La hausse de l’épargne, une mauvaise nouvelle?

Le taux d’épargne des Français a bondi à 17%. Cette progression marque la méfiance de nos concitoyens face aux mesures de politique économique

Le taux d’épargne des Français a bondi à 17%. Cette progression marque la méfiance de nos concitoyens face aux mesures de politique économique. Pour certains « experts », la hausse de l’épargne serait une mauvaise nouvelle puisqu’il y aurait moins de consommation, et donc moins de croissance. En fait le problème est surtout que cette épargne est détournée du secteur productif et gaspillée à destination de l’endettement public.

Par Jean-Yves Naudet
Article publié en collaboration avec l’aleps(*)

Je ne vous surprendrai pas : les nouvelles économiques ne sont pas bonnes. La croissance est au plus, bas, le chômage au plus haut, le pouvoir d’achat en berne, les investissements en panne, la dette publique s’envole. Mais, à en croire certains observateurs ou politiques, il y aurait pire encore : les Français épargnent de plus en plus. De quoi, selon nos « experts », plomber un peu plus la croissance : plus d’épargne ce serait moins de consommation, donc moins de croissance. Je soutiendrais volontiers le contraire : le retour à l’épargne est une bonne nouvelle, à condition que ses effets bénéfiques ne soient pas compromis par l’interventionnisme étatique.

Le taux d’épargne au plus haut, à 17%

L’INSEE publie régulièrement les comptes nationaux, trimestre après trimestre, qui permettent d’avoir une vue d’ensemble de la situation de l’économie française. Certes, il faut manier avec précaution des chiffres de l’INSEE, qui reposent sur des conventions comptables discutables, mais la tendance est nette, l’épargne française progresse. On la mesure par le taux d’épargne, qui exprime le rapport entre l’épargne des ménages et le produit intérieur brut. Le taux d’épargne, qui avait fortement chuté il y a quelques années, progresse.

Au troisième trimestre 2010, il était déjà à 16,1%, ce qui était élevé par rapport à la tendance antérieure. Un an plus tard, au second trimestre 2011 (dernier résultat publié par l’INSEE), le taux d’épargne a bondi à 17%, chiffre inégalé depuis fort longtemps (à l’exception du troisième trimestre 2009, au plus fort de la récession), et qui nous ramène aux années 60. Cela signifie que lorsque les Français gagnent 100 en moyenne, après impôts, ils en consacrent 17 à l’épargne et 83 à la consommation.

Comment expliquer cette progression de l’épargne? Il y a sans doute largement une épargne de précaution, car les Français s’inquiètent de la situation économique. Il y a trente ans, face aux chocs pétroliers, dont les Français n’avaient pas mesuré l’impact durable, ils avaient voulu à tout prix maintenir leur niveau de consommation, alors que le pouvoir d’achat baissait, et avaient puisé dans leur épargne. Aujourd’hui, c’est l’inverse : ils ont compris que la situation est grave et, face aux incertitudes, voire aux perspectives négatives, ils épargnent davantage, pour parer à une future dégradation de leurs revenus ou à une éventuelle perte d’emploi.

«  Ce n’est pas une bonne nouvelle »

La progression de l’épargne marque la méfiance de nos concitoyens face aux mesures de politique économique. En dépit des discours, ils savent que la relance n’a rien relancé du tout, si ce n’est les déficits. Suivant leur niveau de connaissances économiques, les uns prennent peur des mesures dites « d’austérité », les autres voient au contraire que rien n’est fait ni pour compenser les dépenses publiques, ni pour avancer les réformes structurelles qui s’imposent, et ils s’attendent à une hausse des prélèvements. Tous comprennent que de sérieuses menaces pèsent sur le système bancaire et financier.

De fait, la politique des banques centrales (aux États-Unis bien sûr, mais aussi en Europe), est tout à fait aventureuse : elles créent de la monnaie en rachetant de la dette publique des pays en déroute, au risque de provoquer de l’inflation donc une chute du pouvoir d’achat. D’autre part la banqueroute des Grecs – et demain des autres – peut se traduire par un surcroit d’inondation monétaire ou de hausse d’impôts.

Ainsi, le taux d’épargne augmente-t-il. Les commentateurs sont quasi-unanimes : voilà une catastrophe pour notre économie. Le Monde donne le ton : « Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la croissance : les ménages français consomment moins et épargnent davantage ». Le taux d’épargne est au plus haut alors que la croissance est au plus bas (0% de croissance du PIB au second trimestre 2011) : ceci expliquerait cela. CQFD. Le Monde poursuit : « Si les ménages continuent de remplir leurs bas de laine, ce n’est donc pas sur la demande intérieure qu’on pourra compter pour relancer la croissance ». Traduisons : la consommation, présentée comme le principal moteur de la croissance, est en panne ; en épargnant trop, les Français seraient finalement de mauvais citoyens.

