Les deux Europe

La crise que vit actuellement l’Union Européenne se traduit par une méfiance du Nord envers le Sud, qui fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.

La crise que vit actuellement l’Union européenne se traduit par une méfiance du Nord envers le Sud, qui fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.

Par Guy Sorman, depuis Madrid, Espagne.

Depuis sa conception, l’Union européenne n’a jamais cessé de progresser de crise en crise, vers plus d’intégration. À la grande surprise des adversaires de l’Union, hors d’Europe plus encore qu’à l’intérieur, chaque accident de parcours a toujours été surmonté par un pas de plus en direction d’une Europe fédérale.

Pourquoi ce réflexe fédéraliste récurrent alors que les crises pourraient aussi bien mener à la désintégration ? On y verra deux raisons. Tout d’abord, l’Europe c’est la paix : elle a été créée pour cela et cette réussite est suffisamment intériorisée par tous les partenaires européens pour leur interdire la tentation du retour en arrière. Ensuite, l’Europe c’est tout de même la prospérité, fut-elle relative et inéquitablement distribuée. Là encore, le réflexe invite à sauvegarder l’acquis.

La crise présente échappera-t-elle à cette quasi loi de l’histoire européenne ? Cette fois-ci le passage à l’acte est plus laborieux. Le 29 juin dernier, il avait été convenu entre les dirigeants européens que les membres de l’eurozone acceptaient une supervision centralisée des budgets nationaux par le MES, mécanisme européen de stabilité, et qu’en contrepartie, les banques en difficulté pourraient si nécessaire être recapitalisées avec des fonds européens. Hélas ! Wolfgang Schäuble, Ministre allemand de l’économie et probable futur président de l’Eurogroupe, vient de déclarer que cet accord ne pourra pas être appliqué dans l’immédiat voire pas cette année : dans l’attente, les banques espagnoles percevront une aide immédiate mais provisoire, en retrait du mécanisme permanent espéré.

Quelle mouche a piqué Schäuble ? Eh bien, il est le gardien de l’orthodoxie économique, appuyé par d’autres gouvernements nordiques comme la Finlande, le Danemark et l’Estonie. Schäuble et ses alliés ont donc le souci de protéger leurs principes de discipline budgétaire : souci légitime puisqu’au-delà des principes, ce sont les contribuables de l’Europe disciplinée qui paieraient les factures de l’Europe dissipée. Ces contribuables sont au bord de la révolte et multiplient en Allemagne, les recours en justice pour bloquer la solidarité avec les pays du sud. Cette méfiance du Nord envers le Sud – justifiée pour la Grèce qui depuis deux ans, ne respecte pas trop ses engagements – fait ressurgir une archaïque division culturelle entre deux Europe, celle de la Réforme contre celle de l’Église (catholique et orthodoxe), de l’Europe romaine contre l’Europe saxonne.

Il est troublant, que par-delà les siècles, cette division subsiste. Le Sud a hérité de Rome et de Byzance des traditions autocratiques qui sont passées des Églises au monde de l’administration, de l’entreprise et de l’éducation. Au Sud, le catholicisme comme religion tend à disparaitre mais il subsiste dans les comportements : chaque État y est une sorte de pontificat. Si l’on s’interroge sur l’économie allemande contemporaine, ses caractères dominants sont aussi ancrés dans ce passé lointain : un État modeste et la multiplicité des petites et moyennes entreprises, vigoureuses sur le marché mondial, héritage de la dispersion des États allemands. La France à l’inverse a hérité d’un État catholique et romain, dispendieux et de très grandes entreprises, limitées en nombre, greffées sur le luxe de la Cour, le goût des armes de la monarchie, la proximité entre la bourgeoisie d’affaires et l’aristocratie. L’économie contemporaine, en somme, ne peut pas se comprendre sans un regard sur l’histoire longue. Ce qui réduit à peu de choses l’efficacité réelle des politiques économiques de court terme. On comprend donc les anxiétés allemandes et nordiques.

Devrait-on en conclure que le Sud restera au Sud, incapable de jamais adopter la discipline budgétaire et l’éthique du travail au Nord ? Disons que ce sera long et difficile et que cet effort requiert une pédagogie pour l’instant absente. Parce qu’on ne l’explique pas clairement aux peuples concernés, Espagne, France, Grèce… l’exigence de rigueur paraît à beaucoup une punition dénuée de sens, voire une atteinte à la souveraineté nationale. On n’explique pas plus aux Nordiques qu’il existe dans les pays du Sud, de nombreuses entreprises qui ont magnifiquement réussi sur le marché mondial en dépit des traditions anti-économiques locales. C’est que dans le monde catholique, la bourgeoisie libérale n’a cessé de s’opposer à l’État et à l’Église : la distinction entre l’Europe du Nord et celle du Sud est peut-être moins géographique qu’un conflit d’intérêts entre entrepreneurs et bureaucrates. Instaurer la solidarité financière en Europe par une leçon d’histoire ? Enseigner aux Allemands que l’Espagne n’est pas seulement une destination ensoleillée mais aussi une terre d’entreprises, gérées par des Espagnols sérieux, cela pourrait faire évoluer M. Schaüble et sa base électorale.

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