Y a-t-il dictature des marchés ?

Refuser de prêter son argent constitue un contre-pouvoir légitime dont tout régime démocratique doit tenir compte

Par Bruno Levy

La crise de l’endettement des États amène toute une catégorie de personnes et de politiciens à déclarer que la volonté démocratique est devenue « prisonnière des marchés ». Le fonctionnement « aveugle » des marchés se s’opposerait à la « volonté générale » de la nation. L’économique aurait de façon subreptice, abusive et illégitime pris la place de la politique. Nous ne serions plus dans une démocratie mais dans une véritable « dictature des marchés ». Est-ce vrai ?

Pour répondre à cette question, il est utile comprendre la nature du processus d’endettement des États. Une analogie va nous y aider.

La traître pente de l’endettement

Certaines montagnes sont traîtresses. Dans un article récent, le trader Bob Prechter décrivait ainsi un mont situé près d’Atlanta :

Près d’Atlanta, il y a un monticule de granit appelé Stone Mountain. Au fil des ans, plusieurs personnes ont fait des chutes mortelles, car elles ont permis à la montagne de les tromper. Il n’y a pas de falaises aigues dont il faille se méfier. La pente est arrondie. Donc, les gens se faufilent parfois au delà de la barrière de protection et s’engagent sur un chemin qui descend la montagne, en pensant qu’ils auront une traction suffisante pour rester stable. Mais quand ils passent au point où ils ne peuvent plus tenir, la pente continue d’augmenter, et ils tombent pour leur plus grand malheur. [1]

Bien que Prechter utilise cette métaphore pour expliquer sa conviction que l’économie mondiale est, à l’instar du marcheur imprudent sur les Stones Mountains, déjà passé au delà d’un seuil où on ne peut plus l’empêcher de tomber dans un état de dépression économique, je crois qu’elle est aussi utile pour comprendre le précipice d’endettement dans lequel nos États démocratiques sont tombés.

Mais pour commencer observons au ralenti cette malheureuse chute en la décomposant en 4 stades:

Stade 1 : La pente du monticule est douce et la situation aisément réversible. Si le promeneur s’y engage c’est que probablement il désire atteindre quelque objectif singulier. Peut être veut-il jouir d’un point de vue inaccessible à partir du chemin commun ? Peut-être cherche-t-il un raccourci ? À se distinguer des autres marcheurs ? Ou tout simplement rejoindre un lieu qui lui permettra d’atteindre un point de vue « exceptionnel » ?

Stade 2 : La pente s’accentue et le marcheur observe un petit effet d’entraînement. Cela dit, il est encore possible de revenir en arrière même si cela demande bien sur un effort de traction plus vigoureux qu’au stade 1. À ce stade notre promeneur peut encore avoir envie de continuer pour accomplir les objectifs qui l’avaient amené à se faufiler hors piste. Il peut espérer aussi que ce glissement de pente est provisoire et que les conditions du terrain s’amélioreront un peu plus bas. C’est pourquoi l’inclinaison progressive de la pente n’encourage pas à la prise de conscience du danger. Chaque pas en avant ressemble beaucoup au pas précèdent. Il faut vraiment être pessimiste pour imaginer que l’on est en train de s’engouffrer dans un précipice. Donc on continue.

Stade 3 : La pente est devenue très fortement inclinée et l’effet d’entraînement est puissant sans toutefois devenir encore irréversible. On peut, en effet, encore interrompre la course vers le bas mais c’est au prix d’un très grand effort de traction, probablement accompagné de contorsions inhabituelles. Ce stade est le moment où le marcheur prend conscience que la pente est vraiment trop raide et la résistance à la chute et à l’entraînement de ces propres pas devient le centre de ses préoccupations. Les réactions deviennent très émotionnelles et un sentiment de panique, fatal, peut s’emparer de notre ami promeneur.

