Le conservatisme libéral est-il une doctrine politique cohérente ?

Edmund Burke (Image libre de droits)

Les facultés intellectuelles de tout homme étant limitées et ses jugements sujets à de fréquentes erreurs, on peut en déduire que les traditions ne sont pas uniquement des carcans, mais offrent aussi de précieux garde-fous.

Les facultés intellectuelles de tout homme étant limitées et ses jugements sujets à de fréquentes erreurs, on peut en déduire avec Edmund Burke que les préjugés et les traditions ne sont pas uniquement des carcans, mais offrent aussi de précieux garde-fous.

Par Fabrice Descamps.

Edmund Burke

De nombreux hommes politiques européens aiment à se définir comme des « libéraux-conservateurs ». C’est le cas de David Cameron ou de Fredrik Reinfeldt. Ce pourrait être aussi celui de Mitt Romney et d’une bonne partie des électeurs républicains.

Prima facie, on pourrait donc définir le conservatisme libéral comme libéral dans le domaine économique, mais conservateur dans celui des mœurs.

Bien évidemment, une telle définition est assez insatisfaisante car les « conservateurs » suédois par exemple sont en fait libéraux dans les deux domaines considérés. En l’absence de véritables partis libéraux, ce sont en effet souvent d’anciens partis conservateurs qui se sont mis à occuper ce quadrant du spectre politique.

Pour y voir plus clair, il me semble indispensable de nous tourner vers Edmund Burke et ses Reflections On the Revolution In France. Burke était, contrairement à une légende tenace, un authentique libéral et siégeait parmi les députés Whigs aux Communes. Mais à l’instar de Hayek un siècle et demi plus tard, il avait dénoncé, dans ses écrits, la prétention de tout révolutionnaire à vouloir faire table rase du passé pour fonder l’avenir d’un pays. Les facultés intellectuelles de tout homme étant limitées et ses jugements sujets à de fréquentes erreurs, Burke en déduisait que les préjugés et les traditions n’étaient pas uniquement des carcans, mais offraient aussi de précieux garde-fous. Selon lui, il valait mieux s’en remettre à une sagesse collective accumulée par les siècles d’une expérience historique commune plutôt qu’au rationalisme étroit de quelques doctrinaires soucieux de plier la réalité à leurs désirs. Les errements de la Révolution française, puis ceux du pseudo-rationalisme marxiste lui donnèrent cent fois raison. Ce conservatisme-là lui était dicté par la prudence. On ne peut néanmoins pas affirmer que Burke idéalisait la tradition contre la raison. La tradition était pour lui tout au contraire un des outils de la raison pour se prémunir contre ses propres excès et il était conscient que « a state without the means of some change is without the means of its conservation« . Voilà qui résume on ne peut mieux les rapports entre son conservatisme et son libéralisme. La conservation des antiques libertés du peuple anglais était selon lui la meilleure des garanties contre le despotisme qu’il avait connu sous Cromwell.

Je ne puis ici que rejoindre les préoccupations de Burke car, dans l’un de mes derniers articles, j’ai souligné les limites mêmes de la rationalité. Il n’est pas rationnel d’être rationnel [1], en conséquence de quoi notre adhésion à la rationalité sera le résultat de notre foi en elle. C’est pourquoi la raison ne peut se fonder elle-même et doit donc bien être le produit de commandements moraux dont l’origine religieuse, spirituelle ou traditionnelle est indubitable.

Toute critique trop dirimante du fait religieux est donc dangereuse car elle pousse la raison à scier la branche sur laquelle elle est assise. En quoi l’on voit que je rejoins bien Burke (mais à un niveau plus théorique).

Cela dit, ces considérations ne déchargent pas le libéral burkien les partageant de critiquer les dogmes qui, dans les religions, constituent une limite intolérable à la liberté des individus. Car, on ne le répétera jamais assez, tout homme vivant en société ne devrait se voir interdire que ce qui nuit objectivement à autrui. Une doctrine religieuse qui, par exemple, punit de mort l’apostasie est tout simplement inacceptable. Conserver dans nos religions ou nos traditions tout ce qui y protège l’individu, oui, conserver tout ce qui l’y aliène, non.

À titre personnel, je ne me définirai donc pas comme un « libéral-conservateur » mais simplement comme un libéral tout court. La préservation de nos libertés exige en effet qu’on conserve certains de nos héritages, notamment religieux, mais aussi qu’on en répudie d’autres, dont quelques-uns sont également de nature religieuse.

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Sur le web

Note :
[1] Car de deux choses l’une, soit on est déjà rationnel – mais comment alors expliquer que nous le soyons devenus ? -, soit on ne l’est pas encore et, dans ce cas-là, on ne pourra pas adhérer à la raison pour des motifs rationnels puisque justement on ne l’est pas encore.