Encore un Nobel chinois

L’architecte chinois Wang Shu a remporté le prix Pritzker, surnommé le « Nobel d’architecture ».

L’architecte chinois Wang Shu a remporté le prix Pritzker, surnommé le « Nobel d’architecture ». Aux deux récompenses comparables décernées à un Chinois, le gouvernement de Pékin avait naguère réagi avec violence.

Par Guy Sorman

Le Prix Pritzker, surnommé le Nobel de l’architecture, vient d’être attribué à Wang Shu. Les lecteurs de mon blog se souviendront peut-être du texte que je lui avais consacré au printemps 2011, à mon retour de Hangzhou. J’avais écrit alors que l’Université des Beaux-Arts qu’il a édifiée dans sa ville de Hangzhou et le musée de Ningbo, dans la même province, constituaient ce que j’avais vu de plus beau dans la Chine contemporaine, alors que toutes les villes de Chine ont été rasées par les autorités locales, pour faire place à d’horribles immeubles sans goût et séparés par des autoroutes à six voies.

Wang Shu a créé un nouveau style ancré dans la tradition mais sans folklore, tout en épousant les codes de la modernité. Si l’urbanisation de la Chine était réussie, elle ressemblerait à ce que Wang Shu a fait dans sa province. Comme une protestation contre l’abolition de la Chine ancienne, Wang Shu a édifié le musée de Ningbo avec des débris des anciennes maisons détruites, briques et tuiles. Et comme je lui demandais pourquoi il n’avait rien construit dans les grandes villes de Chine, à Pékin en particulier, il m’expliqua que faire appel à des architectes étrangers pour les grands projets, comme l’Opéra de Pékin (Paul Andreu), le siège de la télévision nationale (Reem Koolhaas) ou le stade des Jeux Olympiques (Herzog et de Meuron), était plus rémunérateur pour les dirigeants locaux que faire appel à un architecte chinois. Wang Shu n’a pas les moyens de donner une « enveloppe rouge » à ses maîtres d’œuvre, tandis que les grands cabinets étrangers versent directement des sommes significatives aux intermédiaires désignés par les bureaucrates du Parti communiste.

Le campus de Xiangshan, à Hangzhou et le Musée d'Histoire de Ningbo (Zhejiang).

Aux deux récompenses comparables décernées à un Chinois, le gouvernement de Pékin avait naguère réagi avec violence. Quand Gao Xingjian obtint le Nobel de littérature pour La Montagne de l’Âme, le Parti décréta que cet auteur n’était pas chinois mais français puisqu’il vivait à Paris, en exil. C’est encore la version officielle que l’on débite en Chine à chaque fois que Gao Xingjian est cité. Et ces mêmes apparatchiks, qui ne l’ont certainement pas lu, ajoutent que la Montagne de l’Âme est peut-être convenable en français parce que l’œuvre de ses traducteurs, mais nul en chinois. On ne saurait pourtant être plus chinois que Gao Xingjian, qui écrit en chinois des histoires chinoises.

L’autre Nobel, celui de la Paix, revint évidemment à Liu Xiaobo que j’ai nommé L’honneur de la Chine, pour sa résistance pacifique au despotisme et son offre de négocier avec le Parti une transition sans violence vers la démocratie puisque le principe de la démocratie est inscrit dans la Constitution chinoise. Hélas, Liu Xiaobo a été condamné à onze ans de prison pour atteinte à la sécurité de l’État. Comme le déclarent de manière ubuesque les diplomates chinois, « Liu Xiaobo est un criminel puisqu’il est en prison ». Tandis que sa femme Liu Xia, immense artiste photographe, qui elle aussi témoigne de la renaissance de la civilisation chinoise, est incarcérée sans jugement dans un appartement à Pékin, sans aucun moyen de communication avec le monde extérieur.

Mais Wang Shu sera célébré, récupéré : le prix lui sera remis à Pékin. Je devine l’ambiguïté de ses sentiments mais, peut-être, lui sera-t-il enfin donné d’exercer son talent en dehors de sa province. Sans enveloppes rouges. Avec Wang Shu, Liu Xia, Liu Xiaobo, Gao Xingjian, et les libéraux de Pékin (cf. article La Chine tangue), une nouvelle Chine émerge, vraiment civilisée.

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