Faut-il créer une Autorité publique mondiale face à la crise ?

Commentaires sur le document que vient de publier le Vatican concernant la crise financière actuelle

Le Vatican vient de publier un document d’analyse de la crise financière qui propose la création d’une Autorité publique mondiale qui serait au service du bien commun. Que faut-il en penser?

Par Damien Theillier, président de l’Institut Coppet
Article publié en collaboration avec l’Institut Coppet

Le Conseil pontifical Justice et Paix a publié ce lundi 24 octobre, une note intitulée : « Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle ».

L’objectif est de proposer la création d’une Autorité publique mondiale qui serait au service du bien commun.

Pour le Saint-Siège, il s’agit du seul horizon compatible avec le contexte actuel. Le Conseil entend offrir une contribution aux responsables de la planète et à tous les hommes de bonne volonté face à la crise économique et financière qui a révélé – souligne le texte – des comportements d’égoïsme, d’avidité collective et d’accaparement des biens à grande échelle.

Extrait n°1 :

Au cours des dernières décennies, ce sont les banques qui ont fixé le crédit, celui-ci engendrant ensuite la monnaie qui, à son tour, a demandé une ultérieure expansion du crédit. De sorte que le système économique a été poussé vers une spirale inflationniste qui, inévitablement, s’est trouvée limitée par le risque pouvant être supporté par les instituts de crédit qui se trouvaient soumis au danger ultérieur de faillite, avec des conséquences négatives pour l’ensemble du système économique et financier.

Après la deuxième guerre mondiale, les économies nationales ont progressé, bien qu’avec d’énormes sacrifices de la part de millions et même de milliards de personnes qui, par leur comportement, en tant que producteurs et entrepreneurs d’une part, et de consommateurs et épargnants d’autre part, avaient eu confiance en un développement progressif et régulier de la monnaie et de la finance dans la ligne des potentialités de croissance réelle de l’économie.

À partir des années 90 du siècle dernier, on constate que la monnaie et les titres de crédit au niveau mondial ont augmenté plus rapidement que la production des revenus, et ce également pour les prix courants. Ce qui a provoqué la formation de poches excessives de liquidité et de bulles spéculatives, transformées ensuite en une série de crises de solvabilité et de confiance qui se sont diffusées et suivies dans les années suivantes.

Une première crise a sévi dans les années 70, jusqu’au début de la décennie suivante, en rapport avec les prix du pétrole. Puis, ce sont les pays en voie de développement qui ont connu toute une série de crises. Il suffit de penser à la première crise que le Mexique a vécue dans les années 80, à celles du Brésil, de la Russie et de la Corée, puis à nouveau du Mexique dans les années 90, de la Thaïlande et de l’Argentine.

La bulle spéculative sur les immeubles et la crise financière récente ont la même origine dans le montant excessif de monnaie et d’instruments financiers au niveau mondial.

Jusque-là, on ne peut qu’applaudir à un diagnostic tout à fait convaincant du mal monétaire et financier dont nous souffrons. Le texte semble prometteur.

Extrait n°2 :

Une orientation de style libéral – réticente à l’égard des interventions publiques dans les marchés – a fait opter pour la faillite d’un institut international important, en pensant ainsi pouvoir limiter la crise et ses effets. Ce qui, hélas, a entraîné la propagation du manque de confiance, qui a induit des changements soudains d’attitudes réclamant des interventions publiques sous différentes formes et de vaste portée (plus de 20 % du produit national) afin de tamponner les effets négatifs qui auraient emporté la totalité du système financier international.

La Banque Fédérale américaine… une institution libérale ? Hélas, on retrouve ici, sous la plume du Vatican, l’un des plus grands poncifs de ce début de XXIe siècle. La Banque Fédérale est un organisme d’État chargé d’appliquer la politique monétaire du pays. Qu’il soit indépendant de l’administration en place ne signifie pas qu’il s’agisse d’un organisme privé. Il s’agit bien au contraire de la plus grosse machine à réglementation monétaire, c’est elle qui fixe les taux de l’argent et qui fait marcher la planche à billets.

Extrait n°3 :

En 1991 déjà, après l’échec du collectivisme marxiste, le bienheureux Jean-Paul II avait mis en garde contre le risque d’« idolâtrie » du marché qui ignore l’existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises.

Commentaire de Thomas Woods, du Mises Institute :

On nous a assuré que les économistes les meilleurs et les plus brillants dirigeaient la Fed. Ce sont des gens qui nous ont dit que la hausse des prix des logements était adossée à des fondamentaux solides. Alan Greenspan a dit aux gens d’acheter à taux variables. Ben Bernanke a déclaré en 2006 que les prêts hypothécaires étaient sains. Et ainsi de suite… Chaque fois que la hausse des taux pouvait décourager la folle spéculation immobilière, la Fed a maintenu des taux faibles. En d’autres termes lorsque le marché essayait d’allumer les feux rouges, la Fed les mettait tous au vert.

