Sacré Art Contemporain (2) : Le mystère de la pérennité de l’Art contemporain

Aude de Kerros-3

Dans Sacré Art contemporain, Aude de Kerros traite de la bataille née au début des années 1960, qui a opposé les artistes « contemporains » à ceux qui poursuivaient une modernité ouverte. Un livre excellent et très pédagogique, dans lequel on découvre les ressorts qui ont mené en France à l’hégémonie d’une pratique exclusivement conceptuelle fondée sur la négation de l’art. Seconde partie de l’interview de l’auteur.

Dans Sacré Art contemporain, Aude de Kerros traite de la bataille née au début des années 1960, qui a opposé les artistes « contemporains » à ceux qui poursuivaient une modernité ouverte. Un livre excellent et très pédagogique, dans lequel on découvre les ressorts qui ont mené en France à l’hégémonie d’une pratique exclusivement conceptuelle fondée sur la négation de l’art. Seconde partie de l’interview de l’auteur.

Lire la 1ère partie ici.

Contrepoints : Au-delà des principes constitutifs de l’Art contemporain, il est d’après vous parfaitement adapté à la technologie médiatique, à l’économie mondialisée et aux fonctionnements récents des marchés financiers. Cela explique-t-il pourquoi il semble si omniprésent et omnipotent ?

Aude De Kerros : Si l’art « mainstream », issu des industries culturelles, fournit du divertissement à l’humanité toute entière y compris dans les bidonvilles les plus misérables de la planète, rien de tel en ce qui concerne l’Art contemporain. Cet art mondialisé n’a pas de large public, sauf quand il devient, à la faveur « d’évènements », spectacle éphémère d’animation urbaine, scandale médiatisé, procès-spectacle sur fond de blasphème. Il ne concerne en réalité que les hyper-riches et leur cour. Ses codes sont intellectuellement obscurs et ses cotes procèdent d’un pur délit d’initiés. L’Art contemporain (AC) est fondé sur la stupéfaction et le bizutage du « regardeur » tout en proclamant que c’est « pour son bien ».

La longévité de l’AC est exceptionnelle : Un demi-siècle et un avenir devant lui. Il a survécu à un krach financier de 1990, à la bulle Internet de 2002, à la très grande crise financière de 2008 encore en cours. L’AC se porte bien et fait défiler une éternelle «  avant-garde » en boucle devant le grand public ébahi.

Pourquoi ?

Parce que l’AC ne peut pas être remis en cause, ce n’est pas de l’Art. Aucun critère esthétique ou lié à la raison ne peut le juger. C’est un spectacle, un événement, élaboré sur mesure pour et par les médias.

Sa résistance vient de ce que l’AC remplit diverses fonctions, rend d’immenses services à ses collectionneurs. Les artistes transgresseurs et leurs riches amateurs font ainsi publiquement leur « autocritique », comme jadis les communistes, comme plus anciennement encore le roi montrait son « fou », seul autorisé à le parodier. Maurizio Cattelan peut dès lors installer son doigt d’honneur en marbre de Carrare de 11 mètres de haut sur la place de la Bourse à Milan. Le Maire de Milan est d’accord, cela rend Milan visible sur tous les écrans du monde. Le collectionneur qui finance la  production de l’œuvre, Pinault ou un autre, passe alors pour un grand humaniste qui permet par ses largesses la critique du capitalisme financier.

Quel lien y a-t-il entre l’AC et le capitalisme financier actuel ?
L’AC est lui-même produit financier dérivé. Il y a de tout en lui, on ne sait pas très bien quoi et en quelles proportions…

– Dans l’AC il y a de la « fluidité monétaire » géographique car il passe par-dessus les barrières douanières et fiscales. Il n’est pas nécessaire de le transporter, le protocole et le concept suffit à la transaction. Il est fabricable dans le lieu de l’acheteur. S’il a quelque matérialité, il peut être déposé dans des Zones Libres qui sont aujourd’hui de véritables galeries d’art hors de tout territoire national.

– Dans l’AC il y a du « cash ». Il fonctionne aujourd’hui comme jadis le « billet à ordre », supprimé il y a plus de trente ans pour mieux contrôler les circuits d’argent par le fisc.

– Dans l’AC il y a de « l’assurance », celle que donne le réseau fermé qui garantit la valeur en la faisant circuler entre soi. C’est un produit également garanti par les stratégies de « trust » et « d’entente ». Les réseaux contiennent tous les acteurs complémentaires qui président à la consécration des œuvres.

– Dans l’AC il y a du « vecteur de  visibilité » pour les collectionneurs. Aucune agence de communication ne peut rendre un grand capitaine financier ou industriel aussi visible que quand il est fait état de sa collection, de ses achats. Il devient instantanément « people ».

– Dans l’AC il y a « l’accès direct », lors des Foires de Miami, de Shanghai, de Bâle, du Bahreïn et d’ailleurs à tous ceux qui ont du pouvoir financier, même s’ils émergent soudain de la province la plus reculée du monde. C’est le « pass », sans rendez-vous, lors de rencontres informelles, dîners, cocktails, visites en avant première, qui donne accès à tous ceux qui comptent.

Pourquoi faut-il que ce produit financier ne soit en aucun cas de l’Art ?

Parce qu’il faut en aucun cas qu’il ait de la valeur en soi, la valeur doit être le résultat de la fabrication du réseau, c’est ce qui fait sa stabilité et la solidarité du réseau. Imaginons que tout d’un coup un des membres soit devenu amoureux de l’œuvre dont il découvre la vraie valeur… il va vouloir la posséder et non plus spéculer. La puissance de l’AC réside dans le fait que ce n’est pas un objet d’amour mais de puissance. Il ne doit provoquer aucune envie, de jalousie, de désir, d’exclusivité. Il doit provoquer la crainte, la stupéfaction, l’intimidation. D’ailleurs il est presque toujours fabriqué en série dans des « fabriques ». L’objet est fait en petit ou en grand pour s’adapter au centimètre près aux lieux d’exposition. Le nombre est calculé de même, pour couvrir une large ère géographique. Tout est stratégique.

