L’Europe communique. Oups, pardon, finalement non.

extrémisme Europe

La communication de l’Europe ou des institutions publiques laisse fort à désirer et coûte beaucoup trop cher pour un résultat médiocre voire contre-productif.

Ce vendredi, je vais commenter un non-événement, un non-buzz internet. Il s’agit d’une vidéo. Vous n’en avez pas entendu parler, vous ne l’avez pas vue et la presse française n’en a presque pas fait mention. On pourrait croire qu’il s’agit du fruit de votre imagination, mais non. La facture, elle, est là pour témoigner…

Tout a commencé, au départ, par une idée parfaitement idiote : le désir absolument inextinguible de la Commission Européenne de faire une vidéo pour communiquer sur une des politiques qu’elle est en train de mettre en place.

En pratique, c’est la Direction Générale de l’Elargissement qui a décidé de faire passer un message essentiel, à savoir que l’Europe, c’est la paix, comme en atteste au passage la bonne ambiance qui règne actuellement dans l’Union dès qu’on met l’Allemagne et la Grèce à la même table dans les dîners-galas et autres sauteries rigolotes.

Et pour illustrer cette idée, quoi de mieux qu’un non-combat d’arts martiaux entre une femme blanche (symbolisant l’Europe) et un Chinois, un Indien et un Brésilien ? Je dis non-combat, puisqu’à part la démonstration vigoureuse des capacités de nos trois protagonistes masculins, notre Européenne en spandex jaune se contente de regarder, pousser un vague soupir, se multiplier et, bisous bisous, calmer ses opposants en les entourant de sa présence bienfaisante (mais en spandex jaune).

Je sais, dit comme ça, ça ne permet pas de se faire une idée géniale de ce que ça peut donner. Alors je vous ai retrouvé la vidéo.

J’ai bien dit retrouvé parce que la vidéo officielle a très rapidement disparu de Youtube. Eh oui. Il y a eu maldonne, dérapage incontrôlé du politiquement correct dans les champs boueux du louchement suspect avec des morceaux de racisme dedans.

Ici, on peut, franchement, pouffer. On est dans des méandres tortueux d’un discours qui ne dépareillerait pas les Pensées Complexes™ d’un Morin sous amphétamines.

En effet, soit on fait dans le strict politiquement correct, et dans ce cas, le clip respecte à la fois les minorités, visibles ou risibles, c’est selon, en les présentant toutes dans une abondance de clichés qu’on pourra facilement juger amusants mais pas dégradants. Il y a du jaune, du blanc, du noir, du multiculturel bigarré, de la femme et de l’homme (la parité n’est pas, stricto sensu, respectée, mais bon, ne chipotons pas). Il y a des pantalons et des robes. Il y a des cheveux longs et des cheveux courts, du zen et de l’effervescent. Bref : on trouve presque tout. Seuls les handicapés ne sont pas présents ici (à moins de considérer que le spandex jaune soit un handicap).

Mais d’un autre côté, on ne peut s’empêcher aussi de trouver que les personnages débarquant impromptus devant l’Européenne sont présentés comme des agresseurs, et que l’ensemble de la vidéo verse alors dans une xénophobie de mauvais aloi qui nous rappelle, bien évidemment, à nous citoyens conscientisés et adeptes gourmands du brassage chatoyant de cultures diverses, les Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire™ …

La réaction, particulièrement rapide, de la presse anglaise notamment, aura rapidement conduit au retrait de la vidéo. Eh oui : tout emmêlée dans sa communication bizarre, la DG Élargissement s’est retrouvée au milieu d’une belle polémique : quel message bizarre voulaient-ils faire passer ? Qu’en dehors de l’Europe, les grandes puissances que sont l’Inde, le Brésil et la Chine sont prêtes à en découdre avec les Européens ? Que grâce au Pouvoir Du Spandex Jaune, on pouvait calmer leurs velléités sans se fouler ?

