De l’indignation espagnole

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De l’indignation espagnole

Publié le 7 juillet 2011
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Depuis Madrid

Qu’est-ce qu’un mouvement social, quand commence une Révolution ? Dans son journal intime, à la date du 14 juillet 1789, Louis XVI avait écrit « Aujourd’hui, Rien » et partit pour la chasse . Les événements de mai 1968 avaient commencé par une altercation stupide entre le ministre des Sports de l’époque et un certain Daniel Cohn-Bendit, à propos de la mixité d’accès à la piscine universitaire de Nanterre. À l’automne 1995, Paris paralysé par une grève des transports publics, le Premier ministre de l’époque, Alain Juppé, consulta le sociologue Edgar Morin qui avait tant écrit sur mai 68. « Est-ce une révolution ? », demanda le ministre. « Je ne pourrai vous répondre que d’ici deux à trois ans », répliqua le sociologue. Les sociologues, tout comme les économistes, savent tout… mais ils ne savent rien d’autre et ils ne le savent qu’après.

Ce préalable nous conduit à Madrid où la Puerta del Sol, au centre de la ville, vient de se libérer : depuis plusieurs semaines, une dizaine de milliers et parfois plus « d’Indignados » avaient paralysé la capitale, puis d’autres grandes villes d’Espagne. Nul n’avait pressenti ce mouvement social, cette révolution ou simple épisode de printemps d’une jeunesse en quête de sensations collectives. On vit surgir, d’on ne sait où, une population jusqu’ici peu visible : des jeunes surtout, reconnaissables à leurs codes vestimentaires, jeans effilochés et piercings. Beaucoup de jeunes femmes qui semblaient en charge de l’organisation. Des étudiants ? Pas tant que cela. Plutôt des marginaux, déclassés, entre deux mondes, entre deux petits boulots. Et pas seulement des jeunes : des retraités, des jeunes couples avec bébés et poussettes, tous regroupés sous une bannière unique : Indignés ! Par quoi et pourquoi ? L’ennemi, à les écouter, était le « Système ».

Qu’entendent-ils par Système ? Pas facile d’obtenir une réponse claire car les Indignés se distinguent par l’absence de chefs et même de porte-parole. Ceux-ci se relaient obligatoirement, toutes les trois heures, ce qui ne facilite pas un dialogue suivi ni cohérent. Le Système, apparemment, est défini comme l’alliance de deux grands Partis qui alternent au pouvoir, le Parti socialiste qui gouverne et le Parti Populaire, la droite qui s’apprête à lui succéder. Les « grandes banques » font partie du Système : il leur est reproché par les Indignés d’avoir incité les Espagnols à s’endetter au-delà de leurs moyens, pour construire essentiellement et, secondairement, pour acquérir des automobiles ou partir en vacances. L’État et les Provinces se sont endettés tout autant, dotant l’Espagne d’un remarquable réseau de transports, de services collectifs, culturels et sociaux – souvent gratuits – dans le moindre village. L’addition de cette dette privée et publique s’est révélée impossible à rembourser quand la crise de 2008 est venue briser la croissance. Même sans cette crise, il n’est pas certain que l’Espagne ne serait pas apparue tôt ou tard comme une autre Grèce, un château de cartes fondé sur le crédit plus que sur la création économique et l’esprit d’entreprise.

Les Partis espagnols ne souhaitent pas que leur pays soit assimilé à la Grèce, ni qu’il devienne l’otage du FMI, de la Banque de Francfort ou des injonctions vertueuses du gouvernement allemand : les Socialistes ont donc choisi de rembourser sans retard, sans tergiverser, sans négocier. Tous les services publics sont sévèrement réduits, les tarifs augmentés, les aides publiques supprimées : les banques ne prêtent plus, l’illusion économique s’est dissipée. Et on s’interroge sur l’avantage comparatif de l’Espagne sur le marché européen, sur le marché mondial ? On ne le trouve pas plus qu’en Grèce ou au Portugal. Une sortie de la dette par la croissance paraît donc improbable, du moins dans le court terme.