Stade 4 : C’est trop tard, l’effet d’entraînement est trop important pour être contrecarré ; la pente est trop forte pour que les contorsions ou les efforts de rattrapages soient utiles. Notre promeneur peut encore continuer à faire quelques pas en avant mais il a perdu le contrôle de sa marche et dans peu de temps c’est la chute libre. La volonté du marcheur ne sert plus à rien.

Vous l’avez compris la volonté du marcheur se retrouve « piégée » entre le stade 3 et le stade 4 : le marcheur pourra-t-il prendre conscience du danger de la pente avant que celle ci ne deviennent trop raide et du coup se sauver ? Aura-t-il la force de le faire ? Ou bien le fera-t-il trop tard pour que sa volonté de sortir du piège puisse lui être encore d’une quelconque utilité ?

L’effet d’entraînement et la dette publique

Je suis sûr que chacun d’entre vous comprend la nature de l’analogie avec la crise de la dette des États, mais permettez-moi d’en préciser quelques termes :
• Tout d’abord les pas du marcheur ce sont la succession des décisions des États à s’endetter ou non. Chaque pas dans le sens de la pente correspond à un accroissement de la dette publique chaque pas en sens inverse à sa réduction.
L’effet d’entraînement est dû au poids que représente le paiement des intérêts et du principal en proportion du revenu (qui serait dans le cas des États le revenu procuré par les taxes). Quand on est fortement endetté, il peut arriver un moment où l’intégralité des revenus sert à payer les dettes. Il ne reste plus rien pour vivre : l’effet d’entraînement est maximum. Par exemple, aujourd’hui, selon Wikipedia : « Le service de la dette de l’État français représente €118 milliards, ce qui correspond à la totalité de ses ressources fiscales directes, ou encore, presque à la TVA (environ 130 milliards). » Autrement dit, nous ne payons plus nos impôts directs pour financer les programmespolitiques de l’État mais pour payer les intérêts de la dette qui a servi à financer ces programmes dans le passé ! C’est l’effet d’entraînement. En fait, la France s’endette de plus en plus pour pouvoir payer la dette passée : « En 2011, selon Gilles Carrez, l’État va devoir lever €220 milliards, dont 100 milliards rien que pour rembourser le capital de la dette qui arrive à échéance ! »
Et la pente de la montagne que représente-t-elle ? C’est simple, elle correspond au montant global de la somme empruntée. Plus cette somme est élevée plus le poids des intérêts et du capital à rembourser augmente, alourdissant encore l’effet d’entraînement pour les pas suivants. [2]

Un message de douleur croissante

Cette analogie va nous permettre de comprendre le rôle des marchés financiers dans cette crise de l’endettement. Tout d’abord soulignons, comme l’a fait récemment Jacques Attali, que l’expression « marché financier » est vide de sens. Elle a le défaut de rendre abstraite toute une catégorie de personnes (morales et physiques) qui, dans le contexte qui nous intéresse, sont celles qui ont prêté de l’argent aux États comme la Grèce ou France jusqu’à aujourd’hui et à qui ces États devront essayer d’emprunter demain. Qu’ils soient des banques, des États ou des particuliers, les acteurs des marchés financiers sont en premier lieu des prêteurs. [3]

Un prêteur a, fort heureusement, en tout cas jusqu’à aujourd’hui, le droit de refuser de prêter son argent. Tout ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés financiers est la conséquence des réticences croissantes des prêteurs sollicités par des institutions qui sont largement entrées dans le stade 3 (et qui peut-être sont déjà au stade 4). Ces réticences sont parfaitement normales (et je dirais même humaines). C’est le contraire qui serait aberrant car, après tout, en aidant les États à descendre une pente de plus en plus raide, les prêteurs risquent de tomber eux-mêmes.

Dans cette perspective, les hésitations du prêteur incarnent le signal qui doit permettre à notre promeneur/débiteur de prendre conscience qu’en continuant a descendre la pente il se fourvoie. C’est le « feed-back » que le marcheur reçoit lorsqu’il fait un pas supplémentaire en descendant sur la traître pente de l’endettement. Reprocher aux prêteurs de signaler aux États que la situation actuelle d’endettement structurellement croissante ne peut plus continuer c’est confondre le signal avec ce qui est signalé.