Par ailleurs le caractère international des réseaux fait que les « produits » doivent être neutres, purs de toute identité. L’AC est idéal : il n’existe que grâce à la rupture et la transgression des cultures nationales, religions ou opinions politiques.

L’AC contrairement aux autres arts ne nécessite pas de traduction pour communiquer. L’obstacle de la langue ou de la culture n’existe pas.

Aude de Kerros

L’AC  n’est pas un « marché » à proprement parler. Tout comme l’AC n’est pas de l’Art, le marché de l’AC n’est pas un marché de l’Art : il est seulement un spectacle de marché.

Malgré tous les scandales financiers auxquels nous avons assisté, il existe, même si elle laisse à désirer, une régulation des marchés financiers. Le délit d’initiés est très sévèrement puni à New York et pour cause, c’est une condition absolue de la possibilité d’un marché. Par contre, en ce qui concerne le marché de l’AC, il n’existe aucune sanction, c’est un club de riches qui jouit d’un privilège.

Comment peut- il y avoir deux marchés de l’Art ?

Parce que l’Art ne fonctionne pas comme l’AC. L’objet de la transaction est différent. Il s’agit d’œuvres uniques, rares, faites de main d’homme par des artistes singuliers, tous différents. Les très bonnes œuvres sont exceptionnelles, elles ne peuvent être reconnues que par des personnes cultivées, sensibles, ayant beaucoup comparé. Les « amateurs » sont très différents des collectionneurs d’AC en réseau. Ils fonctionnent à l’amour, à la délectation. Ils vivent avec leurs œuvres et ne les rangent pas dans les hangars fortifiés des Zones Libres. Tout cela ne fait pas « événement » et donc vit et se développe à l’abri du grand spectacle. Ce marché existe cependant, vivant, fluctuant, plein de surprises. Il s’autorégule de lui-même. Certes, il existe comme dans toute activité humaine des travers et abus mais la nature des œuvres en jeu ne permet pas une manipulation massive de ce marché. Il y échappe en raison de la diversité des œuvres et des amateurs qui agissent individuellement le plus souvent. Sur ces marchés de l’art multiformes, il y a place pour tout : œuvres nouvelles et anciennes, chefs d’œuvres, petits maîtres, artistes singuliers, débutants ou confirmés. C’est un marché pour tous, riches ou pauvres. C’est le meilleur œil qui gagne.

Cependant en ce qui concerne l’art d’aujourd’hui, ce marché ne bénéficie d’aucune visibilité. Elle est, en Occident, entièrement captée par les réseaux d’AC qui tiennent les deux grandes salles des ventes internationales Christie’s et Sotheby’s qui ont décidé d’intervenir depuis l’an 2000 sur le premier marché auquel ils n’avaient pas précédemment accès.

Ce n’est pas le cas en Chine et des autres pays émergents qui ont développé des salles des ventes importantes qui défendent à la fois l’Art et l’AC.

Vous semblez dire que la France est un cas à part. Pourquoi ? 

Ce problème qui consiste à exclure l’Art et ne considérer que l’AC est plus marqué en France que partout ailleurs, parce qu’ici, il n’y a qu’un réseau et c’est l’État. Il est le collectionneur dominant, il cumule tous les pouvoirs puisque depuis 1982, il dirige administrativement la création. Il a satellisé quelques collectionneurs, quelques galeries, les médias. Aucune consécration en France en dehors de l’État n’est possible. La concurrence insoutenable a plongé dans l’obscurité les galeries qui ont fait d’autres choix que l’État.

Ce n’est pas le cas dans les autres pays ou des fondations, galeries, médias, collectionneurs existent en même temps que les réseaux de l’AC. Même si celui-ci domine, le reste existe aussi. Les finalités, les comportements, les expressions ne sont pas les mêmes.

C’est pourquoi il faut avoir conscience de cette grande différence, cela fait cesser la stupéfaction et permet un choix libre.

 

Comment finira l’AC ?

Aucune crise économique ou financière ne détruira l’AC. Cela ne concerne que des hyper riches, barbares, peu nombreux et toujours renouvelés

Pour que l’AC disparaisse il faudrait que sa fonction soit relayée par un autre support. Je ne vois pas lequel pour l’instant. L’AC n’est pas une mode et ne passera pas comme une mode.

Cela ne s’épuisera pas par l’usure des transgressions, ni par les répétitions abusives. C’est un art sans mémoire qui ne vit qu’au présent. Un enfant ne sait pas que la même transgression a été rejouée à l’infini et que son arrière-grand-père en a aussi été le spectateur.

Il n’y aura pas non plus de transgression de trop. Toutes elles ont déjà eu lieu. La raison est que tout dans l’AC est si impensable, si contraire à la sensibilité, que chacun pense qu’il a mal compris où mal vu et il oublie.

La seule cause de disparition possible  pourrait être le retour massif des hommes à la foi dans la transcendance. L’idée que le beau, le vrai et le bien existent, au-delà de l’homme certes, mais constituent son aspiration essentielle.

—-

 — Aude de Kerros, Sacré Art Contemporain : Évêques, Inspecteurs et Commissaires, Jean-Cyrille Godefroy Éditions, 2012, 231 pages.

 

Entretien réalisé par PLG pour Contrepoints.