Les deux Europe

La crise que vit actuellement l'Union Européenne se traduit par une méfiance du Nord envers le Sud, qui fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.
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Les deux Europe

Publié le 18 juillet 2012
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La crise que vit actuellement l’Union européenne se traduit par une méfiance du Nord envers le Sud, qui fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.

Par Guy Sorman, depuis Madrid, Espagne.

Depuis sa conception, l’Union européenne n’a jamais cessé de progresser de crise en crise, vers plus d’intégration. À la grande surprise des adversaires de l’Union, hors d’Europe plus encore qu’à l’intérieur, chaque accident de parcours a toujours été surmonté par un pas de plus en direction d’une Europe fédérale.

Pourquoi ce réflexe fédéraliste récurrent alors que les crises pourraient aussi bien mener à la désintégration ? On y verra deux raisons. Tout d’abord, l’Europe c’est la paix : elle a été créée pour cela et cette réussite est suffisamment intériorisée par tous les partenaires européens pour leur interdire la tentation du retour en arrière. Ensuite, l’Europe c’est tout de même la prospérité, fut-elle relative et inéquitablement distribuée. Là encore, le réflexe invite à sauvegarder l’acquis.

La crise présente échappera-t-elle à cette quasi loi de l’histoire européenne ? Cette fois-ci le passage à l’acte est plus laborieux. Le 29 juin dernier, il avait été convenu entre les dirigeants européens que les membres de l’eurozone acceptaient une supervision centralisée des budgets nationaux par le MES, mécanisme européen de stabilité, et qu’en contrepartie, les banques en difficulté pourraient si nécessaire être recapitalisées avec des fonds européens. Hélas ! Wolfgang Schäuble, Ministre allemand de l’économie et probable futur président de l’Eurogroupe, vient de déclarer que cet accord ne pourra pas être appliqué dans l’immédiat voire pas cette année : dans l’attente, les banques espagnoles percevront une aide immédiate mais provisoire, en retrait du mécanisme permanent espéré.

Quelle mouche a piqué Schäuble ? Eh bien, il est le gardien de l’orthodoxie économique, appuyé par d’autres gouvernements nordiques comme la Finlande, le Danemark et l’Estonie. Schäuble et ses alliés ont donc le souci de protéger leurs principes de discipline budgétaire : souci légitime puisqu’au-delà des principes, ce sont les contribuables de l’Europe disciplinée qui paieraient les factures de l’Europe dissipée. Ces contribuables sont au bord de la révolte et multiplient en Allemagne, les recours en justice pour bloquer la solidarité avec les pays du sud. Cette méfiance du Nord envers le Sud – justifiée pour la Grèce qui depuis deux ans, ne respecte pas trop ses engagements – fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de la Réforme contre celle de l’Église (catholique et orthodoxe), de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.

Il est troublant, que par-delà les siècles, cette division subsiste. Le Sud a hérité de Rome et de Byzance des traditions autocratiques qui sont passées des Églises au monde de l’administration, de l’entreprise et de l’éducation. Au Sud, le catholicisme comme religion tend à disparaitre mais il subsiste dans les comportements : chaque État y est une sorte de pontificat. Si l’on s’interroge sur l’économie allemande contemporaine, ses caractères dominants sont aussi ancrés dans ce passé lointain : un État modeste et la multiplicité des petites et moyennes entreprises, vigoureuses sur le marché mondial, héritage de la dispersion des États allemands. La France à l’inverse a hérité d’un État catholique et romain, dispendieux et de très grandes entreprises, limitées en nombre, greffées sur le luxe de la Cour, le goût des armes de la monarchie, la proximité entre la bourgeoisie d’affaires et l’aristocratie. L’économie contemporaine, en somme, ne peut pas se comprendre sans un regard sur l’histoire longue. Ce qui réduit à peu de choses l’efficacité réelle des politiques économiques de court terme. On comprend donc les anxiétés allemandes et nordiques.

Devrait-on en conclure que le Sud restera au Sud, incapable de jamais adopter la discipline budgétaire et l’éthique du travail au Nord ? Disons que ce sera long et difficile et que cet effort requiert une pédagogie pour l’instant absente. Parce qu’on ne l’explique pas clairement aux peuples concernés, Espagne, France, Grèce… l’exigence de rigueur paraît à beaucoup une punition dénuée de sens, voire une atteinte à la souveraineté nationale. On n’explique pas plus aux Nordiques qu’il existe dans les pays du Sud, de nombreuses entreprises qui ont magnifiquement réussi sur le marché mondial en dépit des traditions anti-économiques locales. C’est que dans le monde catholique, la bourgeoisie libérale n’a cessé de s’opposer à l’État et à l’Église : la distinction entre l’Europe du Nord et celle du Sud est peut-être moins géographique qu’un conflit d’intérêts entre entrepreneurs et bureaucrates. Instaurer la solidarité financière en Europe par une leçon d’histoire ? Enseigner aux Allemands que l’Espagne n’est pas seulement une destination ensoleillée mais aussi une terre d’entreprises, gérées par des Espagnols sérieux, cela pourrait faire évoluer M. Schaüble et sa base électorale.