Le signal envoyé par les « marchés financiers » est donc en fait un message de douleur croissante. Comme tout signal de douleur, il est utile. Le fait qu’il serait devenu insupportable ne change rien à cette analyse. Que dirait-on d’une personne qui met sa main sur le feu et la maintient ? Si la personne souffre, est-ce la faute des flammes ou le résultat de sa volonté (déchaînée) de maintenir, coûte que coûte,sa main au feu ?

Comme tout le monde le sait, la douleur n’est que le symptôme d’un mal sous-jacent. Et vouloir la nier, vouloir l’empêcher de se manifester c’est en fait s’interdire de voir qu’il y a un problème. Est-il responsable, est-il réaliste d’exercer sa volonté sans tenir compte de la douleur qu’elle provoque sur soi (et sur les autres) ?

L’endettement public constitue un abus de souveraineté

Cette dernière remarque va nous permettre d’apporter une réponse à la question qui motive cet article : Non, il n’y a pas de dictature des marchés.

Car ceux qui parlent de dictature des marchés font une grave omission : les « marchés financiers », les prêteurs, donc, ne s’opposent pas à l’expression de la « volonté générale » en tant que telle, ils s’opposent au fait que cette expression s’appuie sur un recours systématique à l’endettement – ce qui est tout à fait différent.

Pour reprendre notre métaphore, il n’y a pas eu « dictature » du monticule de granit. La pente croissante du monticule n’est périlleuse que pour le marcheur qui n’y fait pas attention, ou qui croit que, pour une raison ou pour une autre, rien de cela ne peut lui arriver. Le monticule ne « s’oppose » pas à la volonté du marcheur mais il indique que certaines directions amènent inévitablement la chute.

Le mal sous-jacent auquel nous sommes confronté est le suivant : il y a eu un abus qui a consisté à faire croire que les mandataires de la souveraineté nationale ont le droit, pour exprimer la « volonté générale », d’engager des politiques qui s’appuient de façon systématique et durable sur l’endettement public. [4] Ceci constitue un véritable abus de souveraineté.

Nos nations sont ainsi devenues progressivement prisonnières d’une logique aveugle d’endettement public croissant qui a longtemps été considéré et présenté par nos dirigeants non seulement comme « utile » au pays, mais comme la seule politique possible et réaliste ! Une véritable « pensée unique » qui s’est imposée à nous de façon subreptice.

C’est l’effet d’entraînement dû à l’endettement qui a progressivement contraint les choix démocratiques, pas les prêteurs. Nous ne sommes pas tombés, d’un seul coup, sous une dictature de marchés financiers qui, d’un jour à l’autre, seraient devenus fous, mais sous l’emprise progressive d’une « peau de chagrin » créée par près de 40 ans de déficits publics.

Ceci est parfaitement illustrépar cette réponse d’Édouard Balladur à un journaliste du magazine Le Point qui lui disait que la dette avait continué de « flamber » durant son gouvernement : « Comment aurait-il pu en aller autrement ? Le déficit d’une année, c’est l’endettement de l’année suivante. L’endettement a naturellement augmenté de 900 milliards en deux ans. Si quelqu’un pense que des déficits durables peuvent ne pas se traduire par une augmentation de l’endettement, qu’il le démontre. » [5]

Dans le contexte de l’interview Edouard Balladur emploie l’expression « naturellement » pour exprimer que le besoin correspondant à ces 900 milliards est la conséquence de décisions prises antérieurement à son gouvernement, ce qui correspond exactement au mécanisme d’entraînement de la dette décrit plus haut. Cela dit, je trouve l’emploi de cette expression complètement abusif car, ultimement, il est de la responsabilité des dirigeants d’un État démocratique de s’opposer à la pente « naturelle » de l’endettement. Disons que son gouvernement n’a pas été le seul à ne pas y faire face.