Le Figaro à son tour écrit dans le même sens : « Il ne faudrait pas que les ménages aient un moment de déprime qui les éloignerait durablement des magasins. Il ne faudrait pas que la crise de la dette, le discours sur la rigueur et les réductions de niches fiscales les poussent à augmenter encore un peu plus leur abondante épargne ». L’épargne serait donc le mal absolu, tandis que la dépense immédiate, la consommation, serait la vertu suprême.

Toujours l’influence de Malthus, Marx et Keynes réunis

Malthus expliquait les crises du début du XIX° siècle par un excès d’épargne et une insuffisance de la demande, donc des débouchés. Marx y ajoute l’idée d’exploitation : le prolétariat est si mal payé qu’il ne peut consommer, les patrons exploiteurs accaparant « la plus value », et accumulant le capital au lieu de le dépenser. Quant à Keynes, un siècle après Malthus, confronté à la crise de 1929, il l’explique aussi par l’excès d’épargne et donc l’insuffisance de la consommation : la consommation augmente moins vite que le revenu, l’épargne plus vite et donc la demande globale est toujours insuffisante.

Derrière ces visions simplistes, il y a d’abord une confusion entre épargne et thésaurisation. Passe encore que Malthus, à un moment où la monnaie d’or joue encore un rôle, imagine qu’une partie du revenu est conservée chez soi, et donc inutilisée, retirée du circuit économique, mais à l’époque de Keynes cela n’a plus de sens. Keynes réagit comme si l’épargne disparaissait dans une trappe quelconque. Enfermé dans cette logique, il ne reste plus, surtout en économie fermée comme dans les années trente, que la demande intérieure, donc la consommation : consommer est vertueux, puisque cela relance l’économie, épargner est une faute grave, puisque cela freine la consommation, donc la demande.

Heureusement, l’État veille au grain, et, sur les conseils de Keynes, il compense l’insuffisance de demande privée par la demande publique, grâce à la magie du déficit budgétaire qui permet à l’État de dépenser un argent qu’il n’a pas. Tous les commentateurs qui se plaignent de la hausse de l’épargne sont dans la même logique : l’épargne est néfaste, la dépense publique va nous sauver. Pour avoir un comportement « citoyen », il faudrait donc dépenser.

C’est l’État qui empêche de sortir de la crise

Ils n’ont jamais réfléchi à ce que devient l’épargne. Elle est placée auprès d‘organismes financiers ou sur les marchés des capitaux. Elle va donc permettre d’accorder des crédits aux ménages ou aux entreprises qui vont ainsi pouvoir dépenser plus, en investissant notamment dans l’immobilier ou dans l’investissement productif. C’est ce qu’expliquait déjà Jean-Baptiste Say dans sa fameuse loi des débouchés. L’offre crée sa propre demande, puisque la valeur ajoutée créée est distribuée en revenus ; ceux-ci sont dépensés ou épargnés et l’épargne à son tour permet les dépenses de ceux qui ont eu recours au crédit.

Il n’y a pas de déséquilibre global, puisque toute offre crée des débouchés équivalents. Certes, les anticipations des uns et des autres peuvent ne pas coïncider ; une lecture microéconomique de la loi de Say nous fournit l’explication : dans le secteur où la demande est supérieure à l’offre, les prix montent, donc les profits, ce qui attire les entrepreneurs, donc les facteurs de production, et inversement dans les secteurs où c’est l’offre qui est supérieure à la demande : la variation du prix alerte les entrepreneurs et les incite alors à agir.

La réalité actuelle est hélas différente. D’abord, le mécanisme de l’épargne est perturbé par l’ampleur explosive des déficits publics et des dettes souveraines : l’épargne est détournée du secteur productif et tombe dans le tonneau des Danaïdes de la dette publique. L’épargne est gaspillée, au lieu de servir à financer la croissance. Les privilèges accordés au secteur public détournent encore plus l’épargne, tandis que les impôts qui pèsent sur les utilisations productives de l’épargne découragent les épargnants d’investir dans les secteurs productifs.

Mais il y a autre chose. Comment la loi de Say, qui repose sur le marché et les prix, pourrait-elle jouer efficacement, si les prix sont bloqués ou manipulés, ce qui est le cas dans de nombreux secteurs ? Comment imaginer une bonne affectation des facteurs de protection, si les taux d’intérêt sont manipulés par les banques centrales et si les salaires sont rigides à cause des réglementations du travail et des conventions collectives ? La mauvaise nouvelle n’est pas la hausse de l’épargne ; c’est que la France refuse toujours de rompre avec le dirigisme et le Colbertisme et qu’elle reste une économie étatisée. Tant que la France n’aura pas renoué avec la liberté économique, elle ne sortira pas du marasme.

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Sur le web

(*) L’alepsprésidée par le Professeur Jacques Garello, est l’Association pour la Liberté Économique et le progrès social, fondée il y a quarante ans, sous l’autorité de Jacques Rueff, dans la tradition intellectuelle française de Jean Baptiste Say et Frédéric Bastiat.