Une crise de sous compétitivité

La crise actuelle n’est absolument pas une « crise de la dette » mais une crise due à la sous compétitivité d’une partie importante de l’Europe

Par Charles Gave

Je suis stupéfait par le degré d’incompétence de nos élites économiques ou financières. Comme dans le poème de Du Bellay sur les cardinaux à Rome, on les voit déambuler « d’un grave pas et d’un grave souci » répétant comme des Diafoirus « le foie, vous dis-je, le foie ». Et de nous présenter le problème des pays européens comme provenant d’un excès de dettes conduisant à des déficits budgétaires insoutenables et qui doivent être bien entendu corrigés par des hausses d’impôts accompagnées d’une baisse du niveau de vie, hélas inéluctable… dont tout le monde souffrira, sauf eux bien entendu.

Si je peux me permettre, voici une vaste foutaise de qualité conceptuelle équivalente au célèbre « pour réduire le chômage diminuons le temps de travail ».

La réalité est fort différente. Comme je n’ai cessé de l’expliquer dans ces chroniques, l’euro est une machine à engendrer la stagnation dans les pays les moins compétitifs, c’est-à-dire tous ceux qui ont une productivité du travail inférieure à celle de l’Allemagne. Si la productivité monte de 3 % par an en Allemagne et de 0% en Italie, au bout d’un certain nombre d’années tous les producteurs italiens sont en faillite si le taux de change est resté fixe entre les deux nations. La preuve en est que le taux de couverture des exportations par les importations (exportations/ importations) qui était de plus de 1 en l’an 2000 pour le commerce extérieur italien (en excédent commercial donc) est tombé brutalement à 0,85 en 10 ans, la même évolution se produisant en France. Une détérioration aussi ample que celle-là, alors même qu’il y a eu une croissance très faible du PNB italien sur la même période (0,5 % par an en volume) est un signe certain que l’économie italienne n’est plus compétitive. Autrefois, l’Italie aurait dévalué un bon coup pour remettre les pendules à l’heure, aujourd’hui c’est impossible…

À ce point du raisonnement, le lecteur doit se poser la question : « mais qu’est-ce qui va se passer ? » La réponse requiert un peu de réflexion économique et est heureusement à la portée d’une intelligence moyenne mais hélas incompréhensible pour les intelligences supérieures qui nous gouvernent.

Comme la croissance de la France, de l’Italie, etc. baissent structurellement pour les raisons évoquées plus haut, les rentrées fiscales sont plus faibles et les dépenses plus fortes que prévues. De ce fait les déficits budgétaires augmentent en même temps que les déficits extérieurs. Fort logiquement, la dette explose. Arrive toujours un moment – et nous y sommes [1] – où les marchés obligataires commencent à prendre peur et où les taux d’intérêt commencent à intégrer la probabilité d’un non remboursement de la dette étatique. À ce moment là les taux d’intérêt se mettent à monter au-dessus du taux de croissance de l’économie et le pays entre dans ce que Keynes appelait une « trappe à dettes » qui se caractérise par une réalité toute simple : si vous empruntez à un coût de 5% et que vous investissez avec une rentabilité de 2 % et que ça dure suffisamment longtemps, la question n’est pas de savoir si vous allez faire faillite mais quand vous allez passer à la trappe. C’est là où en sont le Portugal, l’Italie, La Grèce, l’Espagne et bientôt la France.

La crise actuelle n’est donc absolument pas une « crise de la dette » mais une crise due à la sous compétitivité d’une partie importante de l’Europe vis-à-vis du reste du monde en général et du reste de l’Europe en particulier. La crise actuelle est donc une conséquence inéluctable de l’euro.

Il ne pouvait pas en être autrement.

Les solutions proposées, toujours mises au point par des comptables qui ne comprennent rien à cette dynamique, visent à réduire le déficit budgétaire en augmentant les impôts – sur les plus riches, cela va sans dire. Comme une hausse de l’impôt entraîne une baisse de l’épargne et comme sur le long terme l’épargne est égale à l’investissement, l’investissement – qui est la seule façon de rendre l’économie à nouveau compétitive – baisse également et le pays devient encore moins compétitif.

La fin logique du processus est simple : en fait, l’euro a remplacé la possibilité d’une dévaluation de la Lire par la certitude d’une faillite de l’État italien.

Je ne suis pas sûr que ce soit un grand progrès. À dire vrai, je suis sûr du contraire. L’alternative est bien sûr que le créditeur prenne le contrôle du débiteur, c’est-à-dire que l’Allemagne envoie ses fonctionnaires donner des ordres à Bercy par exemple. C’est ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « la solution fédérale ». D’une vieille famille alsacienne ayant quitté l’Alsace en 1870 pour rester française, je ne suis pas sûr que cela m’enthousiasme non plus.

Continuer à éviter tout ce qui de près ou de loin touche à l’État, ou a besoin de l’État, ou fait une grande partie de son chiffre d’affaires avec ce monstre obèse a été et reste ma stratégie. Aucune raison d’en changer.

Article titré « Les médecins de Molière » sur le blog de l’auteur, repris avec son aimable autorisation.

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[1] Pour plus de détail, consulter mon ouvrage « L’État est mort! Vive l’état », Bourin Éditeur, 2010.