Les révolutions arabes inquiètent la Chine

Ce ne sont pas les philosophes qui renverseront le parti, mais les mutineries de tous les Bouazizi chinois

Mohamed Bouazizi, ce commerçant tunisien dont le suicide a déclenché les révolutions arabes, n’est pas un nom facile à prononcer en chinois : mon interlocuteur officiel à Pékin, chargé par le Parti “d’informer” les intellectuels occidentaux, s’y efforce cependant. Pour me persuader, avant même que la question ne soit posée, qu’un soulèvement de type Printemps arabe ne saurait affecter la Chine. Les Chinois, contrairement aux Arabes, précise Yan H, s’enrichissent et ne partagent donc pas les mêmes raisons de mécontentement. Le raisonnement est du pur marxisme puisque, à suivre Yan H, seule l’économie pourrait déterminer la révolte, pas les idées et sans doute pas la revendication de liberté. L’enrichissement est certes visible, et même exhibée à Pékin. Les 10% de croissance annuelle, depuis trente ans, ont généré une classe de super riches qui tend maintenant à se reproduire et concentre le pouvoir politique avec l’influence économique : le Parti communiste chinois tourne à l’oligarchie. Dans les provinces du centre et de l’Ouest, le paysan végète encore dans son Moyen-Age. Il est vrai aussi, grâce aux migrations des campagnes vers les grands chantiers et l’industrie, les salaires fussent-ils maigres, que tous les Chinois entrent dans une économie prometteuse. Ou ont l’espoir que leurs enfants y entreront.

Pas de Mohamed Bouazizi chinois ? Il s’avère, tout de même, que le régime est devenu particulièrement répressif depuis le commencement des révolutions arabes. Celles-ci ont confirmé, pour les autorités chinoises, combien internet était dangereux : Yan H cite Mao Zedong « Une étincelle suffit à enflammer la prairie ». Mohamed Bouazizi fut l’étincelle et c’est par internet que le feu s’est propagé de la Tunisie vers les quatre coins du monde arabe, y compris dans les économies en croissance soutenue, comme la Tunisie et l’Egypte. Car la croissance crée aussi l’espérance, un cycle qui rend les sociétés plus instables et plus revendicatives, précisément parce que la situation s’améliore, mais pas assez vite au gré de chacun. Ce que Confucius, il y a vingt-cinq siècles, avait exprimé à sa façon : « Seules les sociétés de pénurie sont stables, écrivait-il, parce que les conditions y sont égales ». Bien que Mohamed Bouazizi ne soit pas chinois, la répression est devenue plus lourde que jamais : internet est censuré, toutes les connexions étrangement ralenties. Les peines de prison s’abattent sur les intellectuels dissidents, onze ans en moyenne ; des avocats disparaissent, volatilisés. Des meneurs paysans ou ouvriers, à la première jacquerie ou esquisse de grève, sont expédiés par la police dans des Centres de rééducation par le travail, pour trois ans. Liu Xia, épouse du Prix Nobel Liu Xiaobo, n’a pas été revue depuis janvier ; la femme du militant démocrate Hu Jia, également incarcéré, est confinée à son domicile.

Cette répression aggravée, il est possible de n’en rien savoir : le visiteur de passage, l’entrepreneur, le négociant peuvent ignorer ces vaguelettes qui n’affectent pas la vie des affaires. Aussi longtemps que les vaguelettes ne deviendront pas tempête.

