Du déficit commercial au patriotisme économique

La France vue par The Economist

L’heure n’est pas au « post-libéralisme », mais au « post-étatisme »

La France vue par The Economist

La France connaît un déficit commercial record : plus de 7 milliards pour le seul mois d’avril, le plus mauvais chiffre de notre histoire ! Est-ce important ? D’une certaine façon non, comme Bastiat l’a démontré : une balance négative signifie que les consommateurs nationaux ont pu bénéficier de produits étrangers en plus grande quantité. Mais l’inquiétude peut naître du constat de notre faible compétitivité : pourquoi les produits étrangers sont-ils appréciés, alors que les produits français ont du mal à s’exporter ? Plutôt que de poser clairement la question, nombreux sont ceux qui en appellent au « patriotisme économique » et réclament des mesures protectionnistes. Or, une vague de protectionnisme nous condamnerait au déclin économique.

Un déficit colossal…

Les résultats du commerce extérieur français sont impressionnants. Le déficit commercial de notre pays était de 44 milliards d’euros environ en 2009, puis de 51 milliards en 2010. Au rythme actuel, nous devrions nous situer fin 2011 aux environs de 70 milliards. Le seul mois d’avril 2011 a connu un déficit de 7,14 milliards – record historique, portant le déficit pour les quatre premiers mois de l’année à 25,7 milliards, contre 15,7 pour la période correspondante l’année précédente. Tout cela est indiscutable ; nul besoin de multiplier les chiffres.

Mais la notion même de balance commerciale a-t-elle un sens ? La France va-t-elle s’appauvrir de 70 milliards cette année en raison de ce déficit abyssal ? La plupart des gens, dirigeants politiques en tête, pensent bien sûr que oui. D’une certaine façon, cela veut dire que nous consommons plus que nous produisons, et donc que nous importons de l’étranger beaucoup plus que nous n’y exportons. Bref, nous vivons au dessus de nos moyens.

En écoutant Bastiat

La notion de balance commerciale est héritée des mercantilistes ; fascinés par les métaux précieux ils voyaient dans le déficit un risque d’avoir à diminuer le stock national d’or ou d’argent pour payer les dettes commerciales.

Bastiat a fait une démonstration lumineuse pour ridiculiser les obsédés du déficit. Relisons le. « La balance du commerce est un article de foi ». Et Bastiat de proposer un exemple :

J’étais à Bordeaux. J’avais une pièce de vin qui valait 50Fr ; je l’envoyai à Liverpool, et la douane constata sur les registres une exportation de 50 francs […] Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 Fr. Mon correspondant convertit les 70 Fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur la place de Bordeaux, 90 Fr. La douane se hâta d’enregistrer une importation de 90 francs. Balance du commerce en excédent de l’importation, 40 Fr.

Ces 40 Fr, j’ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les avais gagnés. M. Mauguin m’apprend que je les ai perdus, et que la France les a perdus en ma personne. Et pourquoi M. Mauguin voit-il là une perte ? Parce qu’il suppose que tout excédent de l’importation sur l’exportation implique nécessairement un solde qu’il faut payer en écus. Mais où est, dans l’opération que je raconte, et qui est l’image de toutes les opérations commerciales lucratives, le solde à payer ? Est-il donc si difficile de comprendre qu’un négociant compare les prix courants des diverses places et ne se décide à opérer que lorsqu’il a la certitude […] de voir la valeur exportée lui revenir grosse ? Ce que M. Mauguin appelle perte doit s’appeler profit.

Au point de vue de la science, il est triste de penser que toutes les entreprises commerciales qui laissent de la perte selon les négociants, donnent du profit suivant cette classe de théoriciens qui déclament toujours contre la théorie ? Mais au point de vue de la pratique, cela est bien plus triste encore, car qu’en résulte-t-il ? (…) Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon marché au-dedans pour vendre cher au-dehors, et à convertir le produit en denrées bien recherchées chez nous, M. Mauguin les supprimera législativement, car ce sont justement celles où la valeur importée surpasse la valeur exportée. En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin par des primes (les taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront basées sur cette donnée : acheter cher en France pour vendre bon marché à l’étranger, en d’autres termes, exporter ce qui nous est utile pour rapporter ce qui nous est bon a rien […]

Oui c’est une chose triste, et j’ose ajouter dégradante, que le législateur ne veuille pas laisser les intéressés décider et agir pour eux-mêmes en ces matières, à leurs périls et risques. Au moins, quand chacun a la responsabilité de ses actes, celui qui se trompe est puni et se redresse. Mais quand le législateur impose et prohibe, s’il a une erreur monstrueuse dans la cervelle, il faut que cette erreur devienne la règle de conduite de toute une grande nation. En France, nous aimons beaucoup la liberté, mais nous ne la comprenons guère […] En Angleterre, on est convaincu qu’il importe à la nation de recevoir plus qu’elle ne donne.

Le grand retour du protectionnisme sous le masque du patriotisme

Aujourd’hui, nous sommes bien dans la tradition française décrite par Bastiat. Prenons l’exemple des avions que doit acheter Air France (dont la Nouvelle Lettre nous parlait la semaine dernière). Qu’avons-nous entendu ? 144 députés « de tous bords » ont signé une pétition lancée par Bernard Carayon, député UMP, pour inciter Air France a privilégier Airbus dans le cadre de la commande des avions longs courriers. Le secrétaire d’État au commerce extérieur, Pierre Lellouche, demande des explications au management d’Air France. Le Figaro-Magazine consacre son éditorial au «débat interdit». S’ils gagnent, les pétitionnaires « auront bien mérité de notre balance commerciale ». « Achetons français, produisons français ». Ignorons le consommateur, grand absent des thèses protectionnistes.

L’affaire Air France n’est que l’avant-garde d’une réaction qui se répand dans la classe politique. Il ne s’agit pas seulement de Marine Le Pen et de la préférence nationale, ou à l’extrême-gauche de la reprise du vieux slogan de Georges Marchais, « achetons français ». Gauche, droite ou centre se retrouvent largement sur cette ligne, et pas seulement non plus Arnaud Montebourg, qui espère emporter la primaire socialiste sur le thème de la « démondialisation ». Nous regrettons qu’il n’ait pas plutôt choisi « 365 jours de soleil par an », ça aurait été aussi réaliste, et nous aurions volontiers voté pour lui.

Le déficit commercial record permet à tous les protectionnistes de rebondir et empoisonnera la campagne présidentielle. Le Monde titre « A l’approche de 2012, la tentation protectionniste gagne du terrain » et Le Figaro « Le déficit commercial relance le débat sur le patriotisme économique ». Le Monde interviewe un économiste, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, qui affirme « les gouvernements savent qu’il faudra revenir à des formes de protectionnisme, de patriotisme économique ».

Le « post-libéralisme »

M. Carayon déclare à ce même journal « Le monde a basculé. Nous sommes passés dans l’ère du post-libéralisme. La crise financière a fait exploser l’idée que le marché garantissait la paix. Même les libéraux, aujourd’hui, constatent qu’il s’agit d’une guerre économique ». (Nous ne devons pas connaitre les mêmes libéraux). « La main de l’État doit protéger un certain nombre de secteurs stratégiques comme l’énergie, les technologies de l’information, la santé, l’aéronautique ou le spatial »… Pour nous, la crise a surtout démontré l’incurie des États, et leur incapacité à rembourser les dettes accumulées par leurs dépenses somptuaires.

Rappelons quelques idées simples. La vie économique doit fonctionner pour le consommateur et on ne produit pas pour produire, mais pour répondre aux besoins humains ; tout ce qui favorise des prix plus bas va dans le bon sens. Le libre échange est à la source de la prospérité et du développement, c’est la seule façon de bénéficier des connaissances de tous et de permettre aux pays les plus pauvres de sortir de la misère, sans ruiner les pays riches. La mondialisation est une réalité dont personne ne pourra sortir. L’isolement, l’histoire l’a montré, c’est la misère assurée. Le nouveau modèle serait-il celui de la Corée du Nord ?

Bien sûr, la mondialisation comme toute concurrence, est exigeante. C’est justement son grand intérêt : elle pousse les entreprises à s’adapter, mais plus encore les États à libérer les entreprises des entraves fiscales, sociales, juridiques qui les empêchent de s’adapter. Nul pays n’est condamné, sauf si on empêche ses nationaux de développer leur potentiel. Pourquoi incriminer l’ouverture des frontières, le prix du pétrole, l’euro fort ? Bien d’autres, Allemands en tête, ont les mêmes frontières, le même pétrole, le même euro. Notre problème n’est pas là. Il est dans l’omniprésence de l’État. Reagan, après Bastiat, avait rappelé que l’État ne pouvait être la solution, puisque l’État était le problème. L’heure n’est pas au « post-libéralisme », mais au « post-étatisme ».

Article paru dans la Nouvelle Lettre, repris avec l’aimable autorisation de Jacques Garello et Jean-Yves Naudet.