Insistons donc sur ce point :une volonté générale qui ne peut envisager de s’exprimer sans cesser de recourir à l’endettement public contient en soi les germes de sa propre aliénation. Autrement dit : nos nations ne sont pas en train de perdre leur souveraineté, mais découvrent, de façon tardive et extrêmement douloureuse, qu’une certaine manière de l’exercer ne peut pas fonctionner car elle conduit logiquement à la chute dans la dépendance.

La crise actuelle illustre en fait le risque qu’il y a à remettre en cause un des grands principe de la démocratie libérale : Il n’y a pas de démocraties sans limites aux souverainetés nationales. Et ces limites se marquent à l’aide de contre-pouvoirs qui ne peuvent pas s’exercer (par définition et fort heureusement) sous le contrôle politique des États.

Quand on lit certains commentaires et réactions à cette crise de l’endettement, on s’aperçoit que certains d’entre nous vivent dans l’illusion que la « politique » peut tout et devrait tout pouvoir. À les entendre, la crise actuelle demande une « meilleure régulation des marchés financiers ». Comme si un prêteur qui ne fait plus confiance à la solvabilité d’un État était une aberration politique qu’il fallait réglementer. Cette attitude me semble tout à fait semblable à celle des rois anglais qui mettaient en prison leurs créditeurs car ceux-ci n’étaient pas assez respectueux du roi lorsqu’ils le pressaient de lui rembourser son argent.

En réalité, le droit du prêteur à refuser son argent constitue un contre-pouvoir légitime dont tout régime démocratique digne de ce nom doit normalement tenir compte. Jusqu’à preuve du contraire, les chutes du mont granit ne sont que le fait de marcheurs exceptionnellement imprudents.

Affirmons le haut et fort : La situation actuelle, si douloureuse, est le fruit d’un recours systématique et durable à l’endettement public à la fois abusif et illégitime. Abusif, car (est-il besoin de le préciser) il est immoral de surendetter nos enfants pour satisfaire les générations présentes. Illégitime, car du fait de cet endettement l’enjeu devient aujourd’hui de savoir si nos enfants pourront bénéficier d’un État sans servitudes.

Notes :

[1] “Near Atlanta is a mound of granite called Stone Mountain. Over the years, people have fallen to their deaths because they allowed the mountain to fool them. There is no sharp cliff of which to beware. The slope is rounded. So, people sometimes sneak past the protective fence and edge their way down the mountainside, thinking that they have sufficient traction to remain stable. But when they pass the point at which they can hold on, the slope only increases, and they fall to their doom.” Elliott Wave Theorist, juin 2006.
[2] Je passe sous silence qu’au stade 4 d’autres effets comme l’effet Laffer, viennent compliquer le redressement de la situation.
[3] J’ajoute que les phénomènes de spéculation qu’on observe ne pourraient pas avoir lieu si l’endettement des États n’y prêtait pas. Il est difficile d’imaginer d’interrompre ces phénomènes de spéculation sans limiter la liberté des prêteurs de prêter leur argent en étant parfaitement informés des risques qu’ils prennent. C’est d’ailleurs pour cette raison que les instruments financiers qui permettent la spéculation ont été inventés.
[4] Je laisse de côté la question de savoir si les notions de volonté générale voir des souveraineté nationale ont un sens. Mon propos est juste de dire que quelque soit le sens qu’on peut éventuellement leur attribuer, il est abusif que leur expression soit durablement appuyée sur l’endettement public.
[5] Interview d’Édouard Balladur dans Le Point n° 2035, daté du 15 septembre 2011. À noter, en passant, la fausse condescendance qui consiste à reprocher aux gens de ne pas avoir compris l’effet mécanique qu’il décrit alors que le problème c’est que son gouvernement n’a pas pris ses responsabilités pour réduire ces déficits de façon durable.