(Illustration René Le Honzec)

A Pékin toujours , Liu Jiming, politologue et philosophe libéral, qui a pris avec témérité le relais de son ami Liu Xiaobo, estime, contrairement à Yan H, que des Mohamed Bouazizi, la Chine en compte par millions. Partout, des paysans chinois essaient d’échapper à la misère et, comme dans le monde arabe, leur petit commerce est détruit par la police parce qu’il leur manque quelque autorisation, le bout de papier que l’on obtient le plus souvent en soudoyant un bureaucrate. Ce qui, selon Liu Jiming, distingue la Chine est d’abord son étendue qui, malgré internet, rend difficile la cristallisation de rébellions isolées en une mutinerie générale contre le régime communiste. Autre distinction substantielle avec le monde arabe : la police chinoise est particulièrement efficace. Rien de tel qu’une bonne police pour interdire une révolution, quelles que soient les conditions objectives dans la société. Cette révolution générale se produira tout de même, estime Liu Jiming, parce que le Parti communiste ne perdure que grâce à l’argent : si d’aventure, et cela tôt ou tard se produira, la croissance ralentissait, le Parti ne pourrait plus contrôler la police, l’armée, et tous les apparatchiks et féodaux, dont l’allégeance au régime n’est que financière. On en est conscient au Comité central : les dirigeants communistes sont bien renseignés sur la société chinoise, contrairement aux dirigeants arabes sur la leur. Les dirigeants savent que le peuple ne les aime guère, mais qu’il les craint.

Comment alors reconstruire une légitimité politique dans l’hypothèse où l’économie ralentirait ? Au marxisme, nul n’adhère : il n’est enseigné dans les écoles et les universités que comme un catéchisme obligatoire et desséché. Il reste Confucius, père de toute morale, apôtre du respect de l’autorité et de l’ordre social. A Confucius donc, une statue vient d’être érigée, cette année, Place Tian Anmen, à deux pas du tombeau de Mao Zedong. Et pour l’exportation, tous les Centres culturels chinois ont été rebaptisés Instituts Confucius. De fait, Confucius, ou plus exactement la vulgate superficielle qui a remplacé ses écrits complexes, fait l’unanimité des Chinois : mais on doutera que le peuple confonde dans une même allégeance le Confucianisme et les Princes communistes. Liu Jiming ajoute qu’il convient aussi que le peuple ne lise pas trop attentivement Confucius, car sa critique de la corruption des dirigeants et de l’injustice sociale pourrait ébranler les apparatchiks actuels.

Et Confucius ne résume pas à lui seul la pensée chinoise, qu’elle soit classique ou contemporaine. Le vieux Lao Zi, qui fut le maître de Confucius, rappelle Liu Jiming, était un apôtre de l’anarchie : il n’est pas en Occident de philosophie politique aussi méfiante envers le pouvoir que le taoïsme. On pourrait, en conclut Liu Jiming, résumer à la hâte deux mille cinq cents ans de culture chinoise par un dialogue sans fin entre Lao Zi et Confucius, entre liberté individuelle et tyrannie. Liu Jiming et le groupe d’intellectuels qui l’entourent (anonymat requis) n’entretiennent pas sur leur influence d’illusions excessives : ce ne sont pas les philosophes, confessent-ils, qui renverseront la dictature du Parti, mais les mutineries de tous les Bouazizi chinois.

Le rôle des intellectuels, à les écouter, est de préparer les institutions de rechange, la société civile, la Confédération des provinces, les institutions démocratiques qui prendraient le relais pour qu’à la dictature succède la démocratie et pas le chaos ni une autre tyrannie. Aux Occidentaux et aux Européens en particulier, ces démocrates chinois demandent une participation à caractère méthodologique : comment construire la démocratie, sachant que les Chinois savent parfaitement de quoi il s’agit, mais que le chemin qui y mènerait n’est pas encore tracé. C’est en termes diplomatiques, ce que laissait entendre Nicolas Sarkozy, le 30 mars, en inaugurant la nouvelle ambassade de France à Pékin (je m’ y trouvais aux côtés de JP Raffarin !) : la France et la Chine ne sont pas d’accord sur tout et l’important est d’en discuter, a dit le Président, récemment converti aux droit de l’hommisme et au devoir d’ingérence.

Article repris du site de Guy Sorman avec l’aimable autorisation de son auteur et nos remerciements