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  • Toujours aussi optimiste à ce que je vois; M. Sorman… Analyse intéressante qui reprend par certains aspects celle de Weber mais c’est aussi oublier qu’en Allemagne, par exemple, la tradition de l’état-mama n’existe pas, entre autre à cause du fédéralisme. Par ailleurs, je crois les allemands globalement beaucoup plus pragmatiques et conscients des réalités économiques… Il semblerait toutefois que le cours des événements n’aille pas dans votre sens car de plus en plus de voix s’y élèvent pour dénoncer l’évolution de la situation vers toujours plus d’irresponsabilité et de gabegie.
    Je pense donc que ce clivage nord-sud va s’amplifier, les propos récents d’une ministre finlandaise en étant une preuve très claire…

  • Raisonnement faux, deux illustrations:

    – le capitalisme est aussi né dans les pays catholique (les banques au sens moderne du terme en Italie par exemple)

    – en Allemagne le parti Nazi faisait ses meilleurs score en pays protestant et ses moins bons en pays catholique donc la tradition du « pontificalisme » en prend un certain coup !

    • Pourtant Sorman parle bien des bourgeois libéraux du Sud… Donc votre premier point de fonctionne pas.

      Quant au deuxième…. quel rapport !? 😀

    • Vianney : que le score du parti nazi soit plus faible en pays catholique s’explique bien, quand on sait que les catholiques avaient leur propre parti, le Zentrum, dont l’influence était à peu près stable au long de la République de Weimar. L’électorat catholique était donc déjà capté.

  • Guy Sorman ne plonge pas assez en arrière dans le temps; c’est normal, il imagine qu’ « on efface tout et on recommence ».

    La religion chrétienne n’a fait que parasiter, s’adapter à , deux types de mentalité déjà bien établis dans l’antiquité: la mentalité gréco-romaine orientée vers l’individualisme et la formation de l’esprit par la philosophie et la raison, les mentalités précivilisationnelles saxonnes et celtiques orientées vers les croyances animistes et l’esprit tribal collectiviste
    Le greffe de la science occidentale ( pléonasme) sur ces deux types de mentalités ne change pas grand chose à l’affaire: l’opposition est beaucoup plus fondamentale et inconsciente qu’on ne l’imagine, chose qui m’a beaucoup surpris initialement lors de mes fréquents séjours…et amours..en pays germano nordiques.

    • Pas convaincu que la civilisation gréco-romaine se caractérise essentiellement par son individualisme forcené. J’ai franchement l’impression que l’individualisme est né du judeo-christianisme et qu’il s’est imposé comme valeur forte dans toute l’Europe à partir de l’ère classique.

      Par contre, comme le suggère Vianney, je ne suis pas sûr que la distinction protestants / catholiques soit toujours pertinente.

      Il me semble que l’existence ou l’absence ancienne d’un pouvoir central fort (monarchie absolue en France / Espagne d’un côté par rapport à l’Angleterre ou la Suisse de l’autre), explique davantage la croyance en ou la défiance envers le Tout Etat.

      • Je vous suggère de lire ou relire les auteurs grecs et latins.
        N’oubliez pas que le christianisme primitif, comme l’islam plus tard, est une religion orientale, totalement étrangère aux mentalités gréco romaines, et de plus défendue et propagée par les plus basses classes de la société juive de l’époque; c’est une des raisons historiques pour lesquelles le christianisme était vigoureusement combattu par les elites juives, qui ,n’y voyaient que supersition essenienne et sédition « populiste ».
        Il est intéressant de se pencher sur l’histoire juive de cette époque, et m^me prè chrétienne, qui nous montre que les élites juives allaient se former à l’hellénisme , principalement à Alexandrie ( très proche de jérusalem) et méprisaient leur correligionnaires superstitieux et arriérés ( Philon d’Alexandrie, Flavius josephe etc..).
        Quant à la distinction Nord/Sud,malgré le côté « propagande personnelle » des textes, « la guerre des gaules » de caesar reste un texte de référence.

      • Nicolas : la défiance envers l’Etat était un sentiment très français jusqu’à l’entre-deux-guerres. Il faut lire la partie historique de l’excellent « Le Grand Méchant Marché », de Thesmar et Landier, pour s’en souvenir. Autre lecture dans le même thème : « Aux sources du modèle libéral français » (un peu plus ancien).

    • alors là, protagoras, il me semble que vous remonez un peu trop loin …

      On peut aussi trouver une explication historique : les états latins ayant mis des siècles à se construire, sur la base d’un état fort et centralisateur, alors que les états anglo saxons se sont construit sur un fédéralisme.

  • L’Angleterre avant Thatcher, l’Allemagne nazie, la suède social-démocrate, l’Irlande actuelle, que de grandes réussites nordistes.

  • Vladimir Vodarevski
    18 juillet 2012 at 21 h 48 min

    L’Allemagne est aussi le pays de Bismarck. Peut-être la lecture de l’histoire devrait-elle être plus fine. L’Italie, ce sont les Etats du Nord, insérés de longue date dans le commerce. Il y a cet arc européen, des Provinces Unis vers l’Italie du Nord, qui recoupe les régions d’Europe les plus entreprenantes. En France, la région lyonnaise a ce genre de tradition. Les Etats actuels se sont construits plus tard.

  • Entendre dire que les cathos c’est comme les hortos ou les protestants, ça me laisse sans voix…Bizance, Rome, rien à voir ??????!!!!!! La distance historique plus que la distance géographique a laissé ses traces dans l’Histoire, ou alors vous êtes oublieux comme tous les pseudo-journalistes qui ne connaissent rien à rien, à commencer par leur Histoire – commençée bien avant 1789… – Voui je sais je voudrais « l’Empire c’est la paix » et « la république » – relire De Gaulle et sa 5eme République – une monstre affaire !!!

  • @Benjamin Guyot : merci d’alimenter ma soif immense de livres !!! Cordialement

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