La valeur des choses

La notion de valeur est un produit de notre esprit, de notre perception individuelle des choses

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La valeur des choses

Publié le 7 avril 2011
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Au début d’un de ses cours, un professeur d’économie distribue à chacun de ses étudiants un panier de dix sucreries – réglisse, bonbon à la menthe, fraise tagada… – de telle sorte que chaque élève dispose exactement du même assortiment et leur demande d’évaluer la valeur de leurs dotations. Les étudiants s’exécutent et inscrivent leurs évaluations sur un morceau de papier que le professeur récupère afin de calculer la richesse globale de cette microéconomie expérimentale. Cette première étape terminée, le professeur invite ses élèves à échanger librement leurs bonbons de telle sorte que celui qui n’aime pas la réglisse puisse l’échanger contre une sucrerie plus à son goût ou que l’amateur de fraises tagada puisse en récupérer le plus possible. Les étudiants se prêtent au jeu et chacun cherche à adapter sa dotation à son goût personnel. Lorsque tous ont regagné leurs places, le professeur leur demande d’évaluer leurs nouveaux paniers, d’inscrire le résultat sur une feuille puis, comme la première fois, récupère les estimations et les somme pour mesurer la richesse globale de cette petite économie. A votre avis, qu’observe-t-il ?

La richesse globale a augmenté ! Alors que le nombre et le type de sucrerie sont restés les mêmes tout au long de l’expérience, la nouvelle évaluation révèle que les étudiants s’estiment maintenant plus riches qu’ils ne l’étaient lorsqu’on leur avait distribué des paniers standardisés. Mieux encore, tous – sans aucune exception [1] – s’estiment désormais plus « riches » qu’ils ne l’étaient au départ. C’est-à-dire que cette cession d’échange libre a non seulement créé de la richesse mais qu’en plus, personne n’a le sentiment d’avoir perdu au change : tous s’estiment gagnants. Comment est-ce possible ?

Derrière cette expérience anodine se cachent deux des concepts les plus importants et les plus fondamentaux de la science économique : la « subjectivité de la valeur » et le « bénéfice mutuel de l’échange » qui en découle. Nous avons évoqué plus haut l’hypothèse selon laquelle un des étudiants n’aime pas la réglisse : pour lui, cette sucrerie n’a aucune valeur. De la même manière, un des élèves est un grand amateur de fraises tagada : pour lui ce bonbon a plus de valeur que n’importe quel autre. Ces deux étudiants sont deux individus différents avec des goûts différents et pour qui la valeur qu’ils accordent aux choses – et en l’espèce aux sucreries – est elle aussi différente. C’est la réalité fondamentale à laquelle se sont toujours heurtés les systèmes planifiés qui prétendent nous rendre égaux : nous ne le sommes pas et n’avons pas vraiment envie de l’être. Chacun d’entre nous a sa propre individualité, ses expériences, sa culture, ses objectifs, ses goûts, ses passions qui font de nous ce que nous sommes : des êtres uniques. Et c’est cette part d’humanité qui fait qu’un étudiant qui n’aime pas la réglisse sait que d’autres l’aiment et qu’il est dès lors possible d’envisager un mode de coopération pacifique qui permettra d’échanger de la réglisse contre autre chose dans le respect des intérêts des deux parties : on appelle ça un « marché ».

La subjectivité de la valeur n’a rien d’évident au premier abord. Pendant très longtemps, la source de la valeur a divisé philosophes et économistes ; certains comme les classiques anglais (Adam Smith, David Ricardo) puis Karl Marx [2] défendaient l’idée selon laquelle il existe une source objective de la valeur des choses tandis que Démocrite, St Thomas d’Aquin, les scolastiques espagnols (et notamment Martín d’Azpilcueta) et les classiques français (Condillac, Jean-Baptiste Say, Turgot…) pensaient que la source de la valeur résidait dans l’utilité, le bien-être qu’elles nous procuraient – c’est-à-dire qu’elle était subjective. C’est probablement Smith, avec son « paradoxe de l’eau et des diamants » qui posa le plus grand problème conceptuel aux tenants de la subjectivité de la valeur en observant que l’eau, qui nous est extrêmement utile, ne vaut presque rien tandis que les diamants, qui ne servent pas à grand-chose, valent très cher. L’histoire de la pensée retiendra que c’est vers 1870 que trois économistes [3] – William Jevons, Léon Walras et Carl Menger – ont résolu chacun de leur coté le fameux paradoxe : si l’eau est si bon marché c’est que dans l’Angleterre de Smith elle est tout simplement très abondante ; si ce dernier avait vécu au milieu du désert, il aurait su qu’un premier verre d’eau peut avoir une grande valeur et que c’est en augmentant le nombre de verres d’eaux disponibles que la valeur baisse [4]… C’est la « révolution marginaliste » et la naissance de deux grands courants de pensée : les néoclassiques – qui suivent Walras et Jevons – et les autrichiens – successeurs de Menger.