Si nous avions vraiment été les promoteurs de « l’idolâtrie du marché », nous aurions écouté le marché. Au lieu de cela, les autorités centrales ont masqué ce que le marché essayait de nous dire. L’idolâtrie ne vient pas du marché, mais des banques centrales, les sources institutionnalisées de l’aléa moral et de l’instabilité financière dans le monde. (L’aura d’infaillibilité et le culte de la personnalité entourant les présidents de la Fed font du langage de l’idolâtrie une pure et simple poésie).

Par la suite, le document attaque violemment le libéralisme, accusé d’être à l’origine de la crise. Pourtant, comme le fait remarquer Jeffrey Tucker, « il n’y a rien dans le libéralisme à l’ancienne (c’est-à-dire dans le soutien au marché libre) qui approuve la « liberté » d’émettre du papier et d’appeler cela de l’argent. Au contraire, le libre marché est fortement réglementée par des lois naturelles. La seule liberté des banques est de fonctionner comme des entreprises normales. Celles qui font de l’expansion monétaire sans limite finissent toujours par mourir et celles qui maintiennent des finances saines  finissent par prospérer. »

Extrait n°4 :

Sur le chemin vers la construction d’une famille humaine plus fraternelle et plus juste et, avant encore, d’un nouvel humanisme ouvert à la transcendance, l’enseignement du bienheureux Jean XXIII semble particulièrement actuel. Dans la Lettre encyclique prophétique Pacem in terris de 1963, il observait que le monde s’acheminait vers une plus grande unification. Il prenait donc acte du fait que, dans la communauté humaine, venait à manquer la correspondance entre l’organisation politique «sur le plan mondial et les exigences objectives du bien commun universel». Aussi souhaitait-il que soit un jour créée «une Autorité publique mondiale».

Face à l’unification du monde conciliée par le phénomène complexe de la mondialisation, et face aussi à l’importance de garantir, outre les autres biens collectifs, celui représenté par un système économique et financier mondial libre, stable et au service de l’économie réelle, l’enseignement de Pacem in terris apparaît aujourd’hui encore plus vital et digne d’être concrétisé de façon urgente.  Dans le sillage de Pacem in terris, Benoît XVI aussi a exprimé la nécessité de constituer une Autorité politique mondiale.

Une question demeure toutefois : comment une telle autorité mondiale serait-elle exonérée des erreurs et de l’orgueil des représentants des gouvernements et des banques centrales nationales ? Par quel miracle cette autorité mondiale échapperait-elle à l’aveuglement des autorités locales ?

L’autorité politique mondiale en question aurait les défauts qui ont depuis longtemps été analysés par les grands auteurs libéraux :

– Lord Acton : un tel pouvoir corromprait les hommes qui en seraient chargés ;
– Friedrich von Hayek : la concurrence politique pour ce pouvoir attirerait les hommes les plus corrompus ;
– Ludwig von Mises : même un honnête homme qui résisterait à la corruption du pouvoir serait incapable de faire ce qu’on attend de lui à cette position : la planification centralisée ne marche pas.

Commentaire de Jeffrey Tucker, du Mises Institute :

C’est à peu près aussi naïf que ceux qui ont favorisé la création de la Fed parce qu’ils s’imaginaient que la Fed pourrait contrôler l’expansion du crédit dans le système bancaire. En fait, c’est pire que cela, car nous avons eu un siècle d’expérience pour savoir que la banque centrale ne conduit pas à la responsabilité, aux flux de crédit réglementés et à une monnaie saine, mais précisément au contraire. C’est comme un médecin qui recommanderait un poison pour soigner l’empoisonnement, qui administrerait de l’héroïne pour arrêter une addiction à la cocaïne.

Si la centralisation de l’argent, du crédit et de l’autorité politique est la cause de ce problème, comment une centralisation supérieure pourra-t-elle le régler ? N’est-ce pas plutôt de subsidiarité dont nous aurions besoin ? Au lieu de donner toujours plus de pouvoir à de nouvelles élites mondialisées, ne devrions-nous pas rendre ce pouvoir à la société, à l’échelon local ?

À lire : L’éthique de la production de monnaie, de Guido Hülsmann. Économiste autrichien spécialiste des questions monétaires et bancaires, Guido Hülsmann est aussi catholique. Dans son ouvrage il s’intéresse à la théorie monétaire envisagée sous un angle éthique. Il cite par exemple les théologiens scolastiques comme Oresme ou Buridan, mais sa réflexion est de bon sens et universelle. Elle vise à répondre à la question : que seraient de « bonnes » institutions monétaires ? une « bonne » politique monétaire ? une « bonne » organisation bancaire ? etc.

À lire aussi : Thomas Woods, Débacle, Valor Editions.

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