Adam Smith et la main invisible

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La main invisible est une expression due à l’économiste écossais Adam Smith, employée dans son ouvrage le plus connu

La main invisible est une expression due à l’économiste écossais Adam Smith, employée dans son ouvrage le plus connu, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.

L’Institut Coppet a eu la bonne idée de traduire cette vidéo de l’Institute For Humane Studies dans laquelle le professeur James Otteson, utilisant les idées d’Adam Smith, explique comment la division du travail est un élément nécessaire et crucial pour l’enrichissement d’une nation et pour son développement économique. Otteson explique également la « main invisible » décrite par Adam Smith, qui montre comment des individus poursuivant leur propre intérêt finissent par servir les autres, quand bien même cela ne serait pas leur intention. C’est l’occasion pour Contrepoints de revenir sur cette célèbre expression.


Source : Institut Coppet TV

Explications de la formule

Il n’y a rien de magique dans cette expression : elle signifie qu’en œuvrant pour son propre intérêt, l’individu œuvre aussi pour celui de la société. Le boulanger ne cuit pas son pain par bonté d’âme pour ses clients, mais en vue d’un profit personnel – ce faisant, il permet à ses clients de se nourrir. La recherche de l’intérêt individuel est le plus sûr moyen d’accroître la richesse des nations.

Philippe Simonnot, dans son ouvrage 39 leçons d’économie contemporaine, souligne que Smith n’emploie l’expression « main invisible », appelée à devenir célèbre, qu’une seule fois dans La Richesse des nations, « au détour d’une phrase, presque par inadvertance » :

Ce n’est que dans la vue d’un profit qu’un homme emploie son capital. Il tâchera toujours d’employer son capital dans le genre d’activité dont le produit lui permettra d’espérer gagner le plus d’argent. (…) À la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, il est conduit par une main invisible, à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.
— Adam Smith, La Richesse des Nations

Philippe Simonnot souligne l’aspect révolutionnaire pour l’époque de cette formule : la métaphore de la main invisible, opposée à la « main trop visible » des princes et des gouvernants, signifie que la société est tout à fait capable de se conduire toute seule au bien commun. Déjà Bernard Mandeville exprimait une idée semblable dans sa Fable des abeilles (publiée en 1705) : la ruche n’est prospère que tant que les abeilles restent animées par l’amour des biens matériels, plutôt que par la vertu ou la considération d’un prétendu intérêt général. Friedrich Hayek reprendra l’idée de main invisible sous la forme de l’ordre spontané. Frédéric Bastiat parlait d’Harmonies économiques : « tous les intérêts légitimes sont harmoniques ».

La métaphore de la main invisible[1] exprime simplement le fait évident selon lequel, grâce à la division du travail, chacun dépend du travail des autres, et que le bien général qui en découle n’est pas l’objet conscient mais plutôt le résultat « automatique » des volontés particulières[2]. Il n’y a pas besoin, comme le voudraient les étatistes et les interventionnistes, de restreindre les libertés par une planification autoritaire ou par des ordres venus d’en-haut.

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Notes :

[1] Cette métaphore a donné lieu à la création d’autres métaphores qui lui sont liées et contradictoires, celle de la main visible par Alfred Chandler, celle de la « poignée de main invisible » par l’économiste Arthur Okun, et celle du pied invisible par Stephen Magee pour exprimer l’idée que les individus ont souvent recours à la politique et aux lois pour obtenir ce qu’ils veulent. L’action de la recherche de rentes par les groupes de pression auprès de l’Etat est une action de pied invisible.

[2] « On peut et il faut réellement dire que le système de l’économie marche « tout seul ». Il en est ainsi parce que les agents adaptent leurs actes les uns aux autres, d’un bout à l’autre de l’océan de la grande société, et non pas aux décisions d’un agent planificateur central qui coordonnerait leurs actions. La coordination n’est pas réalisée centralement et par instructions hiérarchiques. Elle ne l’est pas non plus par le « conte de fées » d’une quelconque « harmonie préétablie », tant raillée par Marx et les marxistes. Elle l’est par les libres actions et décisions des agents, dès lors que ces actions sont guidées par le double système de communication du droit et des prix. Le système marche donc bien « tout seul ». Les pièces de l’échiquier se meuvent sans l’action visible d’une main visible, mais par la main invisible d’une information qui, bien que codée, suffit pour que l’acteur sache ce qu’il doit faire et ne pas faire s’il veut rester coordonné avec les autres agents. » (Philippe Nemo)