Si vous y regardez de près, cette subjectivité est partout ; elle est au cœur de notre perception de la valeur des choses. L’erreur de Smith, Ricardo et Marx s’apparente en fait à un sophisme involontaire : ils observaient, comme vous et moi, que la plupart des prix sont supérieurs aux coûts de production et en déduisaient que le prix, la valeur marchande des choses, découlait de ces derniers. En réalité, si nous observons des prix supérieurs aux coûts de production [5], c’est tout simplement que les biens ou les services qui ne peuvent être produits pour un coût inférieur à leur valeur ne sont tout simplement pas produits : personne n’a intérêt à le faire. Imaginez par exemple qu’une équipe d’ingénieurs et de techniciens très qualifiés se mettent en tête de construire une machine à couper les cheveux en quatre dans le sens de la longueur. La « valeur-travail » de cet appareil serait sans doute très élevée mais quelle serait sa véritable valeur ? Qui achèterait cet engin et à quel prix ? Subjectivement, nous n’accordons aucune valeur à une machine à couper les cheveux en quatre dans le sens de la longueur parce qu’elle ne nous est d’aucun intérêt et c’est pour cela que vous n’en avez jamais trouvé dans les rayons de votre supermarché.

Cette notion de valeur, de richesse est un produit de notre esprit, de notre perception individuelle des choses et c’est la rencontre de ces appréciations subjectives qui donne lieu à des échanges, des marchés et des prix. Imaginez qu’un de nos étudiants décide de donner ses sucreries à sa jolie voisine. Bien sûr, il poserait un problème au professeur puisque son nouveau panier ne vaudrait désormais plus rien mais la réalité c’est qu’il aurait obtenu, en échange de quelques bonbons, une chose inestimable à ses yeux : un premier contact. Un de mes amis d’enfance est moniteur de voile ; il gagne moins bien sa vie que moi et pourtant, pour rien au monde il ne l’échangerait contre la mienne – il est heureux pour la simple raison qu’il a adapté librement sa vie à ses propres choix. Lorsque vous achetez des produits issus du commerce équitable, quand vous boycottez une marque, quand vous préférez une voiture qui rejette moins de dioxyde de carbone, quand vous soutenez une association humanitaire : dans chacune de ces situations, vous exprimez vos préférences, vos choix, vos perceptions subjectives de la valeur des choses. Le marché n’est rien d’autre que le lieu physique ou dématérialisé où nos différences se rencontrent et donnent lieu à des échanges ; vous n’y trouverez jamais rien d’autre que ce que nous, homo sapiens, être vivants, pensants et agissants y apportons. L’économie, le marché sont un produit de notre nature humaine et n’ont jamais cessé, ne serait-ce qu’un instant, de refléter fidèlement et de servir cette nature.

(Illustration René Le Honzec)

Notes :

[1] Il est possible que quelques étudiants aient été satisfaits de leur dotation initiale et n’aient donc pas participé à l’échange ; pour ceux-là la valeur du panier n’a donc pas changé.
[2] Marx reprendra chez Ricardo l’idée selon laquelle la valeur des choses dépend de la quantité de travail nécessaire à les produire ; c’est la pierre angulaire du socialisme scientifique – sans elle, tout l’édifice s’effondre.
[3] C’est en réalité assez injuste : les classiques français l’avaient fait un siècle plus tôt.
[4] On parle d’« utilité marginale décroissance ».
[5] Sauf durant la période des soldes par exemple.

Article repris depuis Ordre Spontané, avec l’aimable autorisation de son auteur et nos remerciements

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  • « tout devient possible d’un seul coup »

    Comme le fait qu’un ouvrier ce fabrique tout seul son appartement, sa voiture, sa chaise son écran plat, son ordinateur, l’usine qui fourni l’électricité, les câbles de liaisons et les serveurs pour qu’il puisse écrire sans rire que le capitalisme l’a spolié des biens auquel il a « droit » naturellement ?

    Que vaut le « droit naturel » d’un individu en pleine nature ? Pour 60-80 heure de travail par semaine: Une case, un arc, un feu quelques colifichets et « le droit » de bouffer.

    Ce qu’il y a de bien avec l’économie de marché contrairement au communisme c’est qu’on peut se barrer librement. Comme pratiquement personne ne part en foret c’est bien que l’échange est au moins considéré comme équitable si ce n’est très bénéfique.

    Oh les méchants lobbyiste ? Ils ne forcent personne à cracher 65% de leur revenus tout en leur collant 30’000 euro de dette pour payer des types censé l’aider dont un sur deux ne sert à rien et l’autre est régulièrement en grève.

    Taux de fonctionnaire par pays: (deux fois plus qu’en Allemagne)
    http://www.ifrap.org/La-Cour-des-comptes-confirme

    Taux de prélèvement par pays: (65% un des pays qui taxe le plus)
    http://www.pwc.com/gx/en/paying-taxes/pdf/paying-

    Dette de la France: (1591 milliards)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Dette_publique_de_la

    Sur le fond vous avez raison: Au vu de cette situation ubuesque tout doit effectivement être possible.