Qui payera ? Les jeunes évidemment. Leurs parents, au moins, auront acquis une maison (certains la perdent qui ne peuvent rembourser leur hypothèque), une voiture et pris des vacances. Les Indignés, pour l’essentiel, sont sans emploi, sans espoir d’emploi et sans perspective. Leurs parents avaient connu, dans les années 1980, l’allégresse de la « movida » : la liberté reconquise, l’entrée en Europe, une dignité nationale retrouvée, la considération générale en Europe et en Amérique latine, la société de consommation et quelque vapeur de cannabis.

Les Indignés en concluent que la Droite est « haïssable » (c’est le parti des Banques, n’est-ce pas ?) et que la Gauche a trahi : c’est donc le Système qu’il convient de remplacer. Ils proposent une utopie de rechange, une autogestion dont la Puerta del Sol fut la représentation théâtrale. Les Indignés se sont organisés en commissions, elle-mêmes divisées en sous-commissions : les rapports qui en émanent, soumis aux assemblées plénières, ne sont pas votés, mais approuvés ou désapprouvés à l’unanimité. Faute de consensus, le rapport est renvoyé à la base. Ayant assisté à une commission consacrée aux banques, j’ai vu sans surprise en surgir un rapport préconisant leur nationalisation. Mais il suffit d’un opposant pour faire échouer l’affaire : il n’était pas hostile à la nationalisation, bien au contraire, mais estima que l’on n’y parviendrait jamais. Objection retenue qui renvoya la copie aux auteurs, à charge pour eux de se montrer plus créatifs. Tandis que d’autres groupes se chargeaient de l’alimentation de tous et du nettoyage. Tout était sérieusement pris en notes dans des cahiers à spirale par de studieuses jeunes filles.

Les élections locales du 22 mai 2011, emportées par le Parti Populaire, ont ébranlé ces Indignés : ils avaient préconisé l’abstention, en vain. 70% des Espagnols ont voté, le taux de participation habituel. Les Socialistes s’apprêtent donc à plier bagages aux prochaines élections nationales, au printemps 2012. Les Indignés dispersés sont à la recherche d’un deuxième souffle : ils ont tenté d’essaimer dans le reste de l’Europe confronté à un chômage des jeunes comparable et à la même nécessité de rembourser des années de mauvaise gestion publique. Mais hors d’Espagne, les affrontements empruntent des voies plus classiques : les Grecs, en particulier, ont leur tradition de protestations syndicales et de violences gauchistes.

En Espagne, les Socialistes tentent de récupérer les Indignés en gauchissant leur discours, mais ils ne sauraient rivaliser avec une utopie autogestionnaire et sans Parti. La Droite ? Elle s’en tient à une analyse classique : les Indignés ne seraient que le masque de la tradition gauchiste et anarchiste, des composantes historiques de la démocratie espagnole ou plutôt, m’en dit José Maria Aznar, négation de la démocratie : puisque les Espagnols ont voté et qu’ils souhaitent le retour du Parti Populaire.

Un mystère non éclairci : les Indignés doivent-ils leur appellation à la libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous!, qui s’est vendu en France à un million d’exemplaires ? Et quatre cent mille en Espagne. Hessel, qui a rendu visite aux Indignés de Madrid, a été accueilli en héros, mais il semble qu’ils avaient choisi de s’appeler ainsi avant d’avoir lu Hessel . Et en France, les Indignés n’ont pas fait école. Le terme reflète donc l’air du temps et l’anxiété d’une génération perdue ? Cette génération tout en étant européenne de fait, ne se reconnaît pas dans l’Europe telle qu’elle existe : les Indignés d’Espagne, semblent plutôt nationaux, voire nationalistes. Annoncent-ils une Europe qui se défait, le déclin d’un Euro qui a donné l’illusion de la richesse mais à crédit ? Ou bien, les Indignés n’annoncent-ils rien ? On le saura dans deux ou trois ans ou jamais.

