Pourquoi intervenir en Libye

Est-ce que le niveau de violence a atteint un tel seuil que l’utilisation d’une force opposée est justifiable

En contrepoint à l’article de Léopold Saroyan, « 7 raisons pour ne pas intervenir en Libye ».

Par Conor Foley (*)

Il y a de nombreux bons arguments contre l’intervention militaire actuelle en Libye et Michael Walzer présente certains d’entre eux dans le magazine Dissent.

Les arguments contre « l’intervention humanitaire » peuvent généralement être regroupés en trois catégories : le pragmatique — quel est notre but final ; le pacifique — des gens vont être tués ; et les objections idéologiques — qui viennent aussi bien de la droite que de la gauche. Les deux derniers ont leurs mérites, cependant ils ne peuvent bien évidemment pas être vrais ensembles. Ils peuvent être grossièrement résumés à « Pourquoi devrait-on demander aux troupes occidentales de mourir pour une cause qui n’a pas d’incidence sur nos « intérêts nationaux », et peut-on croire les gouvernements occidentaux lorsqu’ils disent agir en fait pour des motifs altruistes ? »

Je trouve le dernier des trois arguments le moins intéressant car ils mènent inévitablement vers une quête pour les « vraies raisons » cachées des interventions militaires. Bien qu’il y ait une place pour une telle discussion, je pense que les deux premiers sont plus immédiatement convaincants et suggèrent que les arguments en faveur ou défaveur d’une « intervention humanitaire » repose sur la réponse à deux questions générales : est-ce que le niveau de violence a atteint un tel seuil que l’utilisation d’une force opposée est moralement justifiable, et s’agit-il d’une option pratique, stratégique, qui va effectivement rendre les choses meilleures pour les personnes concernées ?

Au début des années 1990, j’ai rendu visite au « refuge » Kurde au nord de l’Irak, peu de temps après qu’il a été établi à la fin de la première guerre du Golfe. C’était le prototype des « interventions humanitaires » ultérieures qui ont eu lieu ces dernières décennies ; il n’y a aucun doute dans mon esprit qu’elles ont sauvé des dizaines de milliers de vies. Les arguments contre sa mise en place étaient tout aussi convaincants que ceux que j’ai entendus à l’encontre des actions actuelles en Libye, mais l’alternative était un probable génocide. Un journaliste avec lequel je voyageais à l’époque a dit qu’il avait vu des corps se balançant aux lampadaires de chaque ville que les Gardes Républicains avaient repris aux Kurdes.

Pendant le conflit au Kosovo en 1999, on m’a demandé d’effectuer des sessions de formation aux droits de l’homme et au droit international humanitaire, tout d’abord dans les camps de réfugiés en Albanie et en Macédoine, et ensuite au Kosovo lui-même alors que la guerre prenait fin. Les histoires que j’ai entendues étaient atroces, mais, peut-être parce que j’ai passé plus de temps à y travailler (j’ai par la suite été détaché auprès du H.C.R. (1) pour une année), j’en suis parti avec une vision plus nuancée du conflit, et je pense que, tout compte fait, la campagne de bombardements de l’OTAN a fait plus de mal que de bien. Ce qui pourrait également se révéler être le cas en Libye.

Il y a deux ans, je travaillais au Sri Lanka quand l’armée a finalement pris d’assaut le dernier bastion du L.T.T.E. (2). Des centaines de milliers de civils ont été bloqués dans une zone de la taille de Central Park, où au moins 20 000 d’entre eux ont été tués sur une période de trois mois. Cette zone a été bombardée sans cesse et les hôpitaux et points de distribution de vivres semblaient avoir été pris pour cible délibérément. Beaucoup d’autres sont morts de faim et de maladies parce que le gouvernement avait empêché l’accès à l’aide humanitaire. D’autres encore ont été sommairement exécutés durant l’assaut final. Quand un membre du personnel de l’agence pour laquelle je travaillais a été tué, le Ministère de la Défense a publié un faux communiqué affirmant qu’il était un terroriste.

Il n’y a même jamais eu la moindre chance d’une « intervention humanitaire » au Sri Lanka, et je ne l’inclus dans la discussion que pour montrer que l’option de ne rien faire a aussi ses conséquences morales. Dans l’ensemble, je suis favorable à l’intervention actuelle en Libye. Comme je l’ai dit dans mon billet précédent, je pense que la résolution de l’ONU l’autorisant met la protection des civils au centre du mandat et envoie un signal clair aux gouvernements du monde, ils ne peuvent pas massacrer leur propre peuple en toute impunité.

Je ne sais pas quel est le but final. J’admets que cette campagne se traduira par des morts suite aux frappes aériennes alliées et je suppose que les gouvernements qui interviennent ont des motivations aussi bien égoïstes qu’altruistes pour ces actions. Néanmoins, je pense que la situation en Libye a passé le seuil que j’ai indiqué ci-dessus. Je pense que l’O.N.U. remplit ses responsabilités de protéger la vie des civils dans ce cas.

Traduit de Conor Foley avec l’aimable autorisation de Crooked Timber.

(*) Conor Foley est un travailleur humanitaire bénévole britannique qui est intervenu dans une douzaine de conflits au sein d’Amnesty International ou pour le Haut-commissariat pour les Réfugiés. Il est l’auteur de The Thin Blue Line : How Humanitarianism Went to War (« La fine ligne bleue : comment l’humanitarisme est allé en guerre ») où il relate son expérience dans les conflits au Kosovo, en Afghanistan et en Indonésie, et les dilemmes éthiques et intrications politiques auxquels il devait faire face.

Notes :

(1) Le Haut-Commissariat des Nations-Unis pour les Réfugiés.
(2) Liberation Tigers of Tamil Eelam, le mouvement des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul ou Tigres tamoul, une organisation indépendantiste tamoule fondée au Sri Lanka en 1976 afin de défendre les Tamouls du Sri Lanka. Le mouvement était considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis, l’Union Européenne, l’Inde et le Royaume-Uni ; elle a cessé ses activités à la fin de la guerre civile en mai 2009, après que ses partisans ait été encerclés par l’armée Sri Lankaise. Le conflit a duré vingt-sept ans et fait entre 50 000 et 100 000 morts. Source : Wikipedia francophone.