La France a tort de vouloir légiférer sur l’histoire

Les Arméniens ont terriblement souffert en 1915, mais la France a tort concernant les lois mémorielles

Les Arméniens ont terriblement souffert en 1915, mais la France a tort concernant les lois mémorielles.

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume Uni

Dans l’empoignade entre la Turquie et la France, nous savons déjà qui soutenir. Ankara a rappelé son ambassadeur après qu’une loi française ait été votée déclarant comme une infraction pénale la négation des massacres des Arméniens en 1915 comme génocide.

Ces événements sont difficiles et tragiques, et les historiens se sont disputés depuis toujours sur ce qui s’est produit exactement. Lorsque les Ottomans sont entrés dans la Première Guerre mondiale, et que les combats ont commencé le long de la frontière du Caucase entre les deux empires, de nombreux Arméniens se sont joints aux Russes. Les Jeunes Turcs, qui étaient en guerre sur deux fronts et qui pressentaient le renversement de leur régime, craignaient que la population arménienne toute entière se révolte. De brutales répressions ont suivi, avec des arrestations, des exécutions, des évacuations, des marches forcées et aussi avec quelques pogroms planifiés.

Personne, pas même les nationalistes turcs les plus durs, ne nie le fait que des Arméniens innocents ont péri. De la même manière, personne, pas même les plus vindicatifs des réparationistes de la diaspora, ne nie le fait que de nombreux Arméniens sont morts portant les uniformes tsaristes. L’argument est plus féroce entre les expatriés turcs et les expatriés arméniens qu’entre les États turc et arménien qui ont progressivement amélioré leurs relations depuis le milieu des années 1990.

La question est de savoir si les morts et les atrocités furent le fait d’une politique délibérée de génocide. Bien que je me sois renseigné sur cette période, je ne me sens pas la compétence requise pour trancher ce genre de question. Car en fait, c’est une question qui est finalement plutôt légale qu’historique. Définir un ensemble particulier de meurtres comme génocidaire dépasse les questions de sémantique. Une série de conséquences juridiques s’en suivent: si le problème peut se traiter au-delà des tribunaux de l’État concerné à un niveau supranational, alors l’argument peut rapidement mener à des demandes de réparations.

Comme je l’ai dit, je ne suis pas compétent pour me prononcer définitivement sur la question de 1915. Je me sens néanmoins compétent pour condamner la décision française qui, à partir de maintenant, pénalise la possibilité d’interroger un aspect de l’argument. Dans toute société libre, le droit de dire ce que l’on croit l’emporte sans doute sur le droit de ne pas être insulté. Cela dit, la question ici ne se trouve pas dans la même catégorie que certains « crimes haineux » ridicules. Ce que le législateur français interdit, c’est l’enquête raisonnée.

La Turquie a le droit de réagir comme elle l’a fait. Les législateurs français ne se seraient jamais permis de légiférer la capacité d’avoir une discussion libre, concernant par exemple, la déportation de Staline, ou les atrocités belges au Congo – ou, encore, les débordements de la France elle-même dans la guerre d’Algérie. Les Turcs ont été choisis parce que les politiciens français croient qu’il y a des votes à glaner dans la phobie turque, tout comme Nicolas Sarkozy calcule qu’il y en a dans l’anglophobie.

Il y a peu d’hésitation pour savoir où vont les sympathies de la Grande-Bretagne. Palmerston, Disraeli et Salisbury se seraient rangés sans hésitation du coté de la Porte Sublime, comme devrait le faire aussi David Cameron. En effet, bien qu’il soit bien trop poli pour le dire, je suis sûr qu’il le pense. Après tout, Recep Tayyip Erdogan, l’impressionnant leader de la Turquie, ne l’a jamais traité d’enfant gâté. Il ne s’est jamais donné pour objectif de mutiler la City de Londres. Au contraire, il dirige sans doute le gouvernement le plus anglophile d’Europe.

Plus précisément, Erdogan a raison d’être offensé par le comportement de la France – un État qui s’empresse de donner des leçons à la Turquie sur les législations répressives. Les Turcs et les Arméniens ont un passé difficile qu’ils ont à fouiller ensemble, et les fouilles se devraient d’être effectuées avec le soin et la patience d’une fouille archéologique – lentement, avec respect et à l’aide d’un pinceau doux. Le président Sarkozy a plutôt décidé de planter sa grosse pelle brutalement en plein milieu. Cela n’arrange personne – et surtout pas les morts.

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Sur le web
Traduction: JATW pour Contrepoints.