14 Juillet, Fête de l’amnésie

Feux d'artifice du 14 juillet 2013 sur le sites de la Tour Eiffel et du Trocadéro à Paris, vus de la Tour Montparnasse - Crédit photo : Yann Caradec via Flickr (CC BY-SA 2.0)

L’événement qu’en ce jour on célèbre ne mériterait pas d’être commémoré

Une nation, écrivait Renan en 1863, est fondée sur l’oubli nécessaire : oubli de toutes les guerres civiles et étrangères qui ont au cours des siècles, ensanglanté le territoire, jeté les familles et les peuples les uns contre les autres, au nom d’allégeances politiques, tribales, religieuses ethniques , coloniales, dont le sens même aujourd’hui échappe à l’entendement . Toute fête nationale est donc  nécessairement fondée sur l’amnésie historique : le 14 juillet n’échappe pas à la règle. L’événement qu’en ce jour, on célèbre, soit ne mériterait pas d’être commémoré, soit on se trompe de date.

S’agit-il de la prise de la Bastille ? Les Américains, curieusement, nomment le 14 juillet, Bastille Day, mais pas les Français. La Bastille tombée en ce jour, était, on le sait, une prison à peu près vide (même le Marquis de Sade en avait été libéré) dont le Gouverneur fut bien inutilement égorgé : voici qui inaugura dix ans de massacres sans conduire les Français à la République mais à la dictature d’un maniaque de la guerre de masse, Napoléon dont il faudrait un jour se débarrasser (de sa célébration, j’entends).

On s’interroge encore sur les raisons des émeutiers du 14 juillet : on sait qu’ils étaient éméchés, que ce jour à Paris fut torride mais de projet politique, ils n’en avaient guère. En filigrane derrière cet événement, il est exact que les institutions du Royaume étaient vermoulues, l’État endetté à l’excès (une manie depuis Louis XIV jusqu’à nos jours), la corruption généralisée (des Tapie partout) et que le blé se raréfiait tant la politique économique du temps (poursuite du Colbertisme) basée sur l’impôt excessif et les restrictions au commerce, nuisait à la prospérité. Rien que la prise de la Bastille pouvait guérir.

Mais, célèbre-t-on vraiment la prise de la Bastille ? A consulter les débats parlementaires de 1880 qui ont instauré la Fête nationale, il semble que nous commémorions  plutôt le 14 juillet 1790. Cette Fête de la Fédération, sur le Champs de Mars à Paris (un siècle avant que n’y soit érigée la Tour Eiffel) fur réellement nationale : s’y rassemblèrent les délégués des Provinces, les États (Nobles, Clergé et Tiers État), le Roi et l’Eglise. Peut-être, fut-ce l’unique instant d’unanimisme dans l’histoire de France, qui mériterait si les faits sont avérés, qu’on s’en souvienne pour de bon. Mais, il aura fallu que l’amnésie l’emporte : oublié 89 et oublié 90 !

Amnésie encore pour cet étrange défilé militaire, unique, je crois, dans le monde démocratique : parmi les grandes nations, seuls les dirigeants chinois et russes persistent à exhiber leur virilité. Et nous ? En 1880 et au-delà, les gouvernements français entretenaient un esprit de revanche contre les Prussiens et pour la reconquête de l’Alsace et la Lorraine. Que l’on puisse y parvenir par la création des États-Unis d’Europe, ainsi que l’envisageait Victor Hugo, ne chatouillait pas l’électeur : il était politiquement plus productif d’exciter le patriotisme, puis d’ajouter de l’éther au vin rouge pour en finir avec les Boches.

Le 11 novembre, souvenir des batailles perdues et gagnées (Memorial Day aux Etats-Unis) serait tout de même mieux adapté à perpétuer la mémoire de nos combattants. Mais le 11 novembre laisserait penser que les guerres peuvent être des boucheries et des boucheries inutiles (qui parmi les Français sauraient expliquer comment a commencé la guerre de 1914 ?). Le 14 juillet, le défilé militaire tel qu’il est maintenu, ne persiste donc que parce que la raison première en a été oubliée. Pour oublier aussi que la France, toujours puissance militaire, n’est plus une grande puissance. Le déploiement des forces sur les Champs Elysées permet d’occulter que sans  les ravitailleurs américains, les chasseurs français ne pourraient pas atteindre Tripoli : tant mieux car il est préférable que l’armée française n’agisse pas seule au gré des humeurs d’un chef.

Le défilé, cette année, est « obscurci », terme employé par le Gouverneur militaire de Paris, par la mort, hier, de cinq soldats victimes d’un attentat près de Kaboul. On compatit bien entendu et on se pose aussi deux questions : qu’allaient-ils faire en cette galère afghane et, n’est-il pas envisageable que des soldats meurent au combat ? Questions indicibles puisque la fête nationale requiert l’amnésie. L’armée française combat en ce jour, en Afghanistan et en Libye pour d’excellentes raisons que l’on a oubliées.