  • Et moi, en tant qu’entrepreneur, si je m’aperçois qu’une entente de ce genre maintient à la fois les prix à ce point au-dessus des coûts de production que je peux me différencier sur les prix tout en maintenant mes marges potentielles au-dessus de ce que j’aurais sur un autre marché plus concurrentiel, j’ai tout intérêt à rentrer dans la course et à casser la belle entente.

    Sauf intervention de l’Etat pour poser une barrière durable à l’entrée (e.g. télécoms mobiles en France…), les abus de l’entente restent toujours limités à une petite fenêtre par la nécessité de ne pas ouvrir de boulevards à de nouveaux entrants. Par rapport à un idéal théorique c’est effectivement sous-optimal pour le consommateur, mais ça reste préférable aux alternatives (lois anti-concurrence, service public monopolistique…) qui, en pratique, finissent toujours par s’avérer moins efficaces.

    Le problème que vous posez n’est pas une illusion, mais il joue à la marge et les solutions qu’y proposent les anti-libéraux ne sont que des écrans de fumée. De plus, je recherche toujours des exemples d’oligopoles abusifs s’étant maintenus durablement sur un marché libre.

  • Excellent article, auquel il faut ajouter un complément. Prenons un milliardaire qui possède dix milliards et en perd cinq. Il ne sera pas vraiment beaucoup moins riche, car il continuera d’avoir accès aux mêmes choses: villas de luxe, jets privés, etc.
    En revanche si on répartit les cinq milliards égarés par notre magnat entre quelques dizaines de de milliers de pauvres, ceux-ci se retrouveront bien plus riches qu’avant: accès à des traitements médicaux, maison décente, enfants à l’école plutôt qu’au travail, etc.
    Par conséquent, la conséquence logique du raisonnement de l’article, c’est que la redistribution des richesses, au même titre que le commerce, et exactement pour la même raison fondamentale, crée de la richesse!

  • Heu non. Primo l’article traite de la valeur et non de la richesse, il est primordial de ne pas confondre les deux. La richesse est une grandeur quantitative qui peut se mesurer de manière universelle, tandis que la valeur est une grandeur qualitative, qui n’est pas universelle puisque subjective.

    Ensuite si vous retirez 5 milliards au riche, vous dites que « Il ne sera pas vraiment beaucoup moins riche ». Bah il aura 5 milliards en moins, voilà tout. Ces 5 milliards, vous les donnez aux pauvres. Fort bien. Qu’en feront les pauvres ? Ils se serviront de cet argent pour consommer ou épargner, exactement comme l’aurait fait le riche. Il n’y a donc aucune création de richesse, l’argent a simplement été utilisé par des personnes différentes. L’argent utilisé par les pauvres ne sera pas utilisé par le riche, il y a simplement un transfert. Vous pouvez toujours arguer que cela réduit les inégalités ou que sais-je encore, mais certainement pas que cela crée de la richesse.

    De manière générale, l’argent ne fait que circuler, cela ne crée pas directement de la richesse, cela la fait juste changer de main. Il n’y a que la production de biens et de services qui peut créer de la richesse.

    • (mon commentaire était en réponse à celui de Christophe Schouwey)

    • La valeur est subjective, on ne peut donc pas postuler que la redistribution crée de la richesse, mais on ne peut pas non plus l’exclure. En fait, vu la masse d’argent que les riches redistribuent volontairement, il est clair que la redistribution (au moins quand elle est volontaire) créer bien de la richesse. Par exemple bill Gates attribue moins de valeurs à 5 milliards $ de plus dans ses propres mains qu’à 10 millions de fois 500 $ de biens éducatifs ou de productivité agricole mis à disposition d’autant de famille ; il y a donc bien accord entre bill et 10 millions de familles pour considérer que la redistribution crée de la richesse dans ce cas précis

  • Mais que se passerait-il si 90% des élèves n’aimait que les fraises tagada ? Il ne pourraient les échanger avec les autres et auraient le sentiment d’être frustrés : ils ne s’estimeraient pas plus riches, bien au contraire.
    Votre exemple ne vaut que si les goûts des élèves sont bien répartis, chacun pouvant y trouver son compte. Mais c’est très rarement le cas dans la réalité. Cette idée d’une sorte d’harmonie entre les goûts et les personne relève de la fiction.
    Si les humains désirent tous les mêmes biens et si ces derniers sont en quantité limité, nous dit Hobbes, alors c’est plutôt la guerre de tous contre tous qui se profile…

    • « Si les humains désirent tous les mêmes biens et si ces derniers sont en quantité limité, nous dit Hobbes, alors c’est plutôt la guerre de tous contre tous qui se profile ».

      Alors ce sont ces désirs qu’il faut changer. Et l’objet de désir ainsi que sa notion de valeur sera à recadrer.
      Tout passe par l’éducation, l’instruction et l’entrepreneuriat – Apprentissage, formation, action-.

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