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  • Ca n’a absolument rien d’une révolution. Les indignados sont des marginaux et la plupart d’entre eux des étudiants ou des gens en marge, quand on cherche un emploi, on trouve toujours, l’oisiveté s’est emparé des nouvelles générations, c’est aussi cela qui explique le haut taux de chomage chez les jeunes. Quand on trouve pas au bout de quelques mois, on travaille chez macdo en attendant, on va pas protester dans la rue pour réclamer un job de la part du gouvernement.
    Leur programme est à rebours de ce que les gens ont voulu aux élections et il est d’extrême gauche. Leur mouvement a perduré parce que le gouvernement a refusé d’appliquer la loi -ces mouvements en pleine place publique étaient illégaux.
    On a donné beaucoup trop d’importance à ce mouvement pour pas grand chose, il est d’ailleurs déjà fini. Par ailleurs, il n’est pas nationaliste, les tentations protectionnistes des candidats à la présidentielle française ne font pas d’émule, ces débats n’ont pas lieu en Espagne.
    Le problème de l’Espagne, c’est d’abord son code du travail avec les conventions collectives, des déficits galopants parmi les collectivités locales, l’endettement privé (ça arrive en France) et donc des problèmes de financement de l’économie par les banques, mais moins l’endettement public qui est plutôt exemplaire par rapport à l’Europe (60% du PIB) même si évidemment beaucoup trop haut et à réduire. Les réformes entreprises par Zapatero sont bien trop insuffisantes, il donne l’impression de faire mais ne fait pas grand chose, certe cela fait palir d’envie par rapport à Sarkozy mais c’est plutôt l’immobilisme. Son adversaire du PP Mariano Rajoy n’est pas franchement meilleur.

  • Petit détail : Louis XVI n’a pas écrit rien avant de partir à la chasse (ce qui serait absurde) mais en revenant de la chasse. il était rentré bredouille et ne savait pas, à Versailles, ce qui s’était passé à Paris ce jour là.

  • Mouais…
    que les indignés espagnols soients des marginaux, d’extrême gauche, etc… bien possible, mais n’y voir qu’une « jeunesse en quête de sensations collectives » me semble une bien mauvaise compréhension des données des problèmes actuels.

    Pour uné témoignage « de l’intèrieur », un article d’Agoravox : http://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/un-autre-regard-les-indignes-95418

    dans cet article, l’auteur souligne « Les femmes et les hommes de tous ages qui se réunissent sur les places et dans les rues d’Espagne s’organisent exclusivement à travers une conception complètement horizontale de la démocratie »

    La nouveauté pour moi, est l’émergence de ce genre d’organisation ‘horizontale’,
    La possibilité pour chacun de se sentir impliquer, et de l’être effectivement

     » ce processus autogestionnaire d’horizontalité radicale et de réinvention de nouvelles manières de fonctionner collectivement est en train de toucher chaque jour davantage de gens. Il y a une véritable effervescence collective due au sentiment de trouver prise sur sa vie et sa société »

    A côté de prises de position idéologiques, politiques qu’on peut prendre sur ces événements, je mettrais bien cela en perspective avec la vision ‘technique’ d’un Benjamin Bayart, qui voit cette évolution de notre société comme un ‘besoin évolutionniste’, rendu possible par Internet, réseau de communication acentré et symétrique, rendant seulement concrète de nos jours la ‘liberté d’expression’ des Droits de l’homme (qui date pourtant de 1789) : tout le monde peut tenir un blog, commenter, débattre de questions poltiques.
    Cette horizontalité, naturelle pour nous, et rendue possible pour le réseau; a pu favoriser la naissance d’un tel mouvement d « indignation ».

    Quels autres bouleversements peut-elle apporter sur la façon même dont Nous dirigeons nos sociétés? Le mouvement espagnol, comme d’autres, me semble émerger naturellement de ces nouvelles possibilités, et donc, si on peut en nuancer la portée (politique, économique, etc…), il ne faudrait pas en mésestimer la source plus profonde qui nous affecte tous.