Epic Fail

Et voilà notre brave Commission, se fendant d’un message, exclusivement en anglais, que je vous retranscris ici, brut de décoffrage :

We have received a lot of feedback on our latest video clip, including from people concerned about the message it was sending.

It was a viral clip targeting, through social networks and new media, a young audience (16-24) who understand the plots and themes of martial arts films and video games. The reactions of these target audiences to the clip have in fact been positive, as had those of the focus groups on whom the concept had been tested.

The clip featured typical characters for the martial arts genre: kung fu, capoeira and kalaripayattu masters; it started with demonstration of their skills and ended with all characters showing their mutual respect, concluding in a position of peace and harmony. The genre was chosen to attract young people and to raise their curiosity on an important EU policy.

The clip was absolutely not intended to be racist and we obviously regret that it has been perceived in this way. We apologise to anyone who may have felt offended. Given these controversies, we have decided to stop the campaign immediately and to withdraw the video.

Stefano Sannino, Director General of DG Enlargement

Moui. En gros, on nous explique gentiment, ahem broum broum bref, que les 16 – 24 ans testés ont, pourtant zut de zut, compris le message sans problème, que ça s’adressait à eux, que l’idée était d’attirer leur attention ou leur curiosité sur d’importantes politiques de l’Europe (on ne sait pas lesquelles ici, mais on dira qu’il s’agit probablement des arts martiaux ou de l’import/export de spandex jaune). Le charmant directeur de la Direction Générale de l’Elargissement poursuit en nous expliquant que le clip ne voulait pas du tout être raciste ; ça va mieux en le disant, mais avec des sous-titres blancs (ou jaunes, coordonnés avec le spandex, tiens) expliquant « Warning : this clip is neithert xenophobic nor racist. No foreign citizen was harmed during the making of this joke », on aurait vraiment bien tout éclairci.

À la relecture du message d’explication / excuse, on prend d’ailleurs assez bien la mesure de la déconnexion ahurissante de cette institution avec le reste du monde. Comment tous ces gens ont-ils pu ne pas voir ce qui apparaît pourtant évident : oui, ce clip peut être interprété de travers. Oui, le message est niais. Oui, la représentation des étrangers, la mise en scène et les clichés enfilés peuvent choquer. C’est tellement évident que même une Européenne en spandex jaune n’est pas capable de camoufler ça.

La vidéo est donc retirée. Ouf. On a frôlé le politiquement incorrect de très près. On a léché un peu trop tendrement la frontière du mauvais goût au point de la laisser légèrement humide, mais c’est bon, c’est fini, n’en parlons plus.

Sauf qu’évidemment, ce joli petit clip, les athlètes multiculturels et les kilomètres carrés de spandex jaune qui ont été utilisés pour le réaliser, la musique et les gens qui ont travaillé pour assembler tout ça et le faire connaître, forcément, ça coûte un brin.

Et là, pas d’annulation possible. Et comme ce n’est pas la première fois que ce genre de mésaventures arrive, ou plus exactement, comme ce n’est pas la première fois qu’une institution étatique grille discrètement un gros budget de communication pour un résultat digne d’une foire à la Bougie Parfumée dans une province sinistrée, le citoyen va finir par trouver ça lassant.

Que ce soit, par exemple, au niveau français avec les clips de campagnes navrants, les sites web de candidats à la limite de l’injure visuelle, les sites institutionnels qui puent le niaiseux et la facture surgonflée, ou au niveau européen, une constante émerge : les politiciens et bureaucrates sont parfaitement incapables de produire une communication qui ne les fasse pas immédiatement passer pour des Bisounours mâchouillant des lames de rasoir, à nos frais.

C’est pourtant simple à comprendre : messieurs, vous nous coûtez des ponts d’or. Vous piquez nos sous par des taxes, des impôts et des ponctions sans fin. N’essayez plus de camoufler ce vol par votre communication sirupeuse. Ça se voit trop.
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