU. Je dirais même qu’elle est assez isolée. Mais voilà, il n’y a aucune figure de rechange au sein de la droite allemande. Si n’importe qui d’autre que Merkel prend la tête de la coalition, le résultat sera pire et les sociaux démocrates seront majoritaires. Et il faut bien reconnaître qu’un nombre important d’élus ne tient absolument pas à prendre le risque de perdre leur siège pour une vulgaire histoire de… politique. Alors oui, il se peut que l’actuelle chancelière réussisse à faire avaler à son propre camp la couleuvre de l’abandon du principe de « stabilité ». Ce principe élevé en dogme qui permit à l’Allemagne de se sortir à plusieurs reprises de situation catastrophiques. Le recours à l’émission monétaire massive, avec à terme son corollaire l’inflation, voilà ce que nous prépare la « patronne », à la fois pour sauver sa peau de chef de la première puissance européenne et à la fois pour finalement tenter de permettre aux pays endettés de solder leur dette ou une partie importante de leur dette par du papier.

Qu’est ce qui peut se mettre en travers du chemin d’Angela Merkel ? D’autres pays européens qui n’ont pas les mêmes problèmes électoraux et qui risquent de ruer dans les brancards (c’est l’objet d’un prochain article). Une opposition politique interne. Si la vieille garde va probablement faire corps avec son chef pour sauver ses postes, qu’en sera-t-il des « jeunes loups » ? Ils n’ont rien à perdre et tout à gagner à se positionner sur un plan politique de défense du dogme et des intérêts du peuple allemand. Leur rébellion peut coûter les voix nécessaire à Merkel pour se maintenir. Dernier point, le bon sens populaire. Nous l’avons vu en France récemment et dans à peu près tous les pays européens dans l’histoire moderne. Si la droite et la gauche ont des positions qui se ressemblent trop, le choix populaire va toujours du côté de celui qui a la crédibilité du discours. C’est-à-dire celui qui est à l’origine du discours. Ce que d’aucuns appellent « préférer l’original à la copie » ou que Ayn Rand a théorisé en affirmant que lors d’un débat dont les contradicteurs ont la même idéologie c’est toujours le plus cohérent qui l’emporte.

Donc nein, ce n’est pas gagné d’avance. Mais nous, on s’en fiche. Ce que nous devons savoir et intégrer dans nos raisonnements et notre gestion, c’est que l’Allemagne lâche son dogme de stabilité, lâche la bride à Mario Draghi qui va faire décoller l’hélicoptère et larguer des milliers de milliards d’euros sur les marchés et que dans deux ou trois ans l’inflation aura pour partie sauver les économies des États (du moins ceux qui en auront profité pour mettre de l’ordre dans leurs comptes), au détriment des avoirs des particuliers. Je maintiens donc mon conseil : EM-PRUN-TEZ ! À taux fixe, bien sûr. Plus vous vous endetterez dans l’année qui vient, plus vous aurez de chances de rééditer l’opération de vos parents des années 70 qui ont pu acheter leur maison la moitié de sa valeur grâce à l’inflation. Bon, bien sûr, il faut tenir compte de la capacité de rembourser, c’est-à-dire de la pérennité de vos revenus, tout cela s’analyse. Mais l’idée est là… Une mauvaise nouvelle (le retour de l’inflation) peut se transformer en bonne si on sait anticiper sur le phénomène.

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