Qu’est-ce que le libéralisme ? de Catherine Audard : un livre à déconseiller

Qu’est-ce que le libéralisme Catherine Audard

Il est extrêmement compliqué d’écrire un ouvrage exhaustif sur le libéralisme, tant les courants internes y sont nombreux. La philosophe, Catherine Audard, s’est pourtant risqué à le faire, via un livre intitulé Qu’est-ce que le libéralisme ? Et le moins que l’on puisse dire est que, malheureusement, le résultat n’est pas satisfaisant.

Il est extrêmement compliqué d’écrire un ouvrage exhaustif sur le libéralisme, tant les courants internes y sont nombreux. La philosophe, Catherine Audard, s’est pourtant risqué à le faire, via un livre intitulé Qu’est-ce que le libéralisme ? Et le moins que l’on puisse dire est que, malheureusement, le résultat n’est pas satisfaisant.

Par Ronny Ktorza.

Nombreux sont les ouvrages sérieux sur le libéralisme. Le risque est, toutefois, de présenter cette idéologie selon ses propres valeurs. Car ne nous y trompons pas : le libéralisme est une véritable « auberge espagnole », réunissant divers courants, souvent rivaux. Il y a ainsi un monde entre les « sociaux-libéraux » et les libertariens anarcho-capitalistes. Le social-libéralisme prône une conciliation entre les principes de liberté et d’égalité matérielle, estimant que des régulations économiques sont nécessaires. Les tenants de ce courant défendent ainsi l’idée de justice sociale. De leur côté, les anarcho-capitalistes militent pour la disparition pure et simple de l’État.

Par ailleurs, on note aussi un autre schisme transversal entre les membres de la famille libérale : certains sont très conservateurs et, d’autres, beaucoup plus progressistes. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, les conservateurs sont très présents au sein du courant libertarien : la doctrine paléo-libertarienne – qui prône un conservatisme radical en matière sociétale – est particulièrement en vogue depuis la médiatisation des campagnes présidentielles de Ron Paul. Il y a aussi des libertariens progressistes dont une des figures de proue contemporaines pourrait être cet auteur américain, Jacob M. Appel, qui plaide pour l’euthanasie active. Ces libertariens-ci sont légion au « Libertarian Party » américain.

Il est donc extrêmement compliqué d’écrire un ouvrage exhaustif sur le libéralisme, tant les courants internes y sont nombreux. La philosophe, Catherine Audard, s’est pourtant risqué à le faire, via un livre intitulé Qu’est-ce que le libéralisme ? Et le moins que l’on puisse dire est que, malheureusement, le résultat n’est pas satisfaisant. Tout d’abord – et c’est plutôt curieux venant d’une Française – la tradition libérale hexagonale est quelque peu éludée puisqu’Audard ne fait jamais mention d’auteurs tels que Boisguilbert, Quesnay, Dupont de Nemours, Condillac, Guyot… Pourtant, l’apport d’un Condillac – pour ne citer que lui – fut déterminant dans la formation de la doctrine libérale classique, ce dernier insistant sur le fait que l’État se devait de n’être qu’un acteur sans privilèges et impartial.

Par ailleurs, Turgot et Rueff ne font pas l’objet d’un meilleur traitement : c’est oublier le combat louable du premier dans la consécration pratique de la liberté du commerce et de l’industrie en France, au XVIIIsiècle. Et que dire de l’apport intellectuel du second : certains principes qu’il défendit, comme l’étalon-or, mériteraient application en ces temps de désordre monétaire.

Malheureusement, l’auteur ne limite pas ses « oublis » aux libéraux français. Certains penseurs de choix connaissent même dédain : c’est le cas de Piero Gobetti. Il est vrai que ce dernier est mort des suites d’une sauvage agression au jeune âge de 24 ans. Mais son combat intellectuel contre le régime de Mussolini aurait mérité un certain hommage, surtout dans un pays où les idéologies extrémistes ont souvent eu l’occasion de triompher.

Puis, dans un livre inhérent au libéralisme, le seul Polanyi cité sera Karl, l’historien socialiste et non son frère, Michael, le chimiste libéral…

Si Audard a omis ces penseurs susvisés (la liste n’est d’ailleurs pas exhaustive), c’est pour faire la part belle à Ronald Dworkin, Thomas Hill Green, Charles Taylor ou encore Karl Marx.

Dworkin est, à sa manière, effectivement un libéral. Mais sa volonté de reconstruire la doctrine libérale en s’appuyant aussi intensément sur le principe d’égalité (voir son livre, Une question de principe) le rapprochera finalement plus du constructivisme que de son idéologie d’appartenance.

De son côté, le « libéral », Thomas Hill Green, était un pourfendeur de la liberté des contrats à tous crins. Il estimait que les déséquilibres contractuels devaient être corrigés. C’est oublier qu’en droit anglais, la volonté des parties à un contrat n’a, de toute façon, jamais été souveraine. Hélas, l’influence de Green sur le droit, en général, a été forte. En France, le droit de la consommation, par exemple, s’en inspire et se développe continuellement depuis les années 1970 et, de par ses principes, il déroge fortement au droit civil classique.

Charles Taylor est, sans aucun doute, un des penseurs modernes les plus stimulants, intellectuellement. Sa critique de l’« atomisme libéral » vaut le détour, tant il est vrai que certains libéraux prônent, consciemment ou pas, une société dans laquelle l’individu serait débarrassé de toute « chaîne sociale ». Toutefois, une fois de plus, aussi intéressante soit son œuvre, il est discutable de voir figurer dans un ouvrage sur le libéralisme un tel auteur.

Enfin, il est inutile de commenter la place occupée par Karl Marx dans l’ouvrage Qu’est-ce que le libéralisme ?. Il est regrettable que la pensée de Dupont de Nemours, de Condillac et de tant d’autres soit sacrifiée à son profit.


Article paru initialement sur 24hGold