    Y’aurait-il eu un mouvement comme celui des Indignés sans Internet?

  • Bien sûr les Espagnols ont un peu l’impression d’être les dindons de la farce, mais leur système politique est moins verrouillé que le nôtre (proportionnelle). Rajoy ne me semble pas être, contrairement à Aznar, un réformateur d’envergure, mais même le mou Zapatero a pris conscience qu’il fallait réformer le code du travail. Or que leur demande l’Europe ? De réclamer plus d’impôts : hausse de la TVA dans un pays en récession, hausse des droits de mutation qui sont parmi les plus élevés d’Europe en pleine crise de l’immobilier. Absurde!
    Je rappelle qu’avant la crise l’Espagne avait des budgets en excédent et que leur taux de fonction publique est de 14% des actifs contre presque 20 en France. Alors qui est le mauvais élève ? 73% des espagnols sont propriétaires de leur logement. Certains ne peuvent rembourser les hypothèques? En France ça n’arrive jamais ?
    Ceci explique la « révolte » des Indignados, mais en réalité ce n’est pas aussi romantique que ça : ces gens sont sans doute sincères et un peu déboussolés, mais ils sont manoeuvrés par des adeptes du communisme dur. C’est sans doute pour ça que nos journaleux gauchisants les admirent.

    • Christiane, êtes-vous sûr que c’est l’Europe qui a réclamé à l’Espagne d’augmenter la TVA de 16 à 18 %? il me semblait que c’est plutôt Zapatero qui -par lâcheté, ne voulant pas s’attaquer trop à fond aux dépenses publics de trop- s’est dit qu’il avait là une bouée de sauvetage, bouée qui n’a eu aucun effet, puisqu’après son introduction, les déficits de sont creusés un peu plus car la consommation a reculé.
      Là où l’Europe est coupable, c’est par la BCE qui a favorisé l’expansion de la bulle immobilière au début des années 2000 en pratiquant des taux bas dans une économie alors fleurissante. Favoriser l’accès à l’argent alors que la liquidité n’était pas ce qu’il manquait a créé une trappe au surendettement.

      Je rappelle que ce mouvement des indignados est totalement à contre-courant de la mentalité espagnole,ce qui explique son échec. Il n’y a pas dans ce pays la culture à sortir dans la rue pour manifester, on est aux antipodes de la Grèce de ce point de vue là. Il y a déjà une prise de conscience à ce que les choses doivent bouger (moins de déficits, réformes etc…), tout ça va lentement, trop lentement à cause d’un gouvernement qui temporise pour ne pas s’aliéner les syndicats et qui manque de culture économique, ainsi que certains secteurs qui résistent dont les indignados sont les parfaits représentants. De mon point de vue, les indignados sont les forces contre le changement qui doit s’opérer et le perpétuation d’un modèle en faillite. Ce sont les vestiges de ce que furent les rouges durant la seconde république: refusant de voir la réalité mais minoritaires, donc agressifs, et paradoxalement les partisans de la perpétuation de vestiges socialistes du franquisme. Heureusement ils sont ultra-minoritaires,la gauche tente tout de même de les récupérer en faisant dans la démagogie en vue des élections l’année prochaine.

  • Pardon pour la coquille ; ce n’est pas presque 20 mais presque 30 qu’il fallait lire.

  • Je ne comprends par que certains voient un mouvement social là dedans. Les « indignés » espagnols sont juste des branleurs oisifs qui crachent sur le « système » et qui voudraient que ce même « système » subvienne à leurs besoins. L’été arrive, ils ont pris leur serviette et vont aller refaire le monde au bord de la mer. Car faire la révolution par 40 ° au soleil, c’est trop dur pour ces chochottes. Comme révolutionnaires, on a vu mieux dans le passé.

  • facebook_fabrice.bourlier
    12 septembre 2012 at 23 h 34 min

    il n ai pas temps de réfléchir et refaire nos vies

  • Les commentaires sont fermés.

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