PIPA : journalistes, indignez-vous !

Avec la loi américaine PIPA, les journalistes ont enfin une bonne occasion de s’indigner. Les entendra-t-on ?

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PIPA : journalistes, indignez-vous !

Publié le 15 juin 2011
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PIPA : journalistes, indignez-vous !

Quand on est journaliste, on est forcément du côté des gentils et des bons. Et si jamais un gouvernement tente de museler la liberté d’expression, le journaliste se dresse bien haut sur ses petits petons révoltés, et crie, comme il se doit : « No Pasaran ! » Et quand il s’agit d’une nouvelle loi, sur internet, poussée par des lobbyies dont certains paient le journaliste en question, eh bien … ce dernier commande une margherita avec un petit parasol dedans et va faire un tour.

Oui, je sais, certains pourront me faire remarquer qu’encore une fois, je cogne sur les journalistes alors qu’ils n’y sont, cette fois et objectivement, pour rien.

J’admets, mais je n’oublie pas cependant que le monde de la presse, des médias et de l’Indignation Professionnelle qu’on retrouve à chaque page d’un Libération, d’un Monde (ou dans sa version caricaturale boboïdo-branchouille, les Inrocks) ou même d’un Figaro, n’hésite jamais à hurler au dépeçage des libertés imprescriptibles, à la mise en pièce de la pluralité de la presse ou aux risques sur la liberté d’expression de telle ou telle manoeuvre d’un politicien ou d’un autre.
Censure

Que n’a-t-on par exemple entendu lorsque ces mêmes journalistes se sont rendus compte qu’avec un président de droite, un sénat de droite, une assemblée de droite et des ministres de droite, qu’avec une presse dont les patrons étaient des amis de Sarkozy, on risquait d’avoir une balance de l’expression publique très en faveur du président !

Eh bien j’aimerais beaucoup entendre ces fiers soldats du droit d’écrire et de penser ce qu’on veut se lever comme un seul homme et relayer massivement les dernières lubies du gouvernement américain concernant Internet et les droits de propriété intellectuelle.

J’aimerais bien trouver un peu plus qu’un article ou deux, par-ci ou par , décrivant un peu mollement ce qui se résume, en substance, à une mise au pas cadencé du réseau de communication mondial, aux seuls intérêts de groupes médiatiques (comme par hasard, toujours les mêmes).

J’aimerais bien lire une analyse un peu lucide de ce qui se passe dans le domaine des nouvelles technologies, dans le domaine de la propriété intellectuelle, sur les dix dernières années, comprenant la contribution hadopitoyable de la France, phare éternel pour les autres nations, éclairant de son expérience les falaises abruptes de ses échecs les plus catastrophiques.

J’aimerais bien lire qu’encore une fois, on assiste au même déroulé lamentable d’événements produisant toujours la même soupe infâme de lois indigestes qui aboutissent systématiquement à des restrictions supplémentaires de libertés pour le citoyen.

J’aimerais bien lire qu’encore une fois, des individus vont légiférer sur un domaine auquel ils ne comprennent absolument rien, vont se laisser guider le stylo par une poignée de lobbyistes qui n’ont eu de cesse, ces dernières années de sécuriser leurs rentes de plus en plus indues sur des raisonnements de moins en moins crédibles.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit.

La loi en question, PIPA (pour Protect Intellectual Property Act) vise à mettre en place un ensemble de mécanismes techniques, essentiellement basés sur les DNS, pour que lorsqu’un site internet propose du matériel illégal, il soit déréférencé par les grands acteurs internet (Google, Bing, etc…), et purement et simplement retiré des listes de noms des DNS. Eventuellement, les fournisseurs d’accès — américains en l’occurrence — devraient pousser les opérations jusqu’à empêcher l’accès physiques aux serveurs des sites incriminés (filtrage du Web).

Comme on peut le constater, c’est une version plus musclée des avatars franchouilles (DADVSI, LOPPSI et HADOPI), dont on ne peut que constater le parfait calquage en matière de déroulé historique :

a/ quelques représentants poussiéreux d’une industrie — florissante au début du siècle précédent –tentent le tout pour le tout afin de sauvegarder un business-model en échec, graissent quelques pattes et font un lobbyisme torride auprès des représentants de l’Etat, trop contents de pouvoir « fréquenter » des starlettes et boire du « champagne » californien autrement qu’aux frais du contribuable.

b/ pour faire passer leurs petits caprices, on présentera la nouvelle loi sous l’excuse archi-élimée du « C’est pour protéger les ayants-droits » qui sont au XXIème siècle ce que la veuve et l’orphelin étaient au XIXème. L’idée serait qu’en bloquant l’accès à des vilains sites, les gens ne pourront plus recopier les biens culturels qu’ils s’échangent sur internet.

c/ la loi passe, et les citoyens commencent à noter que la notion d’ « ayants-droits » est de plus en plus vaste, que la notion de « propriété intellectuelle » est de plus en plus floue au point qu’on peut maintenant interdire l’accès à des sites jugés inappropriés. Parallèlement, les internautes les plus malins, qui, eux, connaissent bien mieux la technologie que les techno-croûtons qui pondent de la loi entre deux camomilles depuis leur résidence médicalisée, passeront au travers de ces mesures techniques. Autrement dit : les gens honnêtes seront de plus en plus bridés, sans aucun frein constaté pour les malhonnêtes…

censorship : the worst part of it is (censored)

Au demeurant, tout le monde a pu constater que les majors musicales, les gros industriels d’Hollywood et autres grands groupes de communication, avec l’arrivée d’internet, ont tous déposé la clef sous la porte à cause du piratage.

Non ? Comment ça, ils font des profits obscènes sur le dos d’une clientèle captive ? Rooh. Serait-ce à dire que cette histoire de piratage est un pur prétexte ? Ooh. Comme vous y allez !

En fait, les Américains retracent ici les pas de leurs amis français, jamais en retard dès qu’il s’agit d’ingérence étatique et de bousiller de l’argent public dans de gros nuages de fumée citoyenne, festive et nocive. On en est maintenant au point où le fait de mettre à disposition des logiciels qui permettent de récupérer des flux de données est passible de six mois de prison avec sursis et 15.000 euros d’amende… pour un procédé qui est d’ailleurs disponible en standard dans n’importe quel browser.

Oui, nous Français, savons exactement ce qui va se passer : nous connaissons, pour l’avoir pris, ce chemin tortueux que les Américains empruntent maintenant, à quel buisson épineux il mène, et à quel point s’y faire sauvagement violer fut douloureux, pour l’égo et notre épiderme délicat.

C’est pourquoi je trouverai plus que normal que les journalistes de ce pays ne laissent pas passer une telle dérive. Parce que si, maintenant que cela se passe outre-atlantique, nos amis journalistes ne s’enflamment pas, ne dénoncent pas les coups de canifs portés aux libertés des citoyens américains, où seront-ils lorsque nos gugusses locaux (responsables de LOPPSI, HADOPI, DADVSI et d’autres) reproduiront exactement les mêmes raisonnements stupides, aboutiront aux mêmes conclusions idiotes, avec les mêmes poussées d’urticaire et les mêmes impositions techniques ?

Journalistes, vous aimez vous indigner ?

Allez-y : cette loi PIPA est une excellente occasion.
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