De la monnaie

Il est impossible de se prétendre disciple de Von Mises et de défendre un retour à l’or comme système de monnaie. Pour le comprendre, il est nécessaire de tenter de définir ce qu’est la monnaie

Il est impossible de se prétendre disciple de Ludwig von Mises et de défendre un retour à l’or comme système de monnaie. Pour le comprendre, il est nécessaire de tenter de définir ce qu’est la monnaie.

Par Charles Gave.
Publié en collaboration avec l’Institut des Libertés.

Depuis un an, j’ai publié un certain nombres d’articles autour de la notion de monnaie, débats qui en général rebondissaient sur les propos suivants auprès des lecteurs : « Si l’euro continue ainsi, il ne va pas continuer longtemps. »

Au-delà du sourire narquois, il m’a semblé cohérent de m’essayer à définir ce qu’est la monnaie, plutôt que de danser autour de cette notion indéfiniment. Il est impossible de donner un définition stricte de ce qu’est la monnaie, en tout cas pas une définition avec un début, un corps de texte et une fin.

À la manière d’un aveugle qui définirait ce qu’est un éléphant au toucher : « oh, il a une petit queue, c’est donc une petite bête » ; « oh, cela a des grandes oreilles, ce doit être très  grand » ou enfin « oh, cela à des défenses, ce doit être féroce », j’ai donc réussi, au toucher, à définir suffisamment de facettes de la monnaie pour me permettre de m’essayer à une définition.

Avant toute chose, il faut garder en mémoire que la définition de la monnaie est une notion sur laquelle bon nombre de philosophes se sont copieusement contredits, pour rester poli.

Aristote le premier avait exprimé l’idée que la monnaie devait avoir un coût de production élevé afin de lui conférer une valeur et si possible, tenir dans un format physique réduit. Aristote a aussi défendu l’idée que la monnaie était une nécessité dans une société ; que la société confère par suite à la monnaie une valeur d’échange ou d’épargne indifféremment.

Ce faisant, Aristote nous a quand même laissés avec des questions cruciales telles que : pourquoi est-ce créateur de richesse d’envoyer des hommes creuser des montagnes pour en extraire des minerais que l’on se dépêche d’enterrer à nouveau dans des banques ? Mais à dire vrai, la pensée la plus importante d’Aristote est celle qui confère à la monnaie une valeur en fonction de sa difficulté d’extraction (ie l’or et l’argent). D’où ma question : Aristote était-il un espion à la solde du marxisme qui lui même ne reconnaît aux biens que la valeur du travail qui fut mis dans leurs productions ?

Or, comme l’école autrichienne l’a amplement démontrée depuis, la théorie marxiste de la valeur du travail ne valait définitivement pas le temps et l’énergie que Marx lui a consacré. Incidemment, il est d’ailleurs amusant de noter que la plupart des défenseurs du retour à l’étalon or, se réclament également de l’École autrichienne. Or, on peut tout à fait se réclamer d’Aristote, de Marx, ou de Ricardo et défendre l’étalon or mais il est impossible de se prétendre disciple de Ludwig von Mises ET de défendre un retour à l’or comme système de monnaie. En effet, la notion centrale de l’École autrichienne est de retenir la valeur comme essence subjective. Alors, je vous demande comment fait-on pour avoir un monde où tout aurait une valeur subjective sauf l’or qui aurait une valeur objective ?

Soyons sérieux.

La notion d’Aristote doit donc être balayée. En effet, l’or et l’argent ne tirent pas leurs valeurs de la difficulté d’extraction, du temps horaire ou de la force travail consacrés à les obtenir. L’or et l’argent ont la valeur que la société décident de leurs reconnaitre (donc subjective). Ce qui m’amène au second de ces messieurs : Platon.

Pour Platon, la monnaie n’est qu’une convention sociale et ne saurait avoir d’autre valeur que celle que la société lui confère. La vision de Platon est déjà beaucoup plus acceptable que la précédente en ce qu’elle reconnaît une notion marginale de la valeur, ce qui nous place un pas en avant vers l’École autrichienne. Aussi étrange que cela puisse paraître, le seul autre penseur qui se soit donné la peine d’écrire sur la monnaie est Jésus-Christ.

Jésus-Christ a non seulement repris la notion subjective de la valeur de Platon en l’intégrant à sa pensée, comme dans la parabole de la veuve dont le don d’une piécette représentait plus que l’ensemble des couteux cadeaux des Pharisiens (thésauriser est aussi défini comme une option dangereuse dans la parabole des talents), mais surtout Jésus-Christ est allé une étape plus loin que Platon en reconnaissant à l’État le pouvoir de battre monnaie. Seul l’État pouvait adjoindre le visage de César sur la monnaie. La question qui se pose naturellement dès lors est : en quoi cela constitue-t-il une avancée ?

Si l’on accepte l’idée que la monnaie soit une convention sociale, encore faut-il que cette convention s’intègre dans un système social de quelque chose ? L’expression de ce quelque chose, dans nos temps modernes semble avoir pris la forme d’une Nation.

Joseph Ernest Renan, philosophe français du 19eme définissait la Nation comme la volonté des citoyens de vivre ensemble. Incidemment se pose également la question de savoir si chaque nation doit avoir sa monnaie et de savoir si une monnaie saurait exister en dehors d’une nation ? 

Pour qu’une nation émerge juridiquement, il faut trouver conjointement :

  • la volonté de peuples à vivre ensemble ;
  • deux outils fondamentaux que sont la monnaie et l’État ; l’État se définissant comme l’entité responsable de l’exercice de la violence légale.

La monnaie bien que nécessaire à la construction de la nation demeure un « bien commun », comme l’air ou la liberté individuelle.

Un « bien commun » est une notion difficile à définir car il s’agit tout à la fois d’une notion appartenant à tous mais qui ne saurait être captée par un seul et surtout pas par l’État.

Historiquement, on observe toutefois que les serviteurs de l’État ont montré une fascination constante et irrésistible dans la captation de la monnaie. Le terrain d’exercice de l’État et de la monnaie se trouve naturellement dans la perception de l’Impôt. Quand l’État n’arrive plus à financer ses dépenses courantes par les levées d’impôts, il s’endette alors au travers d’obligations d’État qui structurellement ne sont pas autres choses qu’une avancée sur les recettes fiscales à venir. Si par la suite, personne ne veut acheter ces obligations d’État sur les marchés, restent deux options :

  • Diminuer les dépenses de l’État (toujours une bonne idée) ;
  • Demander aux banques centrales (créatrices de la monnaie) d’acheter la dette des États en faillite.

Mais à ce moment précis, la monnaie cesse donc d’être un bien public. La monnaie ne doit pas être un bien tenu par ceux qui tiennent aussi les rênes de l’État, une application de plus de la nécessaire séparation des pouvoirs. Comment arriver à ce résultat ?

  • Organiser un Conseil Indépendant, une Cour de Justice, en charge du respect des droits communs. C’est la solution qu’ont trouvé les Suisses, les Autrichiens, les Norvégiens, les Suédois etc.
  • Empêcher toute captation physique de la monnaie par les politiciens en revenant à l’étalon or.
  • Abandonner l’essence même de la monnaie en sa définition de la nation (Eurozone, Argentine) avec les retombées sur la volonté des peuples à vivre ensemble qui s’en déduit.

Nous savons tous que la monnaie a trois fonctions principales :

  1. Une fonction d’échange,
  2. Une fonction de valeur,
  3. Une fonction de réserve.

Mais dans cette appréhension, nous oublions souvent l’information importante suivante : la monnaie est aussi un système d’information qui nous renseigne sur le prix des biens d’aujourd’hui et de demain. Fort de cette connaissance, il est patent de constater que la première action d’un gouvernement non démocratique est toujours de contrôler sa monnaie. Contrôle de l’information, contrôle des changes, un État démocratique ne saurait ainsi avoir une monnaie contrôlée.

Comment considérer comme démocratique le processus qui confie à un ensemble de fonctionnaires non élus, le pouvoir de la monnaie comme nous l’avons fait avec l’Euro ?

Quant à l’étalon or, il est historiquement prouvé que sa mise en application force l’État à intervenir dans le processus puisqu’un manque d’or dans les caisses de la banque centrale serait une atteinte directe à la possibilité de vivre ensemble, à la nation, ainsi l’étalon or, par nature, instaure, le protectionnisme.

Le retour à l’étalon-or n’est autre que l’expression par les peuples d’ôter aux gouvernements toute forme d’autorité lui subsistant le pire des dictateurs qu’est l’or. L’or est une brute aveugle sans cerveau.

GOLD IS NOT MONEY. L’or n’est pas de la monnaie. C’est un message quotidien de désaveu envoyé par les peuples à la gestion monétaire de leurs gouvernements.

Presque tous les systèmes monétaires mondiaux ont été violés et l’Euro, puisqu’on en parle, ne saurait être une monnaie puisqu’il n’existe pas d’État ayant le pouvoir de lever impôt à hauteur européenne et il n’existe pas de volonté de vivre ensemble à hauteur européenne. Encore une fois, l’Europe n’est pas une Nation mais une civilisation et si les génies qui nous gouvernent s’étaient donnés la peine de s’interroger sur ces notions fondamentales dans la construction de la monnaie qu’est l’Euro, nous aurions peut-être, peut-être, pas demain, pas après-demain mais sûrement un jour, évité les embûches que nous traversons